LUCIE, LA GRANDE ADÈLE, L'AUTRE ADÈLE, IIÉLOISE, MARIE LA FRISÉE
LA GRANDE ADÈLE, à Lucie.
Que fais-tu? (EIIc veut Uù an-èterlo bras.)
LUCIE
Laisse... (Elle se verse quelques gouttes de plus.) LA GRANDE ADÈLE.
Tu vas le griser!
LUCIE
Eh bien... je serai grise... Il y a si longtemps que ça ne m'est arrivé.
LA GRANDE ADÈLE
C'est vrai, après tout... (Eiieboit.) Nous ne sommes pas
ici pour te contrarier... (EUe vide son verre et le présente à Lucie ({ui lui ver.se.)
l'autre ADÈLE.
Une bonne fille, il n'y a pas à dire!... Une très bonne fille...
LA GRANDE ADÈLE
Une amie pour de vrai!
HÉLOÏSE
Une camarade que nous ne laisserons pas s'ennuyer.
MARIE LA FRISÉE
Et il va falloir qu'elle guérisse vite!
l'autre ADÈLE.
Moi d'abord, à partir d'aujourd'hui, je viens vous soigner tous les matins.
Si LA FIN DE LUCIE l'ELLEGHIN.
LUCIE, s'oxallant pou à pou.
Ça dépond de vous que je guérisse!... De vous toutes!... (Un lomps.) Vous parliez d'envies tout à l'heure: eh hien, c'en est une, et une vraie, que j'ai depuis deux mois, chaque soir, à l'heure où je m'habillais pour le
bal... (Regardant la fenêtre.) Teuez, daUS UU instaut ! ([:n silence.
Le jour baisse.) Les soirs d'Élvsée surtout... comme ce soir... j'ai beau fermer les fenêtres, j'entends l'orchestre... les quadrilles, les polkas, les valses... tout.
Et moi, je suis dans mon lit! (Un temps. Le jour baisse toujours.) Oh ! je me bouche les oreilles, mais je distingue quand même les piétinements, les rires... Je reconnais des voix... à onze heures, le feu d'artifice! les soleils qui sont là à tourner, presque sous ce balcon!... Alors, je me désole, j'enfonce la tète sous les draps; mais, imaginez-vous, il me semble qu'on m'appelle : « Lucie Pelleurin! Lucie Pelietcrin! » Mon bock est servi à une table... ma chaise reste inoccupée..., on n'attend que moi pour s'amuser!... Et j'ai envie, oui, j'ai envie d'y aller.
LA GRANDE ADÈLE
Pauvre Lucie.
LUCIE
Si je suis malade, c'est simplement parce que je ne fais plus la noce.
L'AUTRE ADÈLE, lioriiant la t«'te, ni-ise.
Bien possible!
LUCIE
La preuve... tenez! aujourd'hui, rien que de vous avoir vues, vous autres, j'ai pu me lever... Je vais mieux... beaucoup mieux... Je vais tout à fait bien... Et, puisque je vous tiens, vous quatre, vous allez m'aider. . .
LA FIN Di: LUCIE PELLKGIUN. 53
LA GUANr>E ADÈLE, commonçaiit à s'exalter ollo-mèino
Tout ce ([lie lu voudras !..
HKLOÏSE et MARIE LA FRISÉE, en .semble.
Nous sommes de vieilles amies!
l'autre ADÈLE.
Moi-même, je me jetterais pour vous dans le feu...
LUCIE
Oh! je n'en demande pas tant!... Ce soir, vous allez simplement m'accompagner à l'Elysée Montmartre.
l'autre ADÈLE.
iVli! ça non, par exemple !
HÉLOÏSE
Tu veux donc te tuer !
LUCIE, suppliante.
Oh! mes chéries, je vous en conjure, ne dites pas non... J'en ai une envie folle... Ça me fera du hien, croyez-le.
LA GRANDE ADÈLE
Mais tu ne pourrais seulement descendre l'escalier.
LUCIE
Si!... Une de vous me soutiendra. Et puis, une fois en bas, vous verrez... Plus besoin du bras de personne !
MARIE LA FRISÉE
Mon Dieu, si ça lui fait tant de plaisir...
l'autre ADÈLE.
On peut toujours essayer.
LUCIE
C'est ça, convenu, n'est-ce pas?... On mangera toutes ensemble un morceau quelque part, avant d'entrer.
chez Victor, si vous voulez, pour ne pas changer vos habitudes.
l'autre ADÈLE.
Alors, je cours jusque chez moi. Rien qu'un petit quart (F heure...
LUCIE
Qui parle de s'en aller?... Non, non! Je ne vous lâche plus.
MARIE LA FRISÉE
S'habiller, cependant?
LUCIE
Des bêtises... Ce serait pour aller ailleurs, je ne dis pas; mais à TÉlysée, nous sommes chez nous... On y va comme l'on est! (un temps.) Ainsi moi... vous allez voir si je fais du genre... Vous allez assister à ma toilette. (Elle vide son verre, tousse, puis, se mettant debout, fait quelques pas.)
HÉLOÏSE, bas à la grande Adèle.
Du coup, elle va y rester !
LA GRANDE ADÈLE, bas à Héluïse.
J'en ai peur...
LUCIE
Commençons parle commencement... Adèle, allume donc les bougies... Il fait sec... J'ai de bonnes pantoufles... Inutile de mettre des bottines! (un temps.) Maintenant, la robe, (euo réfléchit.)
L'AUTRE ADÈLE, achevant la dernière brioclic.
Dépèchous! J'ai un appétit, moi...
LUCIE
Ma foi, de robe, non plus!... Je peux bien garder ma
LA FIN DlL LUCIE PELLEGRIN. 35
robe de chambre... (ouvrant Ic tiroir du bas de l'armoire à ^'lace.)
Car j'ai là un })alclot (souriam.) que ma tante n'a pas vu, heureusement (kiic ic sort et lo déploie.) Gomme neuf!... Par exemple, il est d'hiver! Mais tant mieux, qu'il soit d'hiver: je grelotte toujours... Je le garderai dans la salle et... ceux qui ne seront pas contents... (Eiie ic
dépose soigneusement sur une chaise.) Là ! ... YoyOUS, d'abord,
il faut que je me coiffe. (EUe se met devant rarmoirc à glace).
MARIE LA FRISÉE, fredonnant la « Valse des Roses. »
Viens avec moi pour fêter le printemps-
LUCIE, à la grande Adèle.
Approche donc la bougie.
HELOISE, continuant l'air de valse.
Nous cueillerons des lilas et des roses. LA GRANDE ADÈLE, éclairant Lucie.
Tu as toujours tes beaux cheveux...
LUCIE, ses longs cheveux défaits, les bras en l'air pour les raltaclici'.
Non... pas tous, va!... J'en ai perdu... Mais ça ne fait rien! Plus d'une, bien sûr, se contenterait de ce qui me reste... (un temps.) Qui sait? Je ne suis peut-être pas encore si bas qu'on le croit !... (Baissant la voix.) Là, entre-nous, crois-tu que je vais mourir?
LA GRANDE ADÈLE
Ah ! ouiche ! mourir, (chantant.)
Viens avec moi pour fêter le printemps...
LUCIE, continuant, Nous cueillerons des lilas... ef...
(ses bras retombent.) NoU ! je nC pCUX paS !.». JeUC pCUX pas !... (Elle est obligée de s'asseoir.)
l'autre ADÈLE.
Je suis comme vous, moi... 11 m'est impossible de lever les bras.
'36 LA FirS DE LUCIE PELLEGRIN.
LA GRANDE ADÈLE
Ne te fatigue pas... je vais te coiffer moi-même. (Ln
silence. Pendant que la grande Adèle coiffe Lucie, et que les autres, de plus en plus grises, boivent encore et fument, rÉlysée-Monluiartre s'allume; soudain, l'orchestre du bal se met à jouer la même « Valse des Roses i>.\
LUCIE, coiiréo, une dentelle noire sur la tète, se levant fiévreuse.
Entendez-vous?... Vite mon paletot... mes gants...
(Aux femmes.) VoUS autreS, apprêteZ-VOUS donc !... (commentant à mettre son paletot.) Dites, tout à Tlieure, scra-t-on étonné de me revoir... Mes anciens !... On va nous faire une de ces entrées... «Lucie Pellegrin ! Lucie Pellegrin !...)) Et vous en aurez votre part, mes amies: attendez-vous à être portées un peu en triomplie... Et des bocks... Des tournées de bocks... Ducbampagne ! Enfin, tout ce que vous aimerez... avec des brioches ; l'autre Adèle, des montagnes de brioches... Moi, je danserai, je rirai... c'est si bon de rire ! A minuit, on nous emmène toutes souper et... (eIIc tombe presque on voulant passer la seconde manche.)
LA GRANDE ADÈLE, la soutenant.
Faudrait être plus d'aplomb pour aller souper !
LUCIE, chancelant au début, mais peu à peu soulevée parla fièvre.
D'aplomb, on le sera, d'aplomb ! La Pellegrin pas d'aplomb !... Mais d'où sors-tu pour lâcher une pareille bêtise !... Ne le répète pas ailleurs : tu ferais rire de toi, ma pauvre petite !... L'hiver dernier, tiens ! qui est-ce qui a passé tout le carnaval, avec une partie du carême, sans se coucher?... (Marchant avec a-naiion.) Oh la belle vie, mes enfants! Toujours en noce !... La soirée au théâtre, pour commencer... Ensuite le bal, jusqu'à trois •jpiires du matin ; puis on soupait... Au petit jour, les lâchant tous, filant à l'anglaise, je descendais quatre à quatre l'escalier du restaurant; et, bien emmitouflée de fourrure, fouette cocher ! j'allais réveiller Cho-
chotte... Ma voiture attendait à la porte... jusqu'à des dix heures du matin... Ah! l'heureuse vie! (Lorchestrc
se remet à jouer la « Valse des Roses ».) PluS de fatigUe, qiiaud
on en arrive là... La maladie? la fatigue? des mots... On ne sent plus rien, les pieds ne touchent plus terre... Et je veux recommencer à vivre, vous allez bien voir que je ne suis pas finie... Je veux encore faire des
hommes ! (Uu petit liomnio, très lari^o des hanclics, paraît. — Lucie, se dressant.) Chochotte !