‹ La fin de LutherChapitre 3 sur 11 · PREMIERES RUMEURS · texte numérisé non relu

PREMIERES RUMEURS

S! A patience et la longanimité dé Dieu ne dépassent ^1 pas les limites du temps, et la malice humaine, qui

en abuse souvent, ne tarde guère à tomber dans les mains de la justice éternelle. Le jour fatal arriva pour Luther en 1546. Le docteur Martin, le cinquième évangéliste, comme l'appelaient ses partisans, l'homme de Dieu, le maître infaillible, qui, par son exemple, ses discours et ses écrits, avait arraché tant de milliers d'âmes à l'Eglise, entendit enfin sonner l'heure de la justice et alla recueillir les fruits de la prédication àw pur. évangile.

Les comtes de Mansfeld, premiers fauteurs de la Réforme, étant tombés en désaccord au sujet de prétendus droits, qui concernaient principalement le patronage de certaines églises, avaient prié leur directeur de conscience, l'oracle wiitembergeois, de venir à Mansfeld pour . terminer leur différend.

Le 23 janvier 1546, Luther se mit en route, accompagné de ses fils et de ses amis. Un débordement de la Saale l'arrêta. Il n'osait la traverser « de peur de tenter Dieu, écrivait-il à sa femme Kacthe; car le diable leur en voulait et se cachait dans les eaux, et je ne veux pas, ajoutait-il, faire plaisir au Pape et à tous ses pendards. » Il s'arrêta donc à Halle, où, pour exercer son zèle apostolique, il pro-

nonça un sermon des plus salés contre les moines archipelés (') que la ville de Halle tolérait encore.

Trois jours après, il reprit sa route vers Eisleben C), en compagnie de son fidèle disciple Jonas. Mais son arbitrage apostolique n'amena pas la réconciliation des fougueux seigneurs de Mansfeld.

Ce fut donc à Eisleben, sa ville natale, dans la maison de Jean Albrecht, greffier de la ville (^), que le fameux réformateur couronna son œuvre par un dernier scandale ; ce fut là que l'apôtre de perdition termina sa tragédie religieuse par un dénouement subit et digne de lui. Le 17 février, au soir, il mangea et but largement selon sa coutume; il prolongea ensuite avec ses compagnons les joyeux propos de table, les railleries grossières ; et dans la nuit même du 17 au 18 février, le moine trois fois apostat C*), qui avait renié sa foi, son ordre et ses vœux de religion, fut enfin livré au juge suprême par le prince des ténèbres, dont il était possédé depuis si longtemps.

Les plus affi-euses rumeurs accompagnèrent la nouvelle de la mort de cet homme de Dieu. Tout le monde racontait que Luther était mort subitement, d'une manière tout à fait inattendue et misérable. Mais les opinions différaient sur le genre et la cause de cette mort subite (^). Les uns prétendaient qu'il était mort d'une indigestion à la suite d'un repas trop copieux, d'où il était sorti absolument ivre ; d'autres racontaient qu'il avait succombé à une attaque

(1) Die schäbichten lausigen Mönche.

(2) Evers, Martin Ltither, t. VL p. 732.

P) Luther occupait à l'étage supérieur deux chambres, dont la seconde, très petite, lui servait de chambre à coucher.

(■*) Apostata areligione, ab ordine, a fide.

(5) D'après le D'' Majunke, Mèlanchthon lui-même est cité comme témoin delà mort imprévue et subite de Luther. — Cfr. Eder's I/iquisitiofi wahrer und falscher Religion. Dillingen, 1573, p. 186.

d'apoplexie provoquée par les mêmes excès. Ces récits obtinrent facilement créance ; car il était de notoriété publique et universelle que le sobre prophète aimait à manger et à boire démesurément. Trois quarts (') de vin suffisaient à peine à chacun de ses repas. Il se vantait de « dévorer comme un Bohémien et de boire comme un Allemand ». « Faire diète, disait-il encore, c'est vivre misérablement. Mangeons et buvons, tant que nous le pouvons, et rendons grâces à Dieu de ses bienfaits; d'autres dévoreront après nous (^) ».

Il se livrait avec une telle intempérance aux plaisirs de la table, surtout pendant ses voyages, qu'il éprouvait souvent, comme on sait, des malaises violents et subits qu'il attribuait au diable, lequel, disait-il, voulait l'empêcher d'accomplir son œuvre divine.

Le bruit courut aussi qu'il avait lui-même attenté à ses jours et qu'on l'avait trouvé pendu à son lit. On le peut conclure du sermon du prédicateur Coelius, que nous citerons tout à l'heure. Ceux qui connaissaient le mieux Luther admettaient volontiers cette version, car ils n'ignoraient pas que le réformateur, dans les dernières années de sa vie, éprouva fréquemment cette tentation du suicide.

D'autres enfin prétendaient que le diable l'avait étranglé, parce qu'on trouva son cadavre « le cou tordu et la figure noire. »

Les Luthériens intriguèrent plus tard pour donner à entendre que c'étaient là des calomnies inventées et propagées par les papistes. Mais on sait qu'à l'époque de la mort de Luther, la nouvelle doctrine imposée par la violence dans tout le pays de Mansfeld et parvenue à son

(1) Quart; ancienne mesure en Allemagne: un litre plus V-i- ';-) a Es fressen's doch Andere nach uns. » Lauterbach, Luthers Tagebuch, p. 5i, 107.

apogée, exerçait sa domination tyrannique, et qu'aucun papiste ne pouvait vivre ni résider dans le pays. Il est prouvé que, déjà douze ans auparavant, il restait à peine à Eisleben dix catholiques, et que ceux-ci, par crainte des Luthériens, n'osaient même pas assister publiquement au service divin. Comment admettre que les catholiques cachés, en supposant qu'il s'en trouvât encore dans la ville, eussent osé répandre de tels bruits sur le saint de Wittemberg ?

Le fanatisme des sectaires leur eût aussitôt fait expier pareille audace !

Ces ilimeurs coururent donc parmi les réformés euxmêmes ; et les propagateurs de ces bruits ne furent autres que les témoins mêmes de cette horrible scène, ou leur entourage, les domestiques, les amis intimes, les hauts protecteurs, les fauteurs de la nouvelle doctrine et les seigneurs récemment convertis, qui, dans leur trouble et leur fra3^eur, ne songèrent pas qu'il allaient compromettre ainsi le pur évangile.

Lorsque les initiés qui eurent connaissance du fait scandaleux de cette mort de Vhomnie de Dieu, furent revenus de leur première émotion, ils comprirent toute la gravité de la situation. Quel coup écrasant pour le Luthéranisme encore à ses débuts ! Qu'allait devenir la doctrine du saint, du docteur infaillible, si le peuple, grossièrement trompé jusqu'alors sur les vertus de l'hérésiarque, venait à connaître le scandale de sa mort ? C'en était fait de cette religion de parade, qui n'avait servi qu'à dissimuler une vie honteuse. Qu'allaient devenir les principaux disciples de ce singulier maître, ceux qui l'avaient aidé par leurs discours, par leurs écrits, par tous les moyens, à séduire les multitudes, et qui, sous le masque de la science et de la piété, imitaient les exemples de sensualité que leur donnait un tel maître ?

N 'allaient-ils pas perdre les situations qu'ils tenaient de Luther et les riches revenus qu'il leur avait attribués sur les biens volés à l'Eglise et aux couvents? Les comtes de Mansfeld et d'autres princes, pauvres autrefois, aujourd'hui enrichis par la rapine, pouvaient-ils se résigner à restituer les biens d'Église dont ils s'étaient emparés avec l'autorisation de Luther? C'eût été renoncer aux avantages les plus précieux que possédait à leurs yeux la nouvelle doctrine. La divulgation ou l'aveu de la mort de Luther ne pouvait profiter qu'aux catholiques.

Les fidèles disciples de Luther, Aurifaber, Coelius, Jonas, les comtes de Mansfeld et d'autres de même valeur tinrent donc conseil en secret pour trouver le moyen d'éviter les fâcheuses conséquences de ce scandale, et résolurent, à l'exemple de leur maître, de s'en tirer par la dissimulation et le mensonge.

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