‹ La fin de LutherChapitre 4 sur 11 · SOURCES ET DOCUMENTS PROTESTANTS · texte numérisé non relu

SOURCES ET DOCUMENTS PROTESTANTS

' UTHiîR avait érigé le mensonge en système : ses

disciples mirent aussitôt ses leçons en pratique. Il fallait agir promptement.

Ils commencèrent par s'assurer de la discrétion des domestiques et de tous les témoins du lamentable drame. Le trio théologique se chargea de composer la scène funèbre et de lui donner le caractère édifiant que réclamaient les intérêts de la secte. Le groupe des initiés accepta la mission de propager ce récit mensonger par des lettres, des discours, des sermons, et enfin par la fameuse Historia, document officiel, que tous les écrivains et apologistes luthériens n'ont cessé de considérer, jusqu'aujourd'hui, comme la principale source authentique et véridique, digne d'être consultée sur la mort de leur héros. ILxaminons donc d'abord ce prétendu monument historique.

Ce fut Justus Jonas, le plus fidèle disciple et l'ami préféré de Luther, qui écrivit, dès le i8 février, une lettre à l'électeur de Saxe, pour annoncer au souverain du pays le grand et douloureux événement. De ce premier rapport mensonger, issu du conseil secret dont nous avons parlé, nous citerons les passages utiles à la thèse que nous entreprenons de démontrer.

0 Notre bien-aimé père le D"" Martin Luther,... durant tout le temps qu'il passa à Eisleben, prit régulièrement son dîner et son souper, mangeant et buvant de bon appétit. Il parlait volontiers du plaisir qu'il éprouvait à. boire et à manger dans sa patrie. Il reposait bien toutes les nuits. Son domestique Ambroise, moi D^ Jonas, ses deux fils Martin et Paul, avec une ou deux autres personnes de sa maison, couchions tous dans sa chambre.

Chaque soir, pendant les trois semaines qu'il y passa, il souhaitait

gaiment bonne nuit à Michel Coeliuset à moi. Il répétait souvent : « Priez pouf Notre Seigneur Dieu afin qu'il réussisse à bien conduire les affaires de son Église, car le Concile de Trente fait rage.... » Durant ces trois semaines, il avait tous les deux ou trois jours, avec le prince Wolfgang d'Anhalt et le comte Hans Henri de Schwarzbourg, des entretiens qui duraient une heure, parfois une heure et demie. Mais sur les instances des princes d'Anhalt et du comte Albert de Mansfeld, cédant aussi à nos prières et à nos remontrances, il n'assista pas à la séance d'hier, mercredi, 17 février. Il resta dans sa chambre, se promenant de long en large, regardant de temps à autre par la fenêtre, et priant continuellement ; ce qui ne l'empêchait pas de se montrer joyeux et de nous adresser parfois quelques paroles, à nous qui restions auprès de lui, dans sa chambre ; « D'' Jonas, Michel, disait-il, j'ai été baptisé ici à Eisleben... si j'allais y rester !... » Cependant il descendit encore le jour même, et mangea avec nous dans la grande salle (') ; il parla beaucoup à table, cita de belles sentences de l'Écriture et dit en autres choses ; « Quand j'aurai réconcilié mes chers souverains, je rentrerai chez moi, je me coucherai dans le cercueil et je donnerai mon corps à manger aux vers. » .

Il soupa aussi avec nous, mangea de grand appétit et fit de joyeuses plaisanteries. Après le souper, il se plaignit de nouveau de l'oppression qu'il ressentait sur la poitrine et demanda des linges chauds. Nous voulûmes appeler le médecin, mais il s'y opposa. Il dormit alors environ une heure ou une heure et demie sur un lit de repos ; Michel Coelius, moi Jonas, ses deux fils, l'hôte et l'hôtesse, veillâmes jusque vers dix heures et demie. A ce moment il demanda qu'on chauffât sa chambre et son lit, ce qui fut fait avec soin ; puis on le porta au lit. Michel Coelius coucha dans la chambre voisine ; dans la même chambre que Luther, le serviteur Ambroise, moi Dr Jonas, les deux fils de Luther et les domestiques. Luther s'endormit à peu prés vers onze heures et jouit d'un sommeil paisible et naturel. Vers une heure, il appela son serviteur Ambroise et moi D'" Jonas ; il ordonna d'abord au domestique de chauffer la chambre, ce que celui-ci s'empressa d'exécuter ; puis le malade me dit : « Oh !

(1) Située au rez-de-chaussée.

Seigneur Dieu, que je me trouve mal ! J'ai la poitrine cruellement oppressée; oh ! je resterai à Eisleben ! » Alors avec Ambroise, nous accourûmes tous et l'aidâmes à sortir du lit. Il se promena dans la chambre encore une fois et, de nouveau, demanda des draps chauds. Nous fîmes appeler en toute hâte les deux médecins de la ville qui vinrent sans retard. Nous fîmes aussi prévenir M. le comte Albert de Mansfeld, qui accourut immédiatement avec sa femme, et lorsqu'on eut tout fait pour le soulager, notre docteur commença à prier : « Père céleste, dit-il. Dieu éternellement miséricordieux, tu m'as révélé ton bien aimé Fils, Notre Seigneur jésus-Christ, que j'ai enseigné, que j'ai confessé, que j'aime et adore comme mon rédempteur persécuté, outragé et blasphémé par les impies ! Reçois mon âme. » Il répéta ensuite trois fois : « Inmanus tuas commendo spivitum meum. Rcdcmisti me, Dens veritatis. Oui, c'est ainsi que Dieu a aimé le monde. »

Tandis que nous nous efforcions, avec les médecins, de le réconforter, il garda le silence, s'affaissa peu à peu et ne répondit plus rien ni à nos appels ni à nos secousses. Après de nouvelles frictions, faites par la comtesse et les médecins, il reprit quelque force et répondit par oui et par non à Michel Coelius et à moi Di' Jonas. Nous lui dîmes tous deux : « Très cher père, vous confessez donc le Christ, le Fils de Dieu, notre Rédempteur et Sauveur ? » Il répondit assez fort pour être entendu : «Oui.» Alors son front et son visage devinrent froids; il ne répondit plus à nos appels ni à nos secousses réitérés. Enfin il exhala un léger soupir et, les mains jointes, s'endormit dans le Christ. Il était environ deux à trois heures du matin. Le comte et la comtesse Albert de Mansfeld, ainsi que le comte de Scharzbourg, arrivés vers la fin, assistèrent à ses derniers moments. — Eisleben, le jeudi après la Saint Valentin, i8 février 1546, à 4 heures du matin (i).

N. B. Je porte humblement à votre connaissance que le Dr Martin a prononcé chaque dimanche un court sermon dont nous avons les copies. Pendant les trois semaines, il a aussi deux fois reçu l'absolution et communié. Le chagrin ne me permettant pas d'écrire moi-même cette lettre, je l'ai dictée au secrétaire du comte Albert, à 4 heures.

Justus Jonas, Michel Coelius, présents à tous ces événements. »

Ce premier document composé pour tromper l'opinion publique est contredit, sur plusieurs points essentiels, par d'autres relations. Il est faux notamment :

1° Qu'Ambroise, Jonas, les deux fils de Luther et un ou

(1) Dans le texte original, le 4 est effacé et on a mis 5 au dessus.

deux domestiques aient couché dans la chambre du « d(jcteur » : car il est démontré que cette chambre était beaucoup trop petite pour que quatre personnes, et à plus forte raison six ou sept, pussent y coucher.

2° Jonas ne resta pas toute la nnit auprès de Luther, puisque, dans une lettre du comte Hans de Mansfeld, il est raconté que, aux derniers, moments de Luther, le D"" Jonas et le domestique Ambroise vinrent les premiers, et les autres ensuite.

3° Quant à l'heure de la mort, il faut observer que Jonas fait mourir Luther entre deux et trois heisres du inntin. Tandis qu'il raconte à son souvei-ain tous les détails de l'événement en indiquant toujours l'heure exacte, ici, où il s'agit du dernier moment du propliè'e, àw pape protestant , où la plus rigoureuse exactitude serait nécessaire, il ne parle plus qu.' à peu près ! La chronique mansfeldoise, document protestant fort célèbre, écrit par Cyriacus Spangenberg en 1572, fait entendre, au contraire, que Luther mourut vers le jour ; c'est-à-dire, vers six heures.

Cette première lettre mensongère fut accompagnée d'une seconde, écrite par le prince Wolfgang d'Anhalt, en même temps, prétend-on, que celle de Jonas. Il y eut aussi la lettre du comte Albert de Mansfeld, ces deux dernières adressées à l'électeur. Les deux seigneurs prétendaient que la douleur ne leur permettait pas d'écrire; c'est pourquoi leurs lettres, très brèves, disaient simplement en quelques phrases que Luther était « décédé en Dieu. » Le premier, se référant à Jonas, annonçait que celui-ci donnerait tous les détails les plus précis. Il ajoutait qu'on avait eu grand soin du malade. C'était sans doute le moyen convenu verbalement d'échapper aux reproches que pouvaient leur attirer de la part de l'électeur des suppositions contraires.

lO LA FIN DE LUTHER.

Il existe encore une quatrième lettre écrite, toujours le i8 février, par le secrétaire particulier Aurifaber (') à l'adresse de Michel Gutt à Halle. L'un "des plus audacieux mensonges propagés par ce document consiste à citer le prince Wolfgang d'Anhalt parmi les témoins présents aux derniers moments de Luther, mensonge contredit par VHistoria même, qui ne fait apparaître le prince qu'après la mort. Aurifaber se plaçant au nombre de ceux qui, à partir d'une heure du matin, essayèrent par tous les moyens de réconforter Luther, est contredit encore, sur ce point, par la lettre du comte Hans dcMansfeld, qui le cite parmi ceux qui arrivèrent plus tard. La lettre de Jonas ne le signale pas non plus comme ayant assisté à la mort.

On composa dans le même sens d'autres lettres destinées à accréditer le récit de la mort édifiante de Luther. Les plus remarquables sont celle déjà citée du comte Hans, adressée le 22 février à Georges Selmenitz à Wittemberg, et celle du conseiller Jean Friedrich d'Eisleben à son oncle Jean Agricola, dans laquelle il raconte que les médecins attribuèrent la mort de Luther à une attaque d'apoplexie. L'électeur se trouvait à Torgau, lorsqu'il reçut la lettre de Jonas contenant le tableau de la mort édifiante du saint. Il l'envoya immédiatement à Wittemberg, où Mélanchthon la communiqua aux étudiants, non sans insister sur les « touchantes prières » que Luther aurait prononcées à ses derniers moments, afin de prémunir ses auditeurs « contre les fables mensongères qu'on s'efforçait de propager (^) ».

(1) iSig-iSyS. Grâce au comte A. de Mansfeld, il étudia la théologie protestante à Wittemberg, fut le précepteur des enfants du comte et l'un des disciples dévoués de Luther qui en fit plus tard son commensal. En i56i, destitué de sa fonction, il se voua aux travaux littéraires, publia des écrits en allemands, les lettres latines inédites de Luther, ses Tisch-Reden, et les discours venus à sa connaissance. Après avoir vécu de longues années en désaccord avec ses collègues, il mourut à Erfurt en iS-jS.

(■-j Si Luther avait eu une mort si àlifianie, ses amis n'auraient jamais

LA FIN DE LUTHER. Il

Les plus urgentes mesures de prudence étaient donc prises. Par ces récits pleins de minutieux détails, on espérait étouffer la triste vérité ou la dépouiller de toute vraisemblance. Cependant Jonas, après mûre réflexion, trouva que sa lettre n'excluait pas suffisamment l'hypothèse d'une mort subite et imprévue. Il voulut y suppléer dès le lendemain, ig février, par le discours funèbre qu'il prononça devant le cercueil, dans l'église Saint- André. Il s'efforça de démontrer non seulement que Luther n'était pas mort subitement, mais qu' « il avait mis une année entière à s'éteindre. » Son éloquence ampoulée et emphatique n'empêcha pas les plus graves rumeurs de s'accréditer et de grossir d'une manière inquiétante, en dépit de toutes les précautions. Les ministres luthériens jugeant alors que les affirmations de Jonas ne suffisaient plus, Michel Coelius, prédicateur de la cour de Mansfeld, se vit obligé de monter en chaire à son tour. Le 20 février^ avant le départ du convoi pour Wittemberg, il fit un second sermon (') devant une assistance nombreuse.

Il sut accommoder avec toute la finesse imaginable la <i parole de Dieu » aux exigences et aux intérêts de ses souverains 0, -et sauvegarder l'honneur si fort compromis du Réformateur. Nous nous contenterons de citer les paroles qu'il prononça pour démentir les terribles rumeurs qui déjà circulaient sur la mort de Luther.

songé à prémunir l'opinion contre les mensonges ou les erreurs possibles. Il est probable qu'une seconde lettre mentionnant les rumeurs publiques et dévoilant la vérité accompagnait la première. Mais, comme on pense bien, elle n'était pas destinée à la publicité.

(I) Les protestants prétendent que ce second sermon fut prononcé sur la demande des comtes de Mansfeld, qui voulaient témoigner ainsi de leur grande estime pour Luther. Bugenhagen et Mélanchthon firent aussi chacun un sermon à Wittemberg le 22 février.

(-) Les comtes de Mansfeld avaient précisément reçu, le i8 février, une lettre dans laquelle l'électeur leur disait « qu'il aurait mieux aimé qu'ils n'eussent pas chargé de leur querelle le vieillard usé par le travail, n

« Nous voulons dire aussi comment il est mort, il n'est pas encore enterré, un jour s'est à peine écoulé depuis son décès, et voilà que des gens poussés par le démon racontent déjà, paraît-il, qu'on l'a trouvé mort dans son lit. Je ne doute pas que celui qui fut menteur dés le commencement, n'invente encore de pires mensonges. Car il ne s'agit plus du Docteur Luther, échappé désormais à ses griffes impuissantes ; il s'agit de la doctrine que le démon voudrait anéantir. Mais pour couper court aux mensonges et mettre les fidèles en garde contre la calomnie, je veux raconter, en présence de Dieu et pour Dieu, comment Luther a quitté ce monde ; je dirai la vérité, moi, témoin de son trépas et son compagnon, jour et nuit, pendant ces trois dernières semaines.

Mes chers amis, le D'' Luther ne commença pas à mourir la nuit passée seulement; il mourait depuis une année entière; c'est-à-dire qu'il s'était familiarisé avec l'idée de la mort ; il parlait de la mort ; il prêchait, il écrivait sur la mort. La veille de son trépas, je copiai dans son psautier un grand nombre de textes consolants qu'il avait annotés pour sa propre consolation. Il invoquait souvent le Seigneur et le priait de le retirer de ce monde pervers au plus tôt, parce qu'il était dégoûté et fatigué de cette vie. 11 demandait à Dieu, pourvu que ce fût sa volonté, de lui épargner les souffrance d'une longue agonie. Comme il se sentait affaibli par la vieillesse et usé par le travail, il disait souvent; « Je ne vivrai pas longtemps. » Il disait encore, peu avant sa mort; « Si le pape ou mes ennemis me tenaient, ils ne pourraient pas me faire beaucoup souffrir, je suis trop faible, j'expirerais bientôt entre leurs mains. » C'est ainsi qu'il se préparait à la mort lorsque Dieu a exaucé sa prière. Après avoir soupe ici à Eisleben, le 17 février, à 8 heures du soir, il passa de la grande chambre de son appartement dans la petite, et se mit à la fenêtre, selon sa coutume, pour dire ses prières. Peu après, il commençait à se plaindre de son oppression de poitrine. On le frictionna avec des linges chauds, on lui fit boire une solution de poudre de licorne mêlée avec du vin, après quoi il se sentit mieux et se coucha sur le lit de repos où il dormit jusqu'à dix heures. A son réveil, il demanda au D'' Jonas et à moi, qui le gardions, pourquoi nous n'allions pas nous coucher; nous répondîmes que notre devoir était de veiller prés de lui.

Puis il se leva sans se plaindre de rien, et se rendit dans la chambre pour se mettre au lit. En passant sur le seuil il dit ; Inmanus tuas commendo spiritum meum ; redemisti me. Domine, Dens wr;7(7^/5,' c'est-à-dire « je remets monàme entre tes mains; tu m'as sauvé, Dieu fidèle. » C'est ainsi qu'il se mit au lit, après nous avoir souhaité le bonsoir, et en disant; « Docteur Jonas et vous, maître Michel, priez pour (i) Notre Seigneur, afin qu'il

(1) Voir, plus loin, page 17 une note sur cette expression: « Vriez pour Notre Seigneur. »

f>btienne le succès de sa cause et du saint Evangile : car les hommes de Trente, au Concile, ne lui veulent pas de bien. "

Il se rendormit alors et reposa naturellement, selon toutes les apparences, jusqu'à une heure après minuit. Puis il s'éveilla, appela son domestique, lui ordonna de chauffer la petite chambre; et lorsqu'elle fut chaude, il se leva de son lit et dit: « Oh! docteur Jonas, j'ai beaucoup de mal; je crains de restera Eisleben! « Il revint donc dans la petite chambre et, en passant le seuil, il dit encore: In rnanus Inas commevdo spiriium mcimi; rainnisti vie, Domine, Deus veritatis. 11 fit, en se promenant, une ou deux fois le tour de la chambre et se recoucha sur le lit de repos. Son malaise allait toujours s'aggravant. Nous le frictionnâmes de nouveau avec des linges chauds et nous fîmes appeler le maître de la maison, les deux médecins de la ville et le noble comte et seigneur Albert de Mansfeld. Le très savant D>' Jonas, moi Michel Coelius, Jean Aurifaber et le domestique, nous étions là présents dés le commencement. L'hôte et sa femme arrivèrent aussitôt, puis l'un des médecins, bientôt suivi du second, et enfin le comte et la comtesse de Mansfeld.

Après l'avoir frictionné, comme j'ai dit, avec des linges chauds, je lui demandai s'il éprouvait quelque soulagement. Il répondit: « Oui, la chaleur me fait du bien; chauffez aussi des coussins et donnez-les moi; mais ménagez mon cœur, car je me sens fort oppressé. » Je m'aperçus alors, moi, Michel Coelius, que sa chemise était toute détrempée de sueur, et je lui dis: 0 Vénéré père, vous avez transpiré, Dieu par sa grâce va nous accorder une amélioration. » Il répondit: « Oui, c'est la sueur froide de la mort: je vais mourir; je m'en vais. » Sur sa demande, on lui donna une gorgée de vin; l'un des médecins lui fit prendre aussi, dans une cuiller, un médicament, et il dit alors : « Je te remercie, ô Dieu, Père de Notre Seigneur Jésus-Christ, de m'avoir révélé ton Fils bien-aimé en qui j'ai cru, que j'ai aimé, prêché, confessé et loué; que le pape et tous les impies blasphèment et outragent. Mon Seigneur Jésus-Christ, je te recommande mon âme. Oh ! Père céleste, je sais que, quoique séparé de ce corps, je demeurerai éternellement avec toi. Sic Dens dilexit mnndum, ut unigenittmi Filium suum daret, ut omnis qui credit in eimi non pereat, sed habeat vitam aternam. Ce qui signifie: Dieu a aimé le monde jusqu'à donner son Fils unique, afin que tous ceux qui croient en Lui ne périssent pas, mais possèdent la vie éternelle. » (Joan. III, 161. Et il ajouta: n Deus nosler, Deus salvos faciendi, tu es Dens qui educis ex morte. C'est vous, notre Dieu, c'est vous qui sauvez ; c'est vous, notre Dieu, qui délivrez de la mort ».

1; Lorsqu'il sentit sa fin approcher, il répéta trois fois: Pater, inmaiins tuas commendo spivituni vicum; mon Père, je remets mon âme entre tes mains. Après cela, il garda le silence. Mais nous le secouâmes, le D'' Jonas et moi, en lui disant à très haute voix: « Vénéré père, voulez-vous encore mourir en Notre Seigneur Jésus-Christ et dans sa doctrine telle que

vous l'avez professée en son nom? » 11 répondit ; « Oui. » Puis il se tourna sur le côté droit et dormit un quart d'heure. Nous méfiant de ce sommeil, nous le frictionnâmes avec de l'eau-de-vie et du vinaigre de roses, principalement sur les artères. Lorsque l'aiguille marqua trois heures moins un quart du matin, nous approchâmes une lumière de ses yeux. Il exhala un profond soupir et rendit ainsi l'âme, doucement, silencieusement, avec la plus grande patience. Nous l'attestons devant Dieu et sur notre conscience, comme nous l'attesterons au jour du jugement, c'est ainsi et non autrement qu'il quitta ce monde. On réunira tous les détails dans une « Historia » plus développée qu'on fera imprimer. J'ai raconté cette mort tout au long et en détail, afin de fermer au diable et à ses suppôts leur^'ij^i/^menteuse, afin que les fidèles ne prêtent pas l'oreille aux rumeurs qu on ne manquera pas de répandre comme on l'a déjà fait. Tel est le témoignage que nous rendons, moi et tous les autres qui assistaient à l'événement. Maintenant, nous croira qui voudra; que celui qui ne le voudra pas répande, s'il lui plaît, l'erreur et le mensonge; tôt ou tard il trouvera son juge. Pour moi, grâce à Dieu, je sais qu'en ceci je rends témoignage à la vérité. »

Sans vouloir entrer de nouveau dans les détails de ce plaidoyer, il est impossible de ne pas s'étonner de la maladresse de l'orateur qui pousse un tel cri d'alarme. Son but, dit-il, en racontant ces détails, est de « fermer au diable et à ses suppôts leur gueule menteuse » ; mais bien loin d'atteindre ce but, il ne fait que confirmer la réalité des rumeurs qui se répandirent. Il sait d'avance que des gens, poussés par le démon, viendront dire que Luther fut trouvé mort! Il prémunit les fidèles contre ces mensonges. Il ne doute même pas que « celui qui fut menteur dès le commencement » n'invente « d'autres mensonges encore pires. » La peur est seule capable d'inspirer de telles précautions. Où trouverait-on dans toute l'histoire de l'Eglise un autre récit semblable à celui-là? Quel est l'homme tant soit peu extraordinaire, le héros, le serviteur de Jésus-Christ, mort dans des dispositions aussi saintes, dans les sentiments que l'on prête ici à Luther, et dont on ait raconté les derniers moments avec de semblables précautions? Comment, après une pareille mort, était-il possible de supposer qu'on imagi-

lierait et qu'on chercherait à répandre des rumeurs si affreuses et que ces bruits obtiendraient un crédit si général et si obstiné qu'il fût nécessaire de les réfuter d'avance ? Comment soupçonner qu'on viendrait accuser Luther d'avoir fait une mort, non seulement indigne d'un saint, mais une mort antichrétienne ?

De telles inventions, sans aucun fondement, ne pouvaient absolument pas prendre naissance à Eisleben. Les autorités et le peuple, à cette époque, étaient tous protestants fanatiques et, dans ces conditions, malheur à qui eût osé contester la sainte mort de Luther ! Le sermon de Michel Coelius parut sans doute dépourvu d'habileté ; on craignit probablement qu'il ne devînt plus tard une arme entre les mains des adversaires; quoiqu'il en soit, on ne trouve pas ce discours funèbre dans la collection générale des ouvrages luthériens de Wittemberg. Pour laisser aux générations futures un document officiel et .... sûr, concernant les derniers temps et la fin du grand Réformateur, l'électeur en fit composer un rapport détaillé ; c'est VHistoria, déjà annoncée ci-dessus dans le sermon de Coelius. Les rédacteurs de ce rapport furent les trois disciples les plus dévoués de Luther, le théologien Jean Aurifaber, Michel Coelius et Justus Jonas. Telle est, aux yeux de tous les historiens protestants, la source première et nécessaire de la vérité sur la mort de Luther. UHistoria fut commencée avant même que Coelius prononçât son sermon. Jonas en fut le rédacteur en chef. Ce travail étant fort étendu, nous n'en reproduirons que les passages essentiels. Après une description minutieuse du voyage à Eisleben, on y lit:

II II (Luf erj resta à Eisleben, depuis le 29 janvier jusqu'au 17 février inclusivement. Outre les séances qu'il présida, il fit quatre sermons. Il reçut l'absolution publiquement une fois et communia deux fois. Le dimanche, jour de Saint Valentin, il ordonna et consacra deux prêtres selon le rite ij/os/o^H^". Mercredi, 17 février, nos seigneurs les comtes de

l6 LA FIN DE LUTHER.

Mansfeld et nous tous, nous le priâmes de ne pas se rendre à la séance et de se reposer. Il se coucha dans sa chambre, sur un lit de repos en cuir, se promena aussi et pria. Le matin et le soir (le soir même de la nuit pendant laquelle il mourut dans le Seigneur peu avant trois heures du matin) il descendit dans la grande chambre, se mit à table et prononça beaucoup de paroles importantes sur la mort et sur la vie éternelle.

« Il dit entr'autres choses ; « Mon Dieu ! vingt ans sont une bien courte (I durée ; et pourtant vingt ans ont suffi pour bouleverser le monde. Si '( l'union de l'homme et de la femme n'entrait pas dans l'ordre de Dieu et « dans le plan de la création, le monde serait bien peu de chose ! Dieu (( peuple son royaume en grande partie de petits enfants ; car, lorsqu'un j eiifant d'un an meurt, j'estime qu'il en meurt un ou deux mille du même •( âge; tandis que si je venais à mourir présentement, moi, docteur Martin, a à l'âge de soixante trois ans, c'est à peine si, dans le monde entier, (I soixante ou cent hommes du même âge quitteraient la vie en même a temps. Si nous vivons longtemps, nous les vieillards, c'est pour que (1 nous voyons le diable jusqu'au fond (i) ; c'est pour que nous soyons coni( vaincus, par l'expérience de tant de méchanceté, d'infidélité et de « misère, que le diable est un esprit très pervers. La race humaine est « comme une bergerie toute composée de moutons destinés â la boucherie » .

« Le même dernier soir, le docteur traita aussi la question de savoir si les hommes se reconnaîtront dans l'Église éternelle des élus. Comme nous le priions de nous éclairer à ce sujet, il nous dit ; « Comment fit «. Adam? Il n'avait jamais vu Eve. Il était couché et dormait. . . Cependant « à son réveil, il ne dit pas: « Qui es-tu? D'où viens-tu? ». Il dit: « Voici la ti chair de ma chair et l'os de mes os. » Comment savait-il que cette femme '! n'était pas née de la pierre? Il le savait parce qu'il était rempli de la '! lumière du Saint Esprit; il le savait par l'intuition divine. Un jour nous •i serons rétablis par le Christ dans cet état parfait et nous reconnaîtrons « notre père, notre mèi^e, tous les nôtres, en un mot, mieux qu'Adam ne « reconnut Eve. »

Ensuite il se leva et alla dans sa chambre, où ses deux jeunes fils, Martin et Paul, et maître Coelius ne tardèrent pas à le suivre. Il se mit, selon son habitude, à la fenêtre pour prier. Alors Coelius redescendit, Jean Aurifaber monta, et le docteur dit : « J'éprouve de nouvelles craintes, ma douleur de poitrine me reprend. » Jean lui répondit : « Lorsque j'étais précepteur et que les jeunes comtes souffraient de la poitrine, j'ai vu la comtesse leur donner de V Einhorn (-). En voulez-vous? j'irai en chercher. »

(1) C.-â-d. dass wir dem Teufel in den Hintern sehen.

(-) Einhorn, ràpure des dents du narval, sorte de requin qui vit dans les mers du Nord, à laquelle on attribuait, à cette époque, des vertus médicales merveilleuses.

Sur la réponse affirmative du docteur, Jean partit; mais avant de courir chez la comtesse, il vint appeler le D'' Jonas et maître Coelius qui, sans attendre seulement le temps de réciter deux P^^^r, montèrent en tout hâte. « Comme nous montions, il se plaignit vivement de la poitrine. Nous commençâmes aussitôt à la frictionner avec des linges chauds, comme on faisait chez lui. Il en éprouva du soulagement et nous dit qu'il allait mieux. Le comte Albert accourut lui-même avec maître Jean, apportant XEinliorn, et lui dit : « Comment vous trouvez-vous, cher M. le docteur? " Le docteur lui répondit qu'il commençait d'aller mieux. Le comte Albert râpa lui-même VEitihorn, et, le malade se trouvant mieux, repartit, non sans laisser auprès de luiunde ses conseillers, Conrad de Wolfiramsdorff(i) avec le D'' Jonas, maître Coelius, Jean et Ambroise. Deux fois à la demande du docteur, on lui donna, dans une cuiller, du vin avec VEiiihorn râpé, après que Conrad deWolfframsdorff en eût pris lui-même une cuillerée, afin doter au docteur toute crainte d'en prendre. Ensuite il se coucha sur son lit de repos, vers neuf heures, et dit : « Si je pouvais dormir une demi-heure, je crois que j'irais mieux. » Il dormit une heure et demie, jusqu'à dix heures, d'un sommeil naturel et tranquille. Pendant ce temps, nous D'' Jonas, Michel Coelius, le domestique Ambroise, les deux jeunes fils du docteur, Martin et Paul ('), nous restâmes auprès de lui. Lorsqu'il s'éveilla, à dix heures juste, il dit : « Comment ! vous-étes encore là ? Pourquoi n'allez-vous pas vous coucher ? » Nous lui répondîmes : « Non, Monsieur le docteur, notre devoir, en ce moment, est de veiller près de vous et de vous soigner. Il voulut alors quitter son lit de repos et aller dans la chambre voisine dont les fenêtres bien fermées ne laissaient pas entrer d'air. Il ne se plaignait encore de rien. En passant le seuil de la chambre, il dit : « Puisque Dieu le veut, je vais au lit. In manus tuas commendo spirUum meuni. Redemisti me, Domine, Deus veritatis. Il se mit donc au lit, chaudement préparé avec des coussins, nous donna la main à tous et nous souhaita une bonne nuit en disant: « Docteur Jonas, maître Coelius et vous tous, priez pour notre Seigneur Dieu et son Évangile (3) afin qu'il triomphe ; car le concile de Trente et l'odieux pape font rage contre lui. » Le D'' Jonas, les deux enfants Martin et Paul, le domestique Ambroise et d'autres domestiques (i) restèrent toute la nuit près de lui , dans la chambre.

(1) Celui-ci n'est pas cité dans les autres rapports, parmi les personnes présentes.

(■-; Cet acte ne nous dit pas ce qu'étaient devenus son fils Hans et le précepteur Ratfeld que Luther cite dans ses lettres comme étant précédemment avec les autres.

(3) De telles prières blasphématoires ont été souvent prononcées par des possédés. On lit dans tous ses ouvrages mystiques que Luther a fréquemment donné le diable pour plus puissant que Dieu.

(J) D'où venaient ceux-ci ?

Durant les vingt et un jours précédents, on avait gardé, toutes les nuits, de la lumière dans sa chambre. Cette nuit-là, on tint la chambre très chaude. Le docteur dormit et ronfla naturellement jusqu'à une heure. Lorsque une heure eut sonné, il s'éveilla et appela son domestique Ambroise pour qu'il chauffât la chambre. On l'avait tenue chaude toute la nuit. Lorsque Ambroise revint, le D»" Jonas demanda à Luther s'il éprouvait encore quelque faiblesse. — a Oh ! Seigneur Dieu, répondit-il, que je souffre ! Oh ! cher docteur Jonas, je crois que je resterai ici, à Eisleben, où je suis né et où j'ai été baptisé. « Le docteur Jonas et Ambroise reprirent : « Père vénéré, Dieu notre Père céleste vous aidera par le Christ que vous avez prêché !» Il se rendit alors, sans aide ni appui, dans la petite chambre, et prononça de nouveau en passant le seuil : 0 In vianiis tuas commetido spiritum meum. Redemisti me, Domine, Dens veritatis. » Il parcourut, une ou deux fois, de long en large, la petite chambre, et se mit sur le lit de repos, se plaignant d'une forte oppression de poitrine.

Il Ensuitesur sa demande, on le frictionna avec des linges chauds,

comme il avait coutume de faire à Wittemberg, et on chauffa les coussins et le lit, parce qu'il disait que la chaleur adoucissait son mal.

« Avant tout ceci, avant même que le docteur Luther se fût recouché sur le lit de repos, maître Coelius était accouru de sa chambre, toute proche de la nôtre, et après lui, Aurifaber. On courut éveiller aussi, en toute hâte, l'hôte Jean Albrecht, greffier, sa femme et les deu.x médecins qui arrivèrent tous en un quart d'heure.

« L'hôte vint d'abord avec sa femme, puis maître Simon Wild, l'un des médecins, et enfin le second, D»" Ludwig. Bientôt après accoururent le comte et la comtesse Albert de Mansfeld ; cette dernière, munie de toutes sortes d'herbes médicinales et de baumes, multipliait ses efforts pour réconforter le malade. Cependant M. le docteur ne cessait de s'écrier: « Oh! mon Dieu, quejesouffre; je m'en vais, je le crains; je resterai à Eisleben. » Le D'' Jonas et M"" Coelius, pour le consoler, lui dirent; « Père vénéré, invoquez notre bon Seigneur Jésus-Christ, notre pontife suprême et unique médiateur. Vous avez beaucoup et heureusement transpiré; Dieu vous fera la grâce d'aller mieux. » Il répondit: « Oui, c'est la sueur froide de la mort ; je vais mourir, car le mal augmente. » Il fit alors cette prière : « O Père céleste, Dieu unique et Père de Notre Seigneur Jésus-Christ, Dieu de toute consolation, je te remercie de m'avoir révélé ton bien-aimé Fils Jésus-Christ, en qui j'ai cru, que j'ai prêché et confessé, aimé et loué, et que l'odieux pape et tous les impies blasphèment, persécutent et outragent. Je te prie, mon Seigneur Jésus- Christ ; je te recommande mon âme. O Père céleste, je vais être arraché de ce corps et de cette vie; maisje suis certain que je vivrai éternellement près de toi et que personne ne pourra désormais m'en séparer. » Il ajouta

encore : « Sic Dens dilexit mundum, ut unigenitum filitivi sumn daret, xd omnis qui credit in eum non pereat, sed Iiabeat vitam œternam. » Il dit aussi les paroles du psaume 68 : « Deus noster, Dexis salvos faciendi, et Dotninus est Dominus educendi ex morte. Nous avons un Dieu qui sauve, un Dieu qui retire de la mort )>.

Entretemps le médecin fit aussi l'essai d'un remède précieux qu'il portait toujours sur lui pour les cas extrêmes et dont le docteur prit une cuillerée, ce qui ne l'empêcha pas de répéter: « Je m'en vais, je vais mourir », et par trois fois il prononça très vite le texte « hi vianus tuas commendo spiritiim vieiim. Redemisti me. Domine, Dens veritatis. n

Après avoir ainsi recommandé son âme à Dieu, il resta silencieux. On voulut encore relever ses forces, on le frictionna, on l'appela; mais il tint les yeux fermés et ne répondit rien. La comtesse Albert et les médecins lui frictionnèrent l'artère à l'endroit du pouls avec diverses espèces d'eaux envoyées par sa femme et dont il avait coutume défaire usage; il continua de garder le silence. Le D'' Jonas et maitre Cœlius lui dirent alors à très haute voix : « 'Vénéré père, persévérez-vous à vouloir mourir dans le Christ et dans la doctrine que vous avez enseignée? » Il répondit distinctement et de manière à être entendu: « Oui (ij. » Puis il se tourna sur le. côté droit et dormit environ un quart d'heure, ce qui fit espérer une amélioration. Cependant les médecins et nous, nous pensâmes qu'il ne fallait pas se fier à ce sommeil et nous approchâmes la lumière des yeux du malade. Le comte et la comtesse Hans Henri de Schwarz enbourg arrivèrent alors. Peu après, le visage du docteur pâlit beaucoup; les pieds et le nez devinrent froids, il exhala un soupir profond, mais doux, et rendit son âme tranquillement avec une grande patience. Il ne fit aucun mouvement des doigts ni des jambes. Personne ne remarqua, nous l'affirmons devant Dieu et sur notre conscience, aucune convulsion ni aucun signe d'agonie. Il s'endormit doucement et paisiblement, comme chante Siméon (-).

« Lorsqu'il se fut ainsi endormi dans le Seigneur, le comte et la

comtesse Albert, le comte de Schwarzenbourg etc. et nous, saisis d'effroi, nous nous écriâmes tous d'une voix, qu'il ne fallait pas cesser de le frictionner. On fit tout ce qui était humainement possible, mais le corps devint de plus en plus froid et inerte. Le corps resta ainsi sur le lit de repos durant trois quarts d'heure; puis on prépara tout à côté un lit de plumes fort épais, on y mit trois matelas, on y étendit des draps, enfin on y déposa le corps. Nous voulions espérer toujours que Dieu, exauçant nos vœux et nos prières, lui ferait encore grâce.

(1) Quelques Luthériens enthousiastes lui font même répondre deu.x fois: a Oui ». Cfr. Les a Annales de Jean Seb. Müller (1546). » (-) Luc; 11,29.

« Avant le lever du jour, vers quatre heures, arrivèrent le prince Wolfgang d'Anhalt, les trois frères comtes Philippe, Jean et Georges, le comte Volradt, les comtes Hans et Wolfgang, frères aussi, les comtes et seigneurs de Mansfeld et d'autres seigneurs de la noblesse.

« On laissa le corps étendu sur le lit de quatre à neuf heures, c'est-àdire cinq heures entières, parce que beaucoup de citoyens honorables vinrent, en pleurant amèrement, le visiter. On le revêtit ensuite d'une blouse de souabe toute blanche et neuve et on le coucha dans la chambre sur un lit de paille, jusqu'à ce qu'on eût fondu un cercueil de zinc où on le déposa.

« Un grand nombre de personnages de la noblesse qui le connaissaient, ainsi que beaucoup d'autres personnes, l'ont vu dans ce cercueil.

Il Le i8 février, on laissa le corps dans la maison du docteur Trachstet.

« Le 19 février, à deux heures après-midi, on le porta, selon l'usage chrétien, avec de grands témoignages de vénération accompagnés de chants religieux, dans l'église principale de Saint- André. On voyait dans le cortège des princes, des comtes et des seigneurs; le comte Gebhard et ses deux fils, les comtes Georges et Christophe avec leurs femmes, et un très grand nombre d'autres personnes.

« Le corps ayant été déposé dans le chœur, le D'' Jonas prononça un sermon dans lequel il parla 1° de la personne et des qualités du docteur Martin; 2" de la résurrection et de la vie éternelle; 3° des enseignements que comportaient les circonstances, à l'adresse des ennemisdeLuther,dont la mort allait accroître la puissance contre l'empire de Satan. Il commenta le verset i3 du quatrième chapitre de la première épître de S. Paul aux Thessaloniciens. La nuit suivante, le corps resta dans l'église, gardé par dix citoyens.

« L'électeur de Saxe ordonna que le corps serait transporté à Wittemberg. Les seigneurs de Mansfeld auraient bien désiré le garder dans leur domaine, mais ils y renoncèrent par déférence pour l'électeur.

« Le 20 février, le samedi après la Saint Valentin, Michel Cœlius prononça un discours funèbre, sur ce texte d'Isaie: !7nstus périt et nemo considérât. Puis, entre midi et une heure, on conduisit le corps hors de la ville d'Eislebèn avec les honneurs et les chants ordinaires.

« Le même cortège suivait, composé des princes, des seigneurs et des comtes, du comte Gebhard et de ses deux fils, les comtes Georges et Christophe, des seigneurs de Mansfeld, de la comtesse Gebhard et des autres dames mentionnées dans le premier cortège; enfin d'un grand nombre de personnes qui marchaient pieusement en versant des larmes et qui accompagnèrent le corps jusqu'à la dernière porte. On arriva le soir près de la porte de Halle.

« Avant les cérémonies religieuses qui eurent lieu à Eisleben, deux peintres firent le portrait du mort. L'un, d'Eislebèn, représenta Luther

encore étendu sur le lit de la petite chambre ; l'autre, maître Lucas Fortennagel, de Halle, le peignit après une nuit passée dans le cercueil.»

Suit la description du cortège funèbre, d'Eisleben à Wittemberg par Halle. Les auteurs de VHistoria terminent ainsi leur relation :

a Puissions-nous, après cette misérable vie, terminer notre carrière par une fin aussi chrétienne et obtenir ainsi le salut éternel ! Daigne nous accorder cette grâce le Père céleste éternel qui appela le docteur Martin à cette grande œuvre ; Notre Seigneur Jésus-Christ qu'il prêcha et confessa fidèlement, et le Saint Esprit qui, lui communiquant sa force divine, lui inspira l'intrépidité extraordinaire, le courage et la magnanimité dont il fit preuve dans les grands combats qu'il eut à soutenir contre le pape et toutes les portes de l'enfer.

« Nous, Dr Justus Jonas, maître Michel Coelius, Jean Aurifaber Vinayiensis. témoins de la fin bienheureuse du vénéré père, depuis le premier moment jusqu'à son dernier soupir, nous attestons devant Dieu, sur notre propre mort et sur notre conscience, que c'est bien là ce que nous avons vu et entendu, comme les princes, comtes, seigneurs et tous ceux qui sont venus, et que nous avons raconté les faits tels qu'ils se sont passés. Que Dieu, le Père de Notre Seigneur Jésus-Christ, nous accorde à toussa grâce. Amen. »

La suite de cette Historia, comme sa composition tout entière, produit l'impression d'une scène de théâtre, où Luther meurt selon le programme. Elle fut immédiatement traduite dans les langues étrangères, envoyée officiellement aux diverses cours et distribuée partout gratuitement, par centaines de mille exemplaires. On l'envoya, par crainte de la calomnie, à Königsberg, au duc Albert de Prusse si bien connu dans l'histoire. Celui-ci à son tour l'envoya à l'évêque d'Ermland, « afin que Sa Grandeur ne se laissât pas surprendre par le mensonge. »

UHiston'a répète la lettre de Jonas, mais avec beaucoup plus de détails et de développements. Elle comble les lacunes; elle ajoute tout ce que pouvaient désirer la prudence et la

ruse. Aussi les observations générales faites sur la lettre s'appliquent-elles également à VHistoria; mais au sujet de cette dernière on pourrait ajouter : Comment se fait- il que VHistoria qui rapporte tous les détails avec tant d'exactitude et par quarts d'heure, oublie ou même plus justement supprime l'heure exacte de la mort? On s'étonne en outre que cet homme pieux qui, ordinairement, dans les maladies graves, recevait les sacrements, ne les reçoive ni ne les demande à l'heure de la mort, quoique son confesseur, Coelius, se trouve dans la maison.

Dans de précédentes maladies graves, Luther recommandait à ses amis.« sa Kaethe » et ses enfants. Dans la circonstance finale, il n'en est pas même fait mention. De plus, il est difficile de s'expliquer comment, plus l'oppression de poitrine augmente et, par conséquent, la respiration devient plus difficile et plus courte, plus les citations de la Bible se prolongent et se multiplient sur les lèvres de Luther. Le moribond est sans cesse en mouvement. Il ne meurt pas dans son lit, mais sur le lit de repos.

Cependant VHistoria contient certains aveux :

1° Luther est mort d'une manière inattendue et subite.

2° Les médecins furent appelés tardivement.

2" Les personnes accourues témoignèrent de l'effroi et crièrent.

4° On frictionna le corps et on fit diverses tentatives pour rappeler à la vie Luther déjà mort.

5° Il ne mourut pas dans son lit habituel.

6° On enleva le cadavre d'un de ces lits de repos à colonnes en usage au moyen âge, pour le déposer sur un lit de plume qui n'avait pas servi à Luther vivant, et qu'on prépara en toute hâte pour la circonstance. C'est sur ce lit que le mort fut exposé aux regard des visiteurs ; on ne le mit que plus tard dans la chambre où il dormait

habituellement, et il y resta jusqu'à ce qu'on eût apporté le cercueil.

Tous ces faits révélés, sous le coup de la première émotion, par les seigneurs, les domestiques, les médecins et les théologiens eux-mêmes, circulaient déjà parmi le peuple qui les répétait, les commentait, de sorte qu'on ne pouvait plus songer à les dissimuler. Mais les auteurs de la relation ne défiaient-ils pas la vengeance divine, en attestant la véracité de leur récit « devant Dieu et sur leur propre mort? »

Quels étaient donc les auteurs et les réd-acteurs de ces lettres, rapports, discours et autres documents, proposés à la postérité comme autant de sources de la vérité historique? Sans parler de l'inexactitude voulue avec laquelle ils racontèrent les faits, ces hommes étaient, par euxmêmes, des témoins bien peu dignes de foi. C'étaient des prêtres parjures dont la justice humaine n'accepterait pas les témoignages. Quant aux princes, en particulier Wolfgang d' Anhalt et le comte Albert de Mansfeld, ils s'étaient rendus tristement célèbres par le vol sacrilège des biens des églises catholiques. Tous, prêtres et princes, menaient une vie tellement licencieuse et s'abandonnaient à de tels vices qu'on ose à peine soulever le voile qui les cache.

Le principal auteur de VHistoria fut un prêtre marié deux fois, Justus Jonas ('). Plus rusé que Coelius, bien plus intrigant qu'Aurifaber, sans aucune valeur personnelle, il sut, en revanche, se faire l'instrument docile de Luther et mérita même d'assister à la consommation du mariage de

(i)Néen 1493, il devint, grâce à la protection et à l'appui deLuther, doyen ;i Wittemberg et docteur en théologie, ensuite surintendant à Halle. Après la mort de Luther son étoile pâlit. Il fut chassé, vécut successivement dans cinq villes différentes et mourut à Lisleben en r555, outragé et déshonoré })ar son lils, qui lut lui-même exilé et décapité.

son vénéré maître avec la religieuse défroquée Catherine de Bora. Il dit en effet à ce sujet: « J'assistai hier à la noce et je vis l'époux dans le lit nuptial ('). A cette vue, j'eus peine à retenir mes larmes; je ne sais quelle émotion agitait mon âme. Puisque le fait est maintenant accompli et que Dieu l'a voulu ainsi, je prie pour le bonheur de cet homme excellent et pur, mon cher père dans le Seigneur. Dieu est admirable dans ses desseins et dans ses œuvres f). »

A sa dernière heure, ce digne disciple du plus faux des renégats éprouva dans sa conscience la morsure du ver rongeur; abîmé dans la désolation et dans l'angoisse, malgré sa science théologique et sa rigide piété, toute l'éloquence des prédicateurs ne parvint jamais à le rassurer et il mourut en désespérant de la grâce de Dieu (^).

Etudions maintenant les controverses suscitées par les récits mensongers, qui forment les « sources historiques luthériennes. »

(1) Mélanchthon voit en cela comme la célébration du mariage.

(2) Evers, Martin Luther, t. V. p. 527, et Janssen, Geschichte des deutschen Volkes, t. II, p. 548.

(3) Hergenröther et D'- Raulen, Kirchenlexikon, t. VI. p. 1810.

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