LUTHER T^ORT
REPREgENTL ... DE PARADK
Bozio ('), qui achevait alors son traité < De signis ecclcsiœ , publié à Rome en 1592 et à Cologne en 1593. Il inséra le fait dans le chapitre de son ouvrage où il traite de la fin misérable des hérésiarques. On y lit en effet (lib. XXIII,
. « Luther après un copieux souper se livra gaiement ati « « sommeil et mourut étouffé la nuit même, y ai appris, cequ'oji « « Il avait guère entendu jusqit' ici, par le témoignage du dotnesti- «i que qui le servait alors, et qui, dans ses dernières années, est '-■■ « revenu à notre religion, que Luther s'était donné la mort la ^'. -'. plus misérable en se pendant, mais qu'on avait aussitôt « ^'. imposé à tons les familiers qui en eurent connaissance, le < ■-< sermei4 de n' en rien dire, pour l'honneur de l'évangile C) >.
La déposition du domestique de Luther donna le mot de toutes les énigmes : elle éclairait le récit du « Civis Mansfddensis •-, d'Oldecop et du P. De Coster; elle expliquait le discours funèbre de Cœlius et ses protestations solennelles contre les graves calomnies qu'il annonçait d'avance.
La source de cette révélation était parfaitement authentique et sûre. Bozio, qui entretenait très régulièrement des relations en Allemagne, ne dit pas s'il reçut la nouvelle directement du domestique lui-même, de quelque ami du
(1) Th. Bozio, né en 1548, à Gubbio dans lOmbrie. Après de profondes études des langues et de l'histoire, il se rendit à Rome, où l'exemple de S. Philippe de Néri fit une si vive impression sur lui qu'il distribua toute sa fortune aux pauvres et entra dans l'ordre des Oratoriens. Son immense savoir ne fut surpassé que par son humilité. Il refusa toutes les dignités dont le pape Paul V voulut honorer ses talents et ses vertus. Il mourut à Rome en 1610. Le plus célèbre de ses ouvrages est son traité « De signis ecclesics ». Voir Hergenröther et F. Kanlen, Kirc/ie/ilexilion.
(-j « Lutherus, quum vespere laute cœnasset ac laetus somno se dedisset, ea nocte suffocatiis interiit. Andiui liaiid Ha pridem compertum iestimonio sui fatniltaris, qui tum puer illi serviebat et superioribus annis ad nostros se recepit. Lut herum sibiinetipsi laqueo injecto necem miserrimam attulisse; sed datiim proHnus cimctis domesticis rei coiisciis jusjurandum, ne factum divulgarent, ob honorem adjecere Evangelii. a
domestique OU des personnes avec lesquelles celui-ci était en relation; mais il est certain que Rome fut immédiatement informée de l'aveu du témoin, par l'envoi d'un document officiel.
Le nombre effrayant des publications de tout genre répandues alors par les hérétiques avait obligé Léon X de prononcer des censures qui atteignaient généralement tous les écrits destinés au public. Les auteurs catholiques devaient envoyer à Rome leurs manuscrits de toute nature et ne pouvaient les faire imprimer sans en avoir reçu l'autorisation. Bozio, qui entrait librement à la chancellerie et aux archives du Vatican, était mieux que personne en situation de savoir la vérité et put prendre note du document relatif à la mort de Luther. Le savant historien ne donne pas non plus le nom du domestique ('); mais ce détail n'a pas d'importance. La valeur intellectuelle et morale de l'écrivain est la meilleure garantie de la sûreté de ses informations, quand il s'agit d'événements et surtout de témoignagnes contemporains. Dans le cas présent, l'autorité de Bozio étant donnée, le nom du témoin et d'autres détails de ce genre n'ont pour nous qu'un intérêt secondaire. Le traité « De signisetc. » parut revêtu des approbations des supérieurs de l'Oratoire, et du Saint Siège en Italie, en outre de l'Ordinaire, et avec privilège impérial en Allemagne.
Cet ouvrage, classique dans la forme, rempli de discussions dogmatiques, de critique historique, jouissait d'une grande autorité ; on le trouve souvent cité par les auteurs qui ont traité le même sujet ou des sujets analogues. Les
(1) Plusieurs domestique ou familiers entouraient Luther. Celui qui révéla le secret de sa mort fut probablement Ambroise Rudtfeld. Il était encore jeune, à la mort de son maître. On le trouve immatriculé à l'Université de Wittemberg parmi les « Pauperes », en 1537. Cf. Forstemann, Denkmale p. 5.
adversaires eux-mêmes, comme le protestant Zedier, dans son Lexicon imiversel (Leipzig, 1733), lui accordent de justes louanges.
Bozio s'était contenté de donner le fond de la déposition du domestique. Les détails du drame sinistre n'étaient pas encore connus du public ; mais ils existaient dans la déposition du domestique, dont une copie fut envoyée à Rome. D'autres furent déposées chez divers personnages de l'Empire, dans certains évêchés et dans plusieurs couvents d'Allemagne.
Le savant franciscain Sedulius (') donna les détails négligés par Bozio. Pendant un séjour qu'il fit à Fribourg en Brisgau en qualité de gardien du couvent, ou peut-être en vertu d'une mission spéciale de Ferdinand d'Autriche, il étudia en détail et minutieusement le texte et la valeur du document en question, et publia ensuite dans ses Prcescriptiones adversus hœreses, (Anvers, 1606, dédié au pape Paul V) l'importante déclaration du domestique de Luther. Il avait reçu, dit-il, ce document « d'un homme digne de foi ». Il intitule ainsi son récit : « Réponse sincère, et véridique aveu d'un domestique de Martin Luther, à un pieux personnage qui l'interrogeait au nom de la religion sur la mort de son dit maître Martin : Cnbicularii cnjusdam Martini Lutheri, religiöse a pio qnodani viro super ejusdem domini sid
(1) Henri de Vroom, plus connu sous le nom de Sedulius naquit à Cléves en 1547. Après de fortes études, il entra dans l'ordre des Franciscains, fut gardien de plusieurs couvents, commissaire en différentes provinces, deux fois provincial aux Pays-Bas et enfin définiteur général. Il mourut en 162T. Écrivain savant ; on distingue parmi ses ouvrages, les « Pmscripfiones adversus hœreses; YHistoria sancfi Francisci illusiriumque viroyiim et feminanim, i6i3; » Marlyria FF. Mitioriim Alcmaricnsium, Govcomiensium etc. Anvers, i6i3, etc. Cfr. Dirks, Hisf. litt' ctbibliogr. des FF. Mineurs de l'observance en Belgique, p. 1 32-37.
Martini morte interrogati, ingenua responsio et vera confessio ».
Voici la traduction de ce document dont le texte est reproduit en note :
« Vos religieuses considérations et vos prières ni'encoiiragent, il est vrai, à braver l'indignation des hommes et la crainte de les offenser, pour rendre témoignage à la vérité ; mais je suis bien plus vivement excité à V accomplissement de ce devoir par le respect de Dieu tout puissant et de tous les saints. Car je n'ignore pas qu'il faut toujours rendre gloire aux œuvres merveilleuses de Dieu, et que je dois obéir à ses commandements plutôt qu'aux injonctions humaines. C'est pourquoi malgré les terribles menaces que m'ont faites les seigneurs d'Allemagne pour m'empêcher de révéler jamais à qui que ce fût l'épouvantable mort de mon maître Martin Luther, je ne retiendrai point la vérité captive, mais pour la gloire de jfésus-Christ et pour l' édificatiofi de toute la république chrétienne, je publierai ce que j'ai vu de mes yeux, ce que je sais mieux que personne, ce que j'ai annoncé au,x princes réunis à Eisleben, je le dirai sans haine contre personne, sans aucun désir de mériter l'amour ou lafaveu,r de qui que ce soit.
« Voici donc ce qui arriva : Martin Luther se trouvant un jour à Eisleben, en compagnie des plus illustres seigneurs d'Allemagne, se laissa vaincre par son intempérance habituelle et but avec tant d'excès que nous filmes obligés de l'emmener, absolument accablé par l'ivresse, et de le coiLcher dans son lit. Après lui avoir souhaité une bonne nuit, nous Jious retirâmes dans notrechambre et, sans rien présager ni soupçonner de fâcheux, nous nous livrâmes tranquillement au sommeil. Le lendemain, nous revînmes près de notre maître pour l'aider à se vêtir selon notre habitude. Nous vîmes alors, o douleur ! notre dit ntaUrc Martin pendU' à son lit et misérablement étranglé.
« A cet horrible spectacle nous fûmes saisis d'une grande crainte. Cependant nous courûnws sans tarder chez les princes,
ses convives de la-veille, et nous leur annonçâmes V exécrable fin de Luther.
« Ceux-ci, frappés de terrettr comme nous-mêmes, nous engagèrent aussitôt par mille promesses et par les plus solennelles adjurations à garder avant tout sur cet événement un profond et éternel silence afin que rien nefïlt divulgué; ils nous demandèrent ensuite de détacher du licou r horrible cadavre de Luther, de le mettre dans son lit et de répandre parmi le peuple que mon maître Martin avait subitement quitté cette vie. Émus par les prières des princes et, comme les gardes du tombeati, du Seigneur, séduits par leurs magnifiques promesses, nous étions décidés â faire ce qu'ils désiraient, si V invincible puissance de la vérité ne nous eût persuadé le contraire. Car la crainte, le respect humain, Vespérance d'un lucre peuvent bien qiielque temps opprimer la vérité ; mais la voix de la religion et 1'aigu.illon de la .conscience mettent fin tôt ou tard à cette oppression (') ».
(1) « Dant quidem calcar ad abrumpendum omnem humanas indignationis seu offensae metum, et ad debitum veritati perhibendum testimoniiim addunt religiosœ vestrae preces; sed longe vehementius eodem me impellit summi Numinis divorumque omnium reverentia. Neque enim ignoro mirabilibus Dei operibus suam ubique tribuendam esse gloriam, meque divino magis praecepto quam humano debere parère mandato. Proinde, licet gravissime interminati sunt Germania; heroes, ne mortalium cuiquam horrendum domini mei Martini Lutheri exitum eliminarem, non celabo tamen, sed ad Christi gloriam revelabo et ad totius reipublicne catholicas œdilicationem propalabo, quod ipse vidi et in primis comperi, ipsisque principibus viris Islebii congregatis enunciavi, nullius odio lacessitus, nullius amore aut favore provocatus. Contigit itaque cum Martinus Lutherus aliquando inter illustriores Germanias heroes Islebii genio suo largius indulsisset et plane obrutus potu cubitum a nobis ductus, atque in lectulum foret compositus, ut nos ei salutarem quietem precati in nostrum abiremus conclave, ibique nihil sinistre vel ominantes vel suspicantes, placide obdormiremus. Postridie vero ad dominum reversi, quocum solemus in vestitu operam daturi, vidimus, proh dolor ! eundem dominum nostrum Martinum /«;tr/rt lecimn smim pcvsilem ee misère 5/'ra«,ç'»/rt/»7M. Ad quod sanc horribilc spertaculum suspendu ingenti perculsi pavore, non diu tamen haesitantes, ad hesternos ejus compotores et principes viros prorupimus, eisque execrabilem Luther iexitum indicavimiis. Ilii porro non leviori quam nos formidine perterriti omnia polliceri, multaque nbtcstari cœperunt ; primum omnium, ut rem constanti ac
La déposition de ce témoin, le plus compétent de tous ceux qui furent initiés au secret de la mort de Luther, ne laissait plus dans l'ombre aucun détail du sinistre mystère. Le misérable chef de la Réforme avait fini comme les autres hérésiarques ; l'enfant de perdition qui avait trahi l'Eglise, sa mère, s'était pendu comme le traître Judas !
Dès lors tout s'explique dans la fameuse Historia et dans la lettre de Jonas ; on comprend bien que Luther, à neuf heures, ne voulût pas de médecin; il n'en avait pas besoin; on s'explique aussi très bien les efforts tentés pour le rappeler à la vie, les cris et les contorsions des seigneurs et des pasteurs présents, et les espérances qu'ils prétendaient avoir dans la miséricorde divine. On voit pourquoi le cadavre fut transporté du lit de repos dans un lit de plumes préparé à la hâte, et comment, selon Spangenberg, Luther était décédé « vers le jour ». Les domestiques ne vinrent eu effet chez leur maître que « vers le jour », selon leur coutume, et racontèrent la tragédie évangéliqne aux autres.
fideli premeremus silentio, ne quid in lucem proferretur ; tum ut expeditum laqueo fœdum Lutheri cadaver in lectum collocaremus, denique in hominum vulgus spargeremus, dominum meum Martinum repentina morte ex hac vita discessisse : id quod et precibus illorum principum et non secus quam adhibiti dominico monumento vigiles, amplis corrupti promissis facturi eramus, nisi vis quasdam insuperabilis veritatis aliud persuasisset, quse vel hominum metu seu reverentia vel lucri spe aliquamdiu quidem premi potest, sed exstimulante religionis vel conscientise œstro, in perpetuum opprimi non potest. »