APPARITIONS ET PROPHÉTIES
DE MARTIN (de gallabdos) 1 .
Le 13 mars 1816, le nommé Martin (Ignace-Tliomas), âgé de trente-trois ans, né et demeurant à Gallardon, près de Chartres (Eure-et-Loir), cultivateur, marié, fut envoyé à la maison royale de Charenton par le ministre de la police (M. Decazes), comme malade, d’après un certificat de M. le professeur Pinel, qui le déclarait atteint de manie intermittente avec hallucination des sens ; il était escorté par M. André, officier de gendarmerie. Sa réclusion à la maison de Charenton parut, au premier abord, lui être fort pénible; mais cette impression se dissipa bientôt, et le soir, à la visite de MM. les méde-
1 II a été publié sur ce personnage plusieurs notices plus ou moins étendues, mais contenant toutes à peu près les mêmes faits rapportés presque dans les mêmes termes. Il en a été publié une à Paris en 1818; une à Londres en 1819; une troisième à Paris en 1832, chezM. Bricon. Il en a circulé plusieurs autres manuscrites, rédigées par les élèves internes de la maison de Charenton et, entre autres, par M. Ramon. — Celle qu’on va lire est en partie faite avec cette dernière relation et en partie extraite du Journal des Presbytères et Archives de la Religion, t. I des deux journaux réunis (p. 5, 84 et 182). Ce journal dit avoir fait usage d’une autre notice, sans indiquer laquelle, ce qui nous empêche de la mentionner.
cins, il était parfaitement calme. Sa physionomie, sa parole et sa contenance n’avaient rien qui décelât une maladie mentale ; il répondit avec une grande précision, et en même temps beaucoup de simplicité, aux questions qui lui furent faites touchant les motifs qui avaient déterminé les mesures qu’on avait prises à son égard.
De cet interrogatoire qui dura peu et de plusieurs autres qu’il subit devant diverses personnes, résultent les faits suivants :
Martin dans son champ.
Le 15 janvier 1816, Martin était dans son champ occupé à étendre du fumier, quand, sans avoir vu .arriver personne, se présente devant lui un homme de taille moyenne, mince de corps, le visage effilé, délicat et très-blanc, vêtu d’une lévite ou redingote de couleur blonde, totalement fermée et pendante jusqu’aux pieds, ayant des souliers attachés avec des cordons, et sur la tête un chapeau rond à haute
forme. Cet homme dit à Martin : « Il faut que vous alliez trouver le roi, que vous lui disiez que sa » personne est en danger, ainsi que celle des princes; » que de mauvaises gens tentent encore de renver- » ser le gouvernement; que plusieurs écrits ou let- » très ont déjà circulé dans quelques provinces de » ses États à ce sujet; qu’il faut qu’il fasse faire une « police exacte et générale dans tous ses États, et » surtout dans la capitale; qu’il faut aussi qu’il re- » lève Je jour du Seigneur, afin qu’on le sanctifie; » que ce saint jour est méconnu par une grande » partie de son peuple; qu’il faut qu’il fasse cesser ” les travaux publics ces jours-là; qu’il fasse ordon- » ner des prières publiques pour la conversion du » peuple; qu’il l’excite à la pénitence; qu’il abolisse ” et anéantisse tous les désordres qui se commettent » dans les jours qui précèdent la sainte quarantaine : ” sinon toutes ces choses, la France tombera dans » de nouveaux malheurs. »
Martin, un peu surpris d’une apparition si subite, lui répondit d’abord dans son langage : « Mais vous » pouvez bien en aller trouver d’autres que moi » pour faire une commission comme ça. — Non, lui ” répliqua l’inconnu, c*est vous qui irez, — Mais,
» reprit Martin, puisque vous en savez si long, vous » pouvez bien aller trouver vous-même le Roi et lui M dire tout cela; pourquoi vous adressez-vous à un » pauvre homme comme moi qui ne sait pas s’ex- » pliquer? — Ce n’est pas moi qui irai, lui dit l’in- » connu, ce sera vous; faites attention à ce que je
» vous dis, et vous ferez tout ce que je vous com- » mande. »
Après ces paroles, Martin le vit disparaître à peu près de cette sorte : ses pieds parurent s’élever de terre, sa tête s’abaisser, et son corps, se rapetissant, finit par s’évanouir à la hauteur de la ceinture, comme s’il eût fondu en l’air. Martin, plus effrayé de cette manière de disparaître que de l’apparition subite, voulut s’en aller; mais il ne le put : il resta comme malgré lui; et, s’étant remis à l’ouvrage, sa tâche, qui devait durer deux heures et demie, ne dura qu’une heure et demie, ce qui redoubla son étonnement.
De retour à Gallardon, Martin fit part aussitôt à son frère de ce qui venait de lui arriver, et tous deux vinrent trouver M. le curé (l’abbé La Perruque), pour savoir ce que voulait dire un événement aussi singulier. M. le curé essaya de les rassurer en rejetant sur l’imagination de Martin tout ce qu’il venait de lui raconter; il lui dit de continuer ses travaux comme à l’ordinaire, de manger, boire et bien dormir ; mais il ne put guère le dissuader, et Martin assurait toujours qu’il savait fort bien ce qui en était.
Le 18 janvier, sur les six heures du soir, Martin étant descendu dans sa cave pour chercher des pommes à cuire, la même personne lui apparut, debout, à côté de lui, pendant qu il était à genoux, occupé à en ramasser. Martin, épouvanté, laissa là sa chandelle et s'enfuit.
Le samedi, 20 janvier, Martin étant sorti, sur les cinq heures du soir, pour aller dans une foulerie (endroit où l’on fait le vin) prendre du fourrage pour ses chevaux, au moment où il étaitprès d’entrer dans ce lieu, l’inconnu s’offrit devant lui sur le seuil de la porte. Martin, l’apercevant, s’enfuit à l’instant même.
Le dimanche suivant, 21 janvier, Martin entrait dans l’église à l’heure de vêpres; comme il prenait de l’eau bénite, il aperçut l’inconnu qui en prenait aussi, et qui le suivit jusqu’à son banc;, cependant il n’y entra pas, mais il demeura à la porte du banc, ayant l’air très-recueilli durant toutes les vêpres et le chapelet. Pendant le temps de l’office, l’inconnu n’avait point de chapeau ni sur sa tète, ni dans ses mains; étant sorti avec Martin, celui-ci l’aperçut ayant son chapeau sur la tête, et il suivit Martin jusqu’à sa maison. Comme il était entré sous la porte charretière, l'inconnu, qui jusque-là avait marché à ses côtés, se trouva tout à coup devant lui, face à face, et lui dit : « Acquittez vous de votre » commission, et faites ce que je vous dis; vous ne » serez pas tranquille tant que votre commission ne » sera pas faite. » A peine eut-il prononcé ces mots qu’il disparut, sans que Martin, ni cette fois, ni aux apparitions suivantes, l’ait vu s’évanouir de la même manière que la première fois. Martin demanda aux personnes de sa famille qui étaient venues à vêpres avec lui, si elles n’avaient rien vu ou entendu de ce qui s’était passé à côté de lui; toutes affirmèrent qu’elles n’avaient rien vu ni entendu.
Cependant, le 24 janvier, M. le curé dit une messe du Saint-Esprit, pour demander à Dieu d’éclairer
M. le curé dit une messe du Saint-Esprit,
son paroissien et de l’instruire sur Ja vérité de ce qu il voyait. Martin avait lui-même demandé cette messe ; il y assista lui et toute sa famille. Au retour de la messe, Martin monta dans son grenier chercher du blé pour le marché; en ce moment l’inconnu lui dit d un ton ferme : « Fais ce que je te commande; il est temps. »
Le curé de Gallardon crut alors devoir prévenir 1 évêque de Versailles de ce qui se passait. Il lui
adressa Martin ; celui-ci accepta volontiers une lettre de M. le curé, adressée à Monseigneur, espérant par là, disait-il, se débarrasser de ses tourmentes. Il partit le vendredi 26, et se présenta le lendemain devant son évêque, qui l’interrogea et lui recommanda de demander au personnage qu il voyait quel était son nom. Quelque temps après, l’évêque, à cause de la gravité de la première apparition, crut devoir en prévenir le ministre de la police (M. Decazes).
Le mardi 30 janvier, l’inconnu apparut de nouveau à Martin, et lui dit : « Votre commission est » bien commencée, mais ceux qui l’ont entre les » mains ne s’en occupent pas; j’étais présent, » quoique invisible, quand vous avez fait votre dé- » claration ; il vous a été dit de me demander mon » nom et de quelle part je venais : mon nom restera » inconnu ; je viens de la pdVt de celui qui m’a en- » voyé, et celui qui m’a envoyé est au-dessus de moi » (en montrant le ciel). » Martin répliqua : « Com- » ment vous adressez-vous toujours à moi pour une » commission comme celle-là, moi qui ne suis qu’un )> paysan? Il y a tant de gens d’esprit! — C’est pour « abattre l’orgueil, répondit l’inconnu (avec un » geste de la main vers la terre). Pour vous, ajouta- » t-il, il ne faut pas prendre d’orgueil de ce que » vous avez vu et entendu ; pratiquez la vertu, as- « sistez à tous les oiïices qui se font à votre pa- » roisse les dimanches et les fêtes, évitez les cabarets » et les mauvaises compagnies, où se commettent
» toutes sortes d’impuretés et où se tiennent toutes » sortes de mauvais discours. » Il lui dit aussi : « Ne » faites aucun charroi les jours de dimanches et de » fêtes. »
Ne faites aucun charroi le dimanche.
Durant le mois de février, l’inconnu apparut encore différentes fois à Martin^ il lui dit un jour : « Mon ami, on met bien de la lenteur dans ce que » j’ai commandé- voilà pourtant le temps de la pé- >' nitence et de la réconciliation qui approche. Il ne » faut pas croire que c’est par la volonté des hommes » que l’usurpateur est venu l’an passé : c’était pour » châtier la France... Toute la famille royale avait » fait des prières pour rentrer dans sa légitime pos-
« session-, mais, une fois revenue, elle a, pour ainsi » dire, tout oublié. Après le second exil, elle a en- « core fait des vœux et des prières pour recouvrer « ses droits, mais elle retombe dans le même pen- » chant. — Gomment donc, répondit Martin, ve- » nez-vous toujours me tourmenter pour une affaire » comme ca? » L’inconnu répliqua *. «• Persistez, ô » mon ami ! et vous parviendrez. » Une autre fois, il lui dit en le pressant de faire sa commission : « Vous paraîtrez devant l’incrédulité, et vous la » confondrez; j’ai encore autre chose à vous dire » qui les convaincra, et ils n’auront rien à ré- » pondre. » U l’excita encore un jour par ces paroles : « Pressez votre commission; on ne fait rien « de tout ce que je vous ai dit; ceux qui ont l’affaire » en main sont enivrés d’orgueil; la France est « dans un état de délire; elle sera livrée à toutes » sortes de malheurs. » Dans une autre apparition, il lui fit cette annonce : « Si on ne fait pas ce que » j’ai dit, la majeure partie du peuple périra, la » France sera livrée en proie et en opprobre à toutes » les nations; vous leur annoncerez aussi en quel » temps la France pourra rentrer en paix. Ces » choses, je vous les dirai quand il en sera temps. « Enfin, un autre jour, l’inconnu dit de nouveau à Martin : « Vous irez trouver le roi; vous lui direz » ce que je vous ai annoncé; il pourra admettre avec D lui son frère et ses fils. En même temps il l’avertit « qu’il serait conduit devant le roi, qu’il lui dé- » couvrirait des choses secrètes du temps de son
» exil, mais que la connaissance ne lui en serait » donnée qu’au moment où il serait introduit en sa » présence. »
Toutes ces apparitions et ces annonces fatiguaient beaucoup Martin ; il s’imagina donc qu’il pourrait y mettre fin en quittant le pays, et en s’en allant seul, comme il l’a dit, aussi loin qu’il pourrait aller, sans faire réflexion qu’il avait une femme et des enfants. Comme il n’avait pas encore tout à fait rejeté ces pensées, dont il ne s’était ouvert à personne, l’inconnu se présenta devant lui dans sa grange, où il était à battre son blé : « Vous aviez formé, lui dit-il, » le dessein de partir, mais vous n’auriez pas été » loin; il faut que vous fassiez ce qui vous est an- » noncé. « Et après ces mots il disparut.
Le 2 mars, nouvelle apparition : « Allez, dit l’in- » connu à Martin, vous acquitter de votre commis- » sion; que votre pasteur aille à Chartres, qu’il fasse » assembler le conseil ecclésiastique, qu’il soit » nommé une députation qui se rendra auprès du « supérieur. Il la multipliera et saura où l’envoyer.
» Si l’on veut encore résister à ces choses, vous leur « annoncerez la prochaine destruction de la France; « il arrivera le plus terrible des fléaux, qui rendra « le peuple de France en horreur à toutes les na- » tions. »
Sur ces entrefaites, M. le comte de Breteuil, préfet d’Eure-et-Loir, reçut une lettre du ministre de la police générale. Le ministre invitait le préfet à vérifier « si ces apparitions données comme miracu-
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