LA LJN DES TEMPS
M. André, lieutenant de gendarmerie. Ils arrivèrent sur les onze heures à Rambouillet, pour le dîner, et
Martin partit par la diligence.
se mirent à table d’hôte avec les autres voyageurs ; mais Martin dit : « C’est le carême, je ne mangerai » pas de viande; » et il ne prit que du maigre. Arrivés à PaLis sur les cinq heures et demie, ils descendirent rue Montmartre, et prirent leur logement même rue, hôtel de Calais.
Le lendemain, vendredi 8 mars, Martin fut conduit par M. Andréa l’hôtel de la police générale, où ils entrèrent à neuf heures du matin. Comme ils se trouvaient dans la cour de l’hôtel, l’inconnu se présenta devant Martin, sans que son compagnon, qui était à quelque distance, vît ou entendît rien. « Vous allez, » lui dit-il, être interrogé de plusieurs manières; » n’ayez ni crainte ni inquiétude, mais dites les
» choses comme elles sont. « Après ces mots il disparut. Le ministre n’était point encore levé ; il donna ordre qu’en attendant on interrogeât Martin, ce qui fut fait successivement par deux secrétaires. Martin répondit à tout, nettement, sans se démonter ; et il reconnut alors la vérité de ce qui lui avait été dit : « Vous confondrez l’incrédulité, et ils « n’auront rien à vous répondre. »
Après les secrétaires, le ministre fit entrer Martin dans son cabinet, où il le tint pendant trois quarts d’heure, et Je retourna de nouveau dans tous les sens sur ce qu’il avait vu, entendu et fait écrire par M. le curé. 11 prit aussi le ton d’autorité qu’il crut le plus propre à imposer à ce simple campagnard, mais il ne put déconcerter Martin, qui lui répondit fort exactement, et sans témoigner en aucune sorte être ému par toutes ses questions.
Le ministre voulut encore le sonder pour savoir si quelque intérêt n’était pas le principe de ses démarches ; sur quoi Martin lui répondit : « Ce n’est » pas de l’argent que je veux ; il faut que j’aille par- » 1er au roi, et que je lui dise ce qui m’est annoncé: » ça m’a toujours été recommandé, et je ne serai pas « tranquille tant que ma commission ne sera pas » faite. Les richesses ne peuvent aller avec la vertu ; » monseigneur, l’orgueil et la vertu peuvent-ils al- » 1er ensemble? Celui qui pratique la vertu est l’ami » de Dieu, et celui qui est dans l’orgueil est l’ami « des démons et des réprouvés. »
« Mais, lui dit le ministre, vous voulez aller par-
1er au roi; c’est une chose qui n’est pas possible : moi-même je ne puis y aller que d’après un ordre par écrit. » — « Je ne sais pas tout cela, répliqua » Martin, mais il m’a toujours été dit qu’il fallait j> que j’aille au roi, et que j’y parviendrais. » Ensuite, revenant au personnage dont Martin rapportait les ordres et les annonces, le ministre lui demanda comment l’homme qui lui apparaissait était habillé, quelle taille il avait, quelle figure, s’il paraissait âgé. Martin lui en fit le portrait que nous avons vu plus haut. « Eh bien, lui dit le ministre, vous ne le verrez plus, car je viens de le faire arrêter et conduire en prison. » — « Et comment, re- » partit Martin, avez-vous fait pour le faire arrêter,
» puisqu’il disparait tout de suite comme un éclair? » — « S’il disparaît pour vous, reprit le ministre, il ne disparait pas pour tout le monde. » Et s’adressant à un de ses secrétaires : « Allez voir, lui ordonna-t-il, si cet homme que j’ai dit qu’on mette en prison y est encore. « Quelques instants après, le secrétaire revint et fit cette réponse : « Monseigneur, il y est toujours. » — « Eli bien, dit alors Martin, » si vous l’avez fait mettre en prison, vous me le , montrerez, et je le reconnaîtrai bien; je l’ai vu » assez de fois pour cela. «
Après ces interrogatoires se présente un homme qui visite avec soin la tête de Martin, en lui écartant les cheveux à droite et à gauche ; le ministre les tourne et retourne de même (sans doute pour examiner s’il ne portait pas quelque signe indica-
teur de la folie), à quoi Martin se contentait de dire : « Regardez tant que vous voudrez, je n’ai jamais « eu de mal de ma vie. »
Enfin le ministre le congédie : « Allez-vous-en déjeuner », lui dit-il. Martin descend à la cuisine, où on lui sert un morceau de rôti. « Moi, dit-il, je ne mange point de viande en carême, encore jus- » tement que c’est aujourd’hui le vendredi des » Quatre-Temps. » On lui .accommoda des œufs, qu’il mangea de bon appétit, comme n’étant nullement ému de la scène qui venait de se passer.
Revenu avec Martin à l’hôtel de Calais, M. André laissa Martin tout seul jusqu’à dix heures du soir, tant il craignait peu qu’il lui échappât. Au retour de M. André, quand ils furent montés ensemble, Martin l’interpella ainsi : « Mais le ministre m’avait dit qu’il avait fait mettre en prison l’homme qui m’apparaissait? 11 l’a donc relâché, puisqu’il m’a apparu depuis et qu’il m’a dit : Vous avez été » questionné aujourd’hui, mais on ne veut pas faire - ce que j’ai dit : celui que vous avez vu ce matin a » voulu vous faire croire qu’on m’avait fait arrêter;
vous pouvez lui dire qu’il n’a aucun pouvoir sur » moi, et qu’il est grand temps que le roi soit » averti. » À l’instant même, M. André va faire son rapport à la police, tandis que Martin, sans inquiétude, se couche et s’endort paisiblement.
Le samedi 9, Martin s’étant levé, descendit peu après de sa chambre pour demander les bottes du lieutenant; comme il remontait, l’inconnu se pré-
LA FIN DES TEMPS, senta devant lui au milieu de l’escalier, et lui parla de la sorte : « Vous allez avoir la visite d’un doc- » teur, qui vient voir si vous êtes frappé d’imagina- « tion, si vous avez perdu la tête; mais ceux qui » vous l’envoient sont plus fous que vous. « Rentré dans sa chambre, Martin raconta cela à M. André, qui lui répondit : « Je ne sais pas ce que vous allez voir. « M. André sortit sur les deux heures après midi.
Ce jour-là même, sur les trois heures, un homme bien mis vint à l’hôtel de Calais demander à parler à M. André; c’était M. Pinel, médecin très-renommé pour les maladies mentales.
Après cette visite du docteur, sur les cinq heures et demie du soir, Martin étant seul dans sa chambre, l’inconnu se présente à ses yeux et lui dit encore : « Il faut que vous alliez parler au roi; quand » vous serez en sa présence, je vous inspirerai ce » que vous aurez à lui dire, «le me sers de vous pour » abattre l’orgueil et l’incrédulité. Si vous ne par- » venez pas à ce but..., la France est perdue... On » tâche d’écarter l’affaire, mais elle se découvrira » par une autre voie. »
Le dimanche 10 mars, au matin, entre sept et huit heures, Martin était encore dans sa chambre tout seul; l’inconnu lui apparut et lui parla ainsi : « Je vous avais dit que mon nom resterait inconnu; » mais puisque l’incrédulité est si grande, il faut » que je vous découvre mon nom : je suis l’archange « Raphaël, ange très-célèbre auprès de Diéu-, j’ai » reçu le pouvoir de frapper la France de toutes
« sortes de plaies. » A ces mots, Martin,, comme il l’a avoué depuis à M. le curé, fut saisi de frayeur et éprouva une sorte de crispation. L’Ange lui annonça
M. le curé et Martin.
encore que la paix ne serait rendue à la France qu’après l’an J840 L Martin, ainsi qu’il avait cou-
1 Voici les propres expressions de l’Ange à ce sujet : « Si
LA FIN DES TEMPS, tume, rendit compte à M. André de cette frappante apparition. Quelques heures après, ils sortirent ensemble, et M. André, ayant fait la rencontre d’un de ses amis, s’entretint avec lui pendant l’espace d’une heure.
Le lendemain matin, sur les sept heures, nouvelle apparition, dans laquelle l’Ange lui dit : « Ceux qui » étaient hier avec vous se sont entretenus de vous; « vous n’entendiez pas leur langage (ils avaient >■ parlé en anglais); mais ils ont dit que vous ve- » niez pour parler au roi, et l’un a dit à l’autre que » quand il serait retourné dans son pays, il lui don- » nât de ses nouvelles, pour savoir comment la » chose se serait passée. » Au retour de M. André, Martin lui rapporta ceci, sur quoi le lieutenant lui dit : « Puisqu’il vient ainsi vous visiter, faites-lemoi donc voir la première fois qu’il viendra. »
Le même jour, 11 mars, et deux heures après, Martin reçut encore, en l’absence de M. André, l’ordre d’aller parler au roi : « Au moment, lui dit » l’Ange, que vous serez devant lui, on vous inspi- » rera ce que vous aurez à lui révéler. Le roi est » entouré de gens qui le trahissent, et on le .trahira » encore. Il s’est sauvé un homme des prisons, on a » fait accroire au roi que c’était par finesse et par » l’effet du hasard, mais la chose n’était point telle :
» elle a été préméditée; ceux qui auraient dû mettre » à sa poursuite ont négligé les moyens ; ils y ont
la France ne se hâte de mettre fin à ses désordres, elle sera dam l’agitation jusqu’à Van 1840. »
» mis beaucoup de lenteur et de négligence; ils l’ont » fait poursuivre quand il n’était plus possible de » l’atteindre. »
Martin a rapporté dans la suite cette particularité à un officier supérieur qui vint le voir à Charenton, et cet officier dit tout bas, mais de manière à être entendu du seul directeur : « C’est Lavalette. » En quittant Martin, cette fois l’Ange lui dit : « Vous al- >, lez avoir encore aujourd hui la visite du même » docteur, » et il disparut.
Le soir, sur les quatre heures et demie, le docteur arriva comme il était à dîner. Martin remonte avec lui dans sa chambre, où se rend aussi M. André, qui rentrait dans le même moment. Le docteur inspecte Martin, lui tâte le pouls; mais Martin lui dit : « Il vient encore de m’être annoncé qu’il .. faut que je parle au roi, que je fasse ma commis- .. sion, que tant qu’elle ne sera pas faite je ne serai « pas tranquille. Il m’avait été dit que vous vien- „ driez me revoir aujourd’hui ; mais parce que vous „ tardiez, je pensais qu’on m’avait trompé. » Le docteur lui répond : « Ce ne sera rien que cela ; nous ferons passer cette maladie-là. » — « Moi, dit » Martin, je ne suis pas malade, puisque je bois, » que je mange bien et dors de même. » Assurément il dort bien, témoigne M. André, car je ne dors pas toute la nuit, et je l’entends ronfler.
Le mardi 1 2 mars, sur les sept heures du matin, comme Martin finissait de s’habiller, l’Ange se montra près de la fenêtre et lui parla ainsi : « On ne
» veut rien faire de ce que je dis; plusieurs villes >> de France seront détruites, il n’y restera pas pierre » sur pierre; la France sera en proie à tous les mai- » heurs; d’un fléau on tombera dans un autre. » Dans ce moment, Martin dit àM. André : « Puisque » vous désirez le voir, le voilà qui me parle. » Le lieutenant saute aussitôt du lit, vient à la place que lui indique. Martin, étend les bras, tâtonne de toutes parts. Pendant ce temps, Martin voyait l’Ange varier et changer de place. M. André, ne sentant ni n’entendant rien, dit alors à Martin : « C’est étonnant que je ne voie ni n’entende rien; comment se peut-il faire que l’un voie et entende, et que l’autre ne voie ni n’entende rien? Passe encore pour voir, mais au moins je devrais entendre. » Martin répond : « Je ne le comprends pas non plus ; mais il » faut bien que l’un voie et entende, et que l’autre » ne voie et n’entende pas, puisque je le vois et que » je l’entends; et voilà comme il me dit. » M. André s’habille et sort, laissant Martin seul dans la chambre.
Sur les dix heures, nouvelle apparition, où l’Ange dit à Martin : « On va prendre des informations de « vous dans votre pays, pour savoir les personnes » que vous fréquentiez. » Sur-le-champ Martin en donna avis à son frère par une lettre arrivée le 14 à G al lardon.
Suivant l’avis qu’avait reçu Martin, le ministre écrivit le 15 à M. le préfet, et le 16, M. le curé de Gallardon reçut du préfet la lettre suivante, dont voici le texte :
« Veuillez bien m’informer, Monsieur, des rela- ” tions intérieures de Martin à Gallardon, et ne me » laissez rien ignorer de ce qui le concerne. Je » sais, etc. »
Aussitôt M. le cure prit dans le pays les informations les plus exactes sur Martin, et dès le lendemain il envoya sa réponse à M. le préfet.
Lorsque Martin fut revenu au mois d’avril à Gallardon, MM. Pinel et Royer-Collard, médecins, demandèrent à M. le curé la même lettre de Martin et celle du préfet, pour constater le fait et l’insérer dans leur rapport. M. le curé les leur envoya aussitôt en original. Elles ont été déposées à l’hospice de Charenton.
L’après-dinée, le lieutenant sortit avec Martin; ils allèrent ensemble proche le Val-de-Grâce, et le docteur Pinel, que M. André alla voir dans ce quartier, lui remit des papiers qu’il porta de suite à l’hôtel du ministre, toujours accompagné de Martin, avec lequel il revint à l’hôtel de Calais. Ces papiers étaient Je rapport de M. Pinel, où il déclarait Martin atteint de monomanie avec hallucination des sens.
Le mercredi 13 mars, l’Archange parut devant Martin. « On va, lui dit-il, vous conduire dans une » maison où vous allez être détenu, et votre conduc- » teur s’en retournera seul dans son pays. » Lorsqu’il eut rejoint M. André, celui-ci lui dit : « Nous allons nous promener. » — « Oui, répondit Martin,
» vous allez me conduire dans une maison où je res- * terai pour être examiné, interrogé et questionné,
„ et vous, vous vous en retournerez seul chez vous. »
« Non, nous nous en retournerons ensemble. »
— « Non, nous ne nous en retournerons pas en- » semble; mais on a beau faire, malgré tout ce » qu’on fait contre moi, je parviendrai à parler au .. roi, et on verra bien que les affaires ne viennent „ pas de moi-même. 11 faut nécessairement que je » les fasse. » M. André lui dit ; a On fera comme l’on voudra, il faut bien que je fasse aussi ce qu’on m’a commandé. >< Ils prirent donc une voiture de place, et se rendirent à Charenton.
Ils prirent une voiture de place.
Le jour même de son arrivée, sur les quatre heures après-midi, M. Royer-Collard, médecin en chef, fit sa visite à l’hospice de Charenton et interrogea Martin, qui, sans hésitation, mais aussi sans empressement, commença de nouveau le récit des événements qui lui étaient arrivés.
En le quittant, le médecin en chef recommanda à son collègue, le médecin adjoint de la maison
(M. Bleynie), au surveillant des malades (M. Legros), au premier élè\e en médecine (M. Ramon) et à tous les infirmiers du quartier où il avait été placé, de
Le surveillant des malades.
l’observer attentivement, de suivre toutes ses démarches, et de lui rendre un compte très-exact de ce qu’il ferait ou dirait.
Il n’y eut rien de nouveau pour Martin le 14 mars, mais le 15 au matin, comme il était à s’habiller, l’Ange s’offre à ses yeux et lui dit : « Puisqu’on >> vous traite de la sorte, je ne reviendrai plus vous » voir ; qu’on fasse examiner la chose par des doc- » teurs en théologie, et l’on verra si elle est réelle
lc0 LA FIN DES TEMPS.
» ou non. Si on ne veut rien croire, ce qui est pré- » dit arrivera; pour vous, mettez votre confiance » en Dieu; il ne vous arrivera aucun mal ni aucune „ peine. Je vous donne la paix; n’ayez nul chagrin » ni inquiétude. »
Il est à remarquer que Martin, ne comprenant point ce que c’était qu’un docteur en théologie, en demanda l’explication au surveillant de la maison de santé. La même chose lui était arrivée à Gallaidon, au sujet de ces expressions figurées : « La France est dans le cUlire, elle sera en proie à toutes sortes de maux. » M. le curé les lui expliqua.
Le 22 mars, Jacques Martin, frère de Thomas, arriva sur les neuf heures du matin à l’hospice de Charenton. Autant qu’on a pu en juger par ses discours, il s’y montra comme un homme rempli de sens et de droiture. Après avoir passé une partie de la journée avec son frère, il fut mandé, dans 1 aprèsmidi, dans la chambre où étaient assemblés les docteurs avec M. le directeur et les principaux de la maison. Interrogé sur son frère Thomas et sur tous les points qui faisaient le sujet des onze questions faites par M. Royer-Collard, et qu’on venait d’envoyer dans sa commune, il répondit que l’on avait toujours observé chez Martin un caractère extrêmement doux et modéré; qu’on n’avait jamais remarqué en lui d’idées exaltées, sur quelque point que ce fût; qu’il avait toujours mené une conduite irréprochable et basée sur des sentiments religieux bien entendus et dégagés de tout fanatisme et de toute
superstition; que les révolutions, de quelque nature qu’elles eussent été, n’avaient jamais produit sur son esprit une impression remarquable; qu’il avait toujours joui d’une bonne santé, au physique comme au moral, et que personne de sa famille n’avait eu de maladie d’esprit. Il ajouta que lui-même, étant à labourer avec son frère, il vit ce dernier s’arrêter dans l’attitude d’un homme qui écoute; il voulut alors s’arrêter aussi, mais il fut obligé de courir après son cheval, qui continua de marcher malgré lui. Son frère lui fit part de ce qui s’était passé.
Dans le même temps que Jacques Martin rendait ce témoignage, le curé de Galiardon recevait, ainsi que le maire, le paquet renfermant les onze questions données, le 18 mars, au directeur par M. Royer-Collard. Leurs réponses à ces questions furent uniformes et précises : elles présentent Martin comme un homme franc, ouvert, modéré, remplissant ses devoirs fidèlement, mais sans ostentation, ennemi de la révolution, mais sans aigreur, ami du roi sans apparat, d’humeur gaie, d’un caractère ferme, point crédule, point ami du merveilleux, incapable de servir un parti aux dépens de la sincérité et de la vérité.
Ces réponses, qui furent d’abord adressées à Chartres à M. le préfet, arrivèrent à Charenton le surlendemain du départ du frère de Martin, en sorte qu’il ne pouvait y avoir aucune collusion de part et d’autre, quoiqu’il y eût dans tous les témoignages une si grande conformité.
Le mardi 26, sur les sept heures du matin, comme Martin commençait à écrire à son frère pour lui recommander l’ouvrage des champs, l’Ange parut à côté de la table sur laquelle il écrivait. Martin a rapporté cette apparition dans la lettre suivante, qui a été copiée avant qu’on la mit à la poste.
Maison royale de Charenton, le 26 mars 1816 .
« Mon frère,
« Je t’écris cette lettre pour te marquer que je » suis toujours en bonne santé ; je souhaite de tout mon cœur que la présente vous trouve tous de » même. Comme j’ai commencé à t’écrire, la même » apparition m’est apparue ; elle m’a dit les choses
• en ces termes : « Mon ami, je vous avais dit que je ne reviendrais plus vous voir; je vous assure que j’aurais une grande douleur si mes démar-
» ches étaient inutiles. Je vous assure que le plus
* terrible fléau est prêt à tomber sur la France, et qu’il est à la porte. Les peuples, en voyant arri-
» ver ces choses, seront saisis d’étonnement et sé- 11 cheront de frayeur. Ce qui avait été prédit autre- » fois est arrivé comme il avait été annoncé; de » même la chose arrivera si l’on ne pratique pas ce » que j’ordonne. La France n’est plus que dans » l’irréligion, l’orgueil, l’incrédulité, l’impiété, l’im- » pureté, et enfin livrée à toutes sortes de vices. Si » le peuple se prépare à la pénitence, ce qui est pré- » dit sera arrêté; mais si l’on ne veut rien faire de » ce que j’annonce, ce qui est prédit arrivera. »
» L’Archange me dit aussi que je ne pouvais dési- > rer une meilleure santé ; que l’on me fasse visiter » par les docteurs les plus savants, qu’ils ne pour- » raient t rouver aucune maladie en moi ; il me dit aussi » que si je suis retenu, c’est que l’on veut faire une » épreuve de moi; il dit que c’est une erreur devou- » loir m’éprouver après toutes les choses qui sont « écrites. »
Martin a aussi déclaré que l’Ange lui avait dit avant de disparaître : Je vous donne la paix; n'ayez nul chagrin ni inquiétude .
Depuis que Martin était retenu à l’hospice de Charenton, il était obligé de se trouver à la visite du médecin ; mais il n’y parut point les 27 et 28 mars. Nous allons le suivre dans un rapport particulier concernant une apparition qui lui arriva ce dernier jour.
« Le jeudi 28 mars, sur les cinq heures après- » midi, comme je me promenais dans le jardin, » l’Archange se présente devant moi et me dit :
Pourquoi n allez-vous pas à la visite? « Je lui ré- » ponds ; « J’y vais. » Il me dit, mais bien briève- » ment : « Elle est faite. » Et moi, c’était par exprès » que je tardais toujours à y aller; je m’amusais >' tant que je pouvais, parce que tous ces gens-là » qui étaient de la visite se moquaient de moi. » L’Ange ajouta : « Vous ne voulez pas mentir; il » vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes (Act. 5, » 20). L’ange de lumière ne peut annoncer les choses » de ténèbres; l’ange de ténèbres ne peut annoncer » les choses de lumière. Qu’on profite de la lumière
«tandis qu’on a la lumière; pour vous, mettez » votre confiance en Dieu, il ne vous arrivera aucun « mal. « Et il disparut comme les autres fois. «
Le même jour, 28 mars, M. Legros, surveillant, fit venir Martin dans sa chambre, et mettant la conversation sur les apparitions de l’Ange : « Puisque vous le voyez ainsi, lui dit-il, quand vous le verrez, vous lui demanderez qu’il me prenne sous sa protection; je serais bien aise d’être sous la protection d’un Ange. » — « Oui, répondit Martin, je lui de- » manderai. » Il n’eut pas la peine de le faire, car, dès l’apparition suivante, l’Ange le prévint et lui dit :
« Quelqu’un de la maison vous a demandé que je le « prisse sous ma protection; vous lui direz que celui » qui pratiquera la religion telle qu’elle est annon- » cée, et qui aura une ferme croyance, sera sauvé. »
Cependant l’affaire de Martin s’ébruitait sourdement à la cour. M. de la Rochefoucauld, qui en fut instruit, vint à Charenton, le 29 mars, ainsi qu’un ecclésiastique (M. Dulondei) qu’envoyait monseigneur (l’ancien), archevêque de Reims, pour voir, examiner Martin, et s’instruire de sa propre bouche du fond de son affaire et de ses circonstances. Martin, présenté par M. le directeur, leur rapporta fidèlement ce qui lui était arrivé la veille. A la prière de M. de la Rochefoucauld, M. le curé de Gallardon vint à Paris, pour donner de vive voix des renseignements à Mgr l’archevêque de Paris (M. de Périgord).
Durant ces diverses négociations, Martin eut encore une apparition non moins remarquable que les
précédentes. Voici comment il l’a rapportée luimême :
« Le dimanche 31 mars, j’étais, sur les deux à » trois heures de l’après-midi, dans le jardin; il m’a « apparu et m’a dit : Il y aura des discussions; les » uns diront que c’est une imagination, les autres î> que c’est un ange de lumière, et d’autres que c’est » un ange de ténèbres. Je vous permets de me tou- « cher. » Il me prend la main droite avec sa main » droite, et me la serre réellement, » et comme Martin l’a dit à M. le directeur, en lui prenant la main aussi sensiblement que je serre la vôtre. « Il ouvre « sa redingote par devant; quand elle a été ouverte, « cela m’a semblé plus brillant que les rayons du « soleil, et je n’ai pu l’envisager. » (Martin fut obligé de mettre sa main devant ses yeux.) « Il ferma sa » redingote, et quand elle fut fermée, je n’ai plus » rien vu de brillant; il m’a semblé comme aupara- « vant. » Cette ouverture et cette fermeture se sont opérées sans aucun mouvement de sa part. « Il re- » tire son chapeau en arrière, et me dit, en touchant » son front avec la main : « L ange rebelle porte ici » les marques de sa condamnation, et vous voyez « que je n’en ai pas. « Il me dit en finissant : « Rendez témoignage de ce que vous avez vu et en- » tendu. »
Le 2 avril, une personne vint prendre Martin pour le conduire à Paris. Voici dans quels termes Martin rapporte son entretien avec Louis XVIII, qui eut lieu le même jour :
la lia des temps.
« Le mardi 2 avril 1816 , comme j’étais à dîner à la maison de santé (Charenton), il vint quelqu’un de la part du ministre de la police générale, qui depuis quatre semaines me retenait. (A dater de son départ de Chartres jusqu’à sa sortie de Charenton.) Ce monsieur me dit de venir à Paris.
» Arrivé à la police, M. Decazes me demanda si je voulais parler au roi. « Oui, et ma commission * ne sera pas faite avant de parler à lui-même, » comme on m’a ordonné de lui annoncer ce qu’on » m’a dit. — Mais que devez-vous dire au roi? — » Dans le moment, je ne sais pas ce que je dois lui » dire; les choses me seront annoncées quand je se- » rai devant le roi. » Le ministre me dit alors ; « Eh » bien! vous y serez conduit. Vous verrez un bon » roi, qui est notre père à tou£ ! »
« Le ministre passa dans une autre chambre pour mettre son habit d’ordonnance, et moi j’étais seul dans le cabinet où il m’avait parlé. L’Ange m’apparut sous les formes ordinaires, et il me dit : « Vous » allez parler au roi, qui sera la personne à laquelle » on vous présentera ; vous serez seul avec lui ;
1 n’ayez aucune crainte de paraître devant le roi. » Pour ce que vous avez à lui dire, les paroles vous » viendront à la bouche. » Car, quand je devais aller chez le roi, continue Martin, je ne savais pas ce que je devais lui dire, et je ne l’ai su qu’en le disant. Et, en effet, je n’ai point été embarrassé dans tout ce que je lui ai dit, depuis le commencement jusqu’à la fin ; et c’est la dernière fois qu’il (l’Ange) m’a apparu .
Martin. ig7
» Le ministre revint donner une lettre à un homme, et lui dit : « Conduisez cet homme-là au » premier valet de chambre du roi. « On voulait me mener en voiture, mais moi je dis que cela ne valait pas la peine, car il n’y avait que la Seine à traverser. Nous arrivâmes aux Tuileries sur les trois heu-
11 n’y avait que la Seine à traverser.
res, et sans que personne ait dit rien. Nous arrivâmes jusqu’au premier valet de Louis XVIII, à qui on remit la lettre, et qui, après l’avoir lue, me dit : « Suivez-moi. « Nous nous arrêtâmes quelques moments, parce que M. Decazes, qui était venu au pa-
168 LA FItf DES TEMPS.
lais en voiture, était venu avant nous, et il était chez le roi. Quand le ministre sortit, je suis entré; et, avant que je dise un mot, le roi dit au valet de chambre de se retirer et de fermer les portes.
» Le roi était assis devant sa table, en face de la porte; il y avait des plumes, des papiers et des livres. .l’ai salué le roi en disant : « Sire, je vous sa- « lue. » Le roi m’a dit : « Bonjour, Martin. « Et je me suis alors dit à moi-même : Il sait donc bien mon nom? « Vous savez, Sire, sûrement pourquoi je .» viens? — Oui; je sais que vous avez quelque chose » à me dire, et l’on ma dit que c’était quelque « chose que vous ne pouviez dire qu’à moi. Asseyez- » vous. » Alors, je me suis assis dans un fauteuil qui était placé vis-à-vis du roi, de manière qu’il n’y avait que la table entre nous. Alors, je lui demandai comment il se portait. Le roi me dit : « Je me porte » un peu mieux que ces jours passés; et vous, com- « ment vous portez-vous? — Moi, je me porte bien. » — Quel est le sujet de votre voyage? » Et je lui ai dit 1 :
« Vous pouvez faire appeler, si vous le voulez, « votre frère et ses fils. » Et le roi m’interrompit en disant : « Cela est inutile, je leur dirai ce que vous
1 Pour ce qui va suivre, les anciennes relations diffèrent un peu de celle-ci, parce qu’alors Martin n’avait pas encore divulgué un secret qu’il avait dit à Louis XVIII en lui promettant de n’en point parler pendant la vie de ce dernier. Cependant l’ouvrage sur lequel nous composons cette notice ne croit pas devoir encore le publier.
« avez à me dire. » Après cela, je racontai au roi toutes les apparitions que j’avais eues.
» Quand je lui ai parlé de l’homme sauvé de la prison, le roi me dit : « Je le sais; c’est Lavalette. »
» Moi, je continuai en lui disant : « Il m’a été dit » que le roi examine tous ses employés, et surtout » ses ministres. — Ne vous a-t-on pas nommé les » personnes? — Non, il m’a été dit qu'il était facile » au roi de les connaître; moi, je ne les connais « pas. »
» Enfin, lui ayant dit toutes les particularités des apparitions, le roi me dit : « Je sais tout cela . 1 ar- » chevêque de Reims (le grand aumônier) m’a tout » dit. Mais il me semble que vous avez quelque chose « à me dire en particulier et en secret? » Et, alors, je sentis venir à ma bouche les paroles que 1 Ange m’avait promises, et je dis au roi : » Le secret que
» j’ai à vous dire, c’est que vous occupez une place...»
{Nous ne finissons point la phrase; il n’esl pas encore temps de le faire.) Le roi alors m’interrompit en disant : « Comment! comment! mon frère et ses en- » fants étant morts.., » (Fin de phrase supprimée par la même raison que ci-dessus.) Et moi, alors, je lui dis : « Je ne connais rien à tout cela; mais je » sais bien que.,, » (Nouvelle suppression motivée comme ci-dessus.) « Et c’est si vrai ce que je vous » dis, qu’il est vrai qu’un jour, étant à la chasse » avec le roi Louis XVI, votre frère, dans la forêt » de Saint-Hubert... » (Nous n’achevons point la phrase; il suffit, pour le moment, d avertir nos lec-
teurs qu’ici Martin raconte au roi, dans tous ses détails, un fait qui était personnel à Louis XVIII, et qui avait eu lieu dans le temps où la reine Marie- Antoinette était grosse, tandis que Louis XVIII ne savait pas encore sa grossesse.) C’est à ce récit que le roi, frappé d’étonnement et profondément ému, dit : « O mon Dieu! ô mon Dieu! cela est bien vrai; » il n’y a que Dieu, vous et moi qui sachions cela. » Promettez-moi de garder sur toutes ces communi- » cations le plus grand secret. » Et moi, je le lui promis. Après cela, je lui dis : « Prenez garde de » vous faire sacrer; car, si vous le tentiez, vous se- » riez frappé de mort dans la cérémonie du sacre. » Dans le moment, et jusqu’à la fin de la conversation, le roi pleura toujours. Je continuai alors à lui dire :
« Souvenez-vous de votre détresse dans l’adversité, * du temps de votre exil; vous avez pleuré sur la » France; et il fut un temps où vous n’aviez pas « d’espoir d’y rentrer, voyant la France alliée avec « tous ses voisins. — Oui , il a été un temps où je » n’avais aucun espoir. — Dieu n’a pas voulu per- » dre la famille royale; il a fait rentrer la famille » des Bourbons. Mais où sont les actions de grâces » qui ont été rendues pour un tel bienfait?
» Pour châtier encore une fois la France, l’usur- » pateur a été tiré de son exil. Ce n’a pas été par la » volonté des hommes ni par un effet du hasard que » ces choses ont été permises ainsi; il est rentré » sans force, sans armes, sans qu’on se mit en dé-
rins
» fense contre lui; vous avez été obligé de quitter la » capitale, croyant tenir encore une ville de France, » et vous avez été obligé de l’abandonner. — C’est >> bien vrai; je croyais rester à Lille. — Quand >» l’usurpateur est rentré, il s’est formé un gouver- » nement, une armée; et quand il s’est présenté aux >' ennemis, du premier coup, il a été sans ressources, >> sans asile, sans armées, et rejeté de ses sujets.
L’usurpateur a été tiré de son exil.
» Vous êtes encore rentré en France; où sont les » actions de grâces qui ont été rendues à Dieu pour » un miracle si éclatant?—C’est vrai, dit Louis XVIII, » je n’y ai pas songé. » Je lui dis : « Le bon Dieu ne » vous a pas donné la pensée, parce que vous n’avez
« pas... » (Le reste de la phrase se rapporte au secret et ne peut pas encore être publié.)
» Je continuai en lui disant : « Il m’a toujours été » dit que je parviendrais à vous parler et que je par- « viendrais à faire l’affaire qui m’avait été annon- » cée, et je vois bien qu’il (l’Ange) ne m’a pas trompé, » car je suis avec vous. Il m’a été dit que vous ne » chancelleriez pas pour croire quand je vous dirais »> les choses. — Non, je ne puis chanceler, puisque » c’est la vérité. Ne vous a-t-il pas dit comment il « fallait que je m’y prisse pour gouverner la France? »
» Alors je lui répondis... (Cette réponse tient encore au secret; nous ne pouvons la donner à présent.) « Envoyez dans les provinces des gens de con- » fiance pour préparer... » (Nouvelle suppression par le même motif que ei-dessus.) « 11 m’a été an- « nonce de vous dire que si vous ne faites pas ce qui >» vous a été annoncé, vous ferez tomber la France » dans de nouveaux malheurs.
» Que les rois de France doivent se rappeler qu’ils » portent le titre de rois très-chrétiens, quoique je ne » sache pas si cela est comme cela ; qu’ils doivent » se rappeler de leur devoir de faire rentrer le peu- » pie dans la chrétienté. » Alors le roi, en me recommandant surtout le secret, me dit qu’il me promettait de faire toutes les recherches possibles pour trouver celui duquel je lui avais parlé et pour... » (Le reste est supprimé comme tenant au secret.)
Martin fait ensuite au roi le récit de ses dernières
apparitions, que nous avons fait connaître. Il continue ainsi :
« Après cela, lui ayant dit que l’Ange qui m’avait apparu était celui qui conduisit le jeune Tobie à Ragès et qui le fit marier, il m’a pris la main en disant : « Que je touche la main que l’Ange a serrée; » priez toujours pour moi. »
« Le roi m’ayant fait des questions sur le curé de Gallardon, je lui ai répété ce que je lui avais déjà dit au sujet des dimanches et fêtes, et des désordres qui se commettent. Et je lui ai particulièrement rappelé le principal objet de ma mission, de rendre... (Les paroles ont rapport au secret.) Et le roi m’a répondu : « Je ferai en sorte de remédier à tout. »
» J’ai salué le roi en lui disant : « Je vous sou- » haite une bonne santé. Il m’a été dit qu’une fois » ma commission faite auprès du roi, je vous de- » mande la permission de m’en retourner au centre » de ma famille, comme il m'a été annoncé que vous » ne me refuserez pas. — Puisque vous avez été » obéissant jusqu’à présent, je ne veux pas vous »> rendre désobéissant; j’ai donné des ordres pour » vous renvoyer. — 11 m’a toujours été annoncé » qu’il ne m’arriverait aucune peine ni aucun mal. » — Il ne vous en arrivera pas non plus; vous vous >> en retournerez demain; le ministre va vous don- » ner à souper et à coucher, et des papiers pour vous >» en retourner. — Mais je serais content si je retour- » nais à Charenton pour leur dire adieu, et pour » prendre une chemise que j’ai laissée. — Cela ne
» vous a-t-il pas fait de la peine d’être à Charenton? » Y avez-vous été bien? — Pas du tout de peine; et » bien sur que si je n’y avais pas été bien, je ne de- « manderais pas à y retourner. — Eh bien, puisque » vous désirez y retourner, le ministre vous y fera » conduire de ma part. »
» Je suis retourné rejoindre mon conducteur, qui m’attendait, et nous avons été ensemble à l’hôtel du ministre 1 . »
La famille de Martin.
Sa mission terminée, Martin s’est rendu dans sa famille, à Gallardon, où il est arrivé le jeudi
1 L’entretien de Martin avec le roi a duré au moins cin* quante-cinq minutes.