‹ La fin du classicisme et le retour à l'antique, dans la seconde moitié du 18e siècle et les premières années du 19e en FranceChapitre 11 sur 248 · Emile, liv. II · texte numérisé non relu

Emile, liv. II

■2. Voir en particulier Psaphion <m lu courtisane de Smyrne, par Meusnier de Querlon.

:!. Emile, liv. Y.

mal, puisqu'elle t'empêche de goûter un plaisir innocent, auquel la nature souveraine maîtresse nous invite tous ' ». — Kl plus loin : « Comment est-il arrivé qu'un acte donl le but esl si solennel.... que le plus grand, le plus doux, le plus innocent des plaisirs soit devenu la source la plus féconde de ims dépravations el de nos maux? » Si l'on rapproche ce passage de certains épisodes île Saint-Lambert, ou de Roucher '2, on sentira lonl le chemin parcouru depuis les plaies obscénités de la Pucelle et les petits jeux polissons du roman : ces hommes, à force de célébrer la nature, ont entrevu quelque chose de l'antique beauté de l'amour tel que Lucrèce et Virgile l'ont chanté, en glorifiant les fureurs du rut et l'ivresse de la vie printanière.

Après les sens, il n'y avait plus qu'à absoudre et à exalter les passions. La tragédie de Voltaire y acheminait, en recherchant surtout les effets touchants, — par exemple cette Zaïre, la plus applaudie de toutes ses pièces, où, comme il le disait, il s'était abandonné a à toute la sensibilité de son cœur » :i. Et voilà déjà une première dérogation à l'esprit de l'art classique, dont un des préceptes les plus essentiels est de surveiller constamment la sensibilité comme l'imagination et de « purger » les passions de ce qu'elles ont d'excessif et d'énervant. Diderot, avec l'exagération habituelle de son tempérament, va beaucoup plus loin : « On déclame sans fin contre les passions, on leur impute toutes les peines de l'homme, et l'on oublie

1. Supplément au voyage de Bougainville, Œuvres de Diderot (édit. Assézat, II, 220).

2. Dans 1rs Saisons de Saint-Lambert, description du printemps, I" chant, dans les Mois de Roucher, les amours du cheval ri, du taureau, l'éveil de l'amour chez l'adolescent.

::. Lettre à '/. de l<i Roque (1732 . — Voltaire disail ailleurs : « Il faul si' rendre maître du cœur par degrés, l'émouvoir, le déchirer ». Dictionnaire philosophique, 11. \>. 202.)

qu'elles son! aussi la source de Ions 1rs plaisirs ». Mais cela ne lui suffil pas. Il faul qu'il ajoute : « Les passions amorties dégradent 1rs hommes extraordinaires. La contrainte anéanti! la grandeur el l'énergie de la nature1. » De là à voir dans la passion sauvage el dans la barbarie la source de toute poésie, il n'y avait qu'un pas : quand est-ce, dit-il, que la nature offre de grands modèles à l'art? C'esl an temps « où les dieux altérés de sani>- humain ne sont apaisés «pie par son effusion, on les bacchantes armées de thyrses s'égarenl dans les forêts et inspirent l'effroi an profane qui se rencontre sur leur passage; où d'autres femmes se dépouillent sans pudeur, ouvrent leurs bras au premier qui se présente et se prostituent - ». Maintenant ce n'est plus seulement la discipline classique qui se relâche comme chez Voltaire, c'est le romantisme avec toutes ses outrances, qui tente de l'aire irruption dans la littérature et dans les mœurs.

A ce moment du siècle, il y a comme un besoin général de secouer la contrainte des convenances ou des traditions littéraires — une véritable explosion de passion et de sentiment. De là le succès de la Nouvelle Héloïse avec tout ce qu'elle avait de passionné et. par endroits, de déclamatoire. A mesure qu'on avance vers la révolution, c'est un crescendo d'enthousiasme et d'exaltation : » Il s'est étatdi parmi les littérateurs une prétention à la force, à la grandeur et à la chaleur. qui est aussi fatigante pour les lecteurs que pour ceux qui composent; chaque écrivain yexxtbrûler le papier.... Car. dans les idées reçues maintenant, point de génie sans une force prodigieuse et sans un feu dévorant: enfin un athlète en fureur, voilà l'homme de génie 3. » —

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