I. Les Jardins, II. p
■1. Ibîd., IV, p. 158.
il. Ibid., IV, p. 166.
LES <• POETJE MINORES ». 19 I
dirions avec assurance que depuis Racine, on n'a pas ta.i1 de \>\u> beaux vers ' ». Plus tard en 1790, après une lecture de son épisode des Catacombes dans l'Imagination : « Si l'on ne craignait pas de s'être laissé éblouir par le charme de la déclamation la plus séduisante, on oserail dire que c'est lo plus beau morceau de poésie qui existe dans notre langue -. » Delille lui-même se laisse entraîne!" et infatuer par la vogue extraordinaire de sa poésie : « A ces mots, le Génie me sourit, me jeta quelques feuilles de laurier détachées de la couronne de Virgile et de Milton... Je les saisis avec empressement et les rattachai avec respect aux couronnes à qui eiles appartenaient :i. » Maigri' la modestie de la restriction, on voit que Delille se croit de la grande famille.
Pins encore que l'actualité, ce qui devait séduire et
ce qu'on devait ai r dans Delille. c'est sa banalité
distinguée. Il donnait l'illusion du grand art : c'était le moule, c'était le tour des maîtres. Il faisait songer à la correction sévère de V Art poétique el cela rassurait sur l'insignifiance du fond. Sa langue est certainement plus riche que celle des classiques : elle a dû éblouir les contemporains. Comme disait de lui Chènedollé : i (Test le petit chien qui secoue des pierreries 4. » .Mais celle langue si abondante, on la sent exténuée el vide de substance. Les mots en sont morts. Elle est pleine d'à-peu-près el d'impropriétés. Quant à son style, c'esl \\\i amalgame de tous les styles connus. Son éditeur de 1824, malgré son admiration, ne peut s'empêcher d'en convenir. « Il a tour à tour la touche ferme el sévère de Boileau, l'harmonieuse élégance de Racine,
i Corrésp. litt., XII, 171.
-i. Ibid., XVI, p. 73.
'■'>. Préfai e de l'Enéide.
i Cité par Sainte-Beuvej Portr. Jiil.. 11. p. 83.
quelque chose tics grâces naïves de La Fontaine, mais surtout l'abondance facile cl souvenl trop facile de Voltaire. On conçoil sans peine qu'il csl impossible qu un style qui se compose de la combinaison étudiée de tant d'autres styles :iil un cachel particulier, une certaine originalité de caractère '. » En effet s'il a des « hardiesses » elles sont honnêtes et prudentes. Comme chez Racine, la noblesse de l'épi thète sauve la vulgarité du substantif. Sa versification csl l'image de son style. Il ('mousse les angles, il énerve ; c'esl un ruisseau d'eau claire. Le vers est coupé régulièrement à l'hémistiche, ou bien il admet des rejets d'un hémistiche foui entier. et cela sans aucune nécessité, ce qui donne au vers quelque chose de boiteux. Dans les Jardins en particulier il abuse de cette coupe, qui. à la longue, devient encore plus monotone que la coupe classique, tl a bien des innovations, dont quelques-unes même assez heureuses :
Vous marchez, l'horizon vous obéit : [j la terre S'élève ou redescend, s'étend ou se resserre -.
Mais tout cela est noyé dans la banalité du reste. Qu'on ajoute la banalité extrême et la fadeur des motifs et l'on comprendra qu'une lecture un peu prolongée de Delille devienne facilement intolérable. C'est la ritournelle de l'orgue de Barbarie.
En réalité, il faut saluer en Delille le plus grand fabricant de vers latins qu'ait eu le xvin siècle. Comme ces Rapin et ces Vanière dont il avait le goût et même l'admiration, il cherche des expressions dans les maîtres, des coupes et des rejets. Il connaît tous les secrets et toutes les ruses du métier; mais il n'a jamais
t. Notice sur Delille par Amar en tête de l'édit. Michaud.