‹ La fin du classicisme et le retour à l'antique, dans la seconde moitié du 18e siècle et les premières années du 19e en FranceChapitre 111 sur 248 · Les Jardins, I, p. il · texte numérisé non relu

Les Jardins, I, p. il

connu l'art. Le vers pour lui n'est que le clavier banal où le virtuose-prodige exécute les morceaux de difficulté ei les airs à la mode, avec une perfection Infinie de doigté, mais en restant incapable d'inventer une mélodie. Les mois ne lui son! qu'une matière inerte que sa mémoire ordonne tranquillement suivant «les formules connues el sans que son imagination en soil le moins du momie troublée. 11 ne connaît même pas. en les maniant, celle volupté que Théophile Gautier comparai! à celle du joaillier contemplant dans sa main les eaux changeantes «les pierres.

Si nous résumons Ions ces traits, si nous nous rappelons avec quelle perfection il a représenté le typé de l'auteur à succès, ménageant, cultivant son public, lui servant à point nommé la marchandise qu'il demande; si nous nous rappelons le vide de ses idées, la banalité de son style, la platitude de sa versification toute mécanique, — et enfin si nous songeons à ses emphatiques funérailles, nous verrons en l'abbé Delille une véritable caricature du poêle et dans ses vers, une dérision de la poésie.

Pourtant une fortune littéraire aussi considérable ne pouvait être absolument une erreur des contemporains. Il a fallu quelque chose qui entretînt et qui jusliliàt en somme l'illusion. Ce petit abbé a eu vraiment le culte des maîtres. Gomme Saint-Lambert, les modèles qui le hantent, ce sont les plus grands noms de la littérature latine, c'est Lucrèce et Virgile : Virgile surtout, donl il paraîl constamment préoccupé et comme obsédé.

Virgile regrette de n'avoir pu chanter les Jardins. Delille va composer les siens. « Nous n'avions point, dit-il, de Géorgiques françaises. Celles de Virgile, si parfaites dans l'exécution, semblaient incomplètes dans leur plan. Il ne nous avait point présenté l'homme des

19i FIN DU CLASSICISME ET RETOUR A [/ANTIQUE.

champs jouissant de («mis les plaisirs que peùl offrir la campagne, étudianl tous les aspects variés dos saisons, observanl la nature pour en mieux jouir.... j'ai tâché de remplir ce vide '. » El il écrii VHomme des champs, avec l'ambition de compléter Virgile. Il s'avise qu'un Lucrèce manque à la science moderne, et il se met au couranl des plus récentes découvertes, il consulte les hommes spéciaux -, pour composer les Trois règnes.

Si maintenant nous passons au détail des œuvres, nous verrons que les imitations et les traductions déguisées son! innombrables. Delille lui-même les avoue el s'en honore :

0 Virgile, o mon maître...

J'essayai d'imiter tes tableaux ravissants : Une ne puis-je les rendre ainsi que je les sens! Mais ils ont animé mes premières esquisses Kl s'ils n'ont fait ma gloire, ils oui fait mes délices 3.

On retrouve le « manibus date lilia plenis », le « ah! tibi ne teneras glacies secet aspera plantas! » Ce Lucrèce, qu'il attaque dans sa Préface des Trois règnes, il lui prend l'épisode de la vache à la recherche de son petit (Ssepe ante deum). A Ovide même, il emprunte la description de la lutte d'Hercule et du Fleuve Acheloiïs, dans les Métamorphoses. Mais c'est surtout pour Virgile que son admiration éclate. Il place son buste dans ses chers jardins. Il fait vœu d'aller en pèlerinage sur son tombeau et trouve, pour le dire, des accents inaccoutumés :

J'irai, de l'Apennin je franchirai les rimes,

J'irai, plein de son nom, plein de ses vers sacrés*...

1. Préface de Y Imagination, VIII, ]>. 33. ■2. Cuvier annota les Trois Règnes.

::. L'Homme des champs, IV. p. 37".

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