III. L'application des théories.— Chénier est un dilettante
— Elève de David, Winckelmann. — Les publications sur Herculanum et Pompéi. son voyage à Rome, ses connaissances en sculpture et en musique. — Le sentiment de la couleur. — Le sentiment du nu. — La composition picturale et la plastique. — Le sens de la beauté des mots. — La couleur locale. — L'homme du xviu" siècle. — Le sentiment de la nature : les paysages, le musée de Chénier : Walleau, Boucher, Loutherbourg, Vien, David et Le Poussin. — La volupté, la grossièreté du siècle. — Le goût du luxe, la table, les boudoirs, les modes.
IV. La valeur de l'œuvre, sa modernité apparente. — Chénier est un alexandrin. — Contradiction entre la théorie de l'in-
ANDRE CUENIER. 22i{
vention et la théorie de l'imitation. — Pourquoi l'Hermès devail échouer.- Même erreur que Ronsard sur la langue el le style. — La métaphore incohérente, la périphrase. - La versification, ce qu'elle a d'arbitraire el de faux. — Banalité des idées. -- La qualité de l'antique «liez André Chénier : il ne dépasse pas son temps. — André Chénier mosaïste comme l'abbé Barthélémy. — Le vers latin. — Incohérence du style.
V. Physionomie littéraire d'André Chénier. — Résumé de ses théories, leur portée : étroitesse du principe de l'imitation «les anciens, intransigeance classique d'André Chénier. — Stérilité de l'œuvre, influence lointaine sur les romantiques.
Voici enfin un vrai poète qui. se séparant de toute cette tourbe de versificateurs, semblait devoir exprimer l'âme même du siècle, avec son idéal de vie voluptueuse et libre, son enthousiasme pour la nature et la science, son culte grandissant de la beauté antique. Au sortir de Lebrun et de Delille, quand on est encore étourdi de ce caquetage et de cette rhétorique grondante et boursouflée, il offre soudain comme un délassement à l'esprit et une reprise à l'imagination. 11 apporte une fraîcheur de nouveauté et d'invention. On sent qu'il a quelque chose à dire, on recommence à comprendre ce que c'est que la poésie. M;u's pourquoi faut-il qu'avec lui on en vienne tout de suite à des restrictions et à des regrets?
D'abord sommes-nous bien sûrs de posséder son œuvre? S'il y a une énigme irritante dans l'histoire liltéraire, c'est, avec les Pensées de Pascal, celle de l'œuvre d'André Chénier. L'un el l'autre il faut nous résigner à ne les connaître jamais parfaitement. Tout un groupe de manuscrits de Chénier — celui qui renferrue la parti'1 la plus importante de son œuvre —
22 V FIN Dl CLASSICISME ET RETOUR A L ANTIQUE.
s'esl perdu '. L'excellente édition de Becq de Fouquières, — celle <ic 1872 — n'es! en somme que la réproduction de l'édil ion de Latouche de L819, corrigée el augmentée de l'apporl des éditions ultérieures. Un second groupe de manuscrits étail resté entre les mains de Gabriel de Chénier, le neveu du poète. Celui-ci en a tiré une édition tellement confuse, qu'il a tout remis en question, si bien qu'après son édition de 1872 — qu'on aurail pu croire à peu près définitive, — Becq de Fouquières ;i été obligéd'en donner une refonte en 1881, mais sans pouvoir consulter les manuscrits originaux que détenait Gabriel do Chénier et qu'il s'est toujours refusé à communiquer. Aujourd'hui ces manuscrits sont déposés à la Bibliothèque Nationale2 et une revision s'impose du dernier texte de Becq de Fouquières. Mais si loin qu'on en puisse pousser l'exactitude, il n'en est pas moins vrai que nous nous trouvons en présence non pas d'une œuvre, mais d'une ébauche. Bien plus, il est certain qu'un grand
nombre de ces frag nts seraient entrés dans des
œuvres fort différentes. Certaines pièces auraient peutêtre été supprimées qui ne sont que des essais de jeunesse, comme les Épilres écrites de Strasbourg 3.
1. C'est ce < j ni- Becq de Fouquières a appelé le groupe I,. « Que sont devenus les manuscrits du groupe L. qui forme presque l'ensemble de l'œuvre d'André Chénier? sont-ils perdus? Nous avons vu que Latouche a dit lui-même qu'il les conservait précieusement, on peut donc espérer qu'ils existent encore el qu'ils sont parmi les papiers du premier éditeur. Mais où sonl ceux-ci? Il y a la une enquête à l'aire, d'autant plus importante que. sans les manuscrits du groupe L. on n'arrivera jamais à la constitution définitive du texte des poésies d'André Chénier. » — Becq de Fouquières, Documents nouveaux sur André Chénier, p. 115.
2. Sous la condition qu'ils ne pourront être communiqués au publie qu'en 1910.
:;. Les épîtres i, n. m. Cf. Becq de Fouquières. éd. 1872 — Dans tous les cas. il ressort d'un projet de préface d'André
ANDRÉ CIIENIEIÎ. 22.»
Dans quels morceaux certains vers isolés seraient-ils entrés définitivement? Quel ordre enfin le poète auraitil adopté? car de même que les alexandrins ses maîtres il devait attacher une importance et une signification esthétiques à l'ordonnance d'un recueil *. On voit que le problème du plan est aussi insoluble pour André Ghénier que pour Pascal.
Mais ce qu'il y a de plus grave, c'est qu'André Cliénier est une véritable exception au milieu de ses contemporains. Les seules pièces qu'il ait publiées de son vivant, le Serment du Jeu de Paume et les Suisses de Cfulteauvieux, ne diffèrent pas sensiblement de la poésie de Lebrun. On peut en dire presque autant de ses Élégies. Comment se serait-il comporté avec le reste de son œuvre, — ces fragments qui sont ce qu'il y a de plus antique chez lui et qui forment la part la plus séduisante pour les modernes"? Aurait-il même publié tels quels l'Aveugle et le Mendiant? Enfin et surtout aurait-il
Chénier lui-même, qu'il aurait fait un choix de ses ouvrages pour une première édition : « L'auteur de ces poésies les a extraites d'un grand nombre qu'il a composées et travaillées avec soin depuis dix ans. Le désir de quelque succès dans ce genre et les encouragements de ses amis Font enfin déterminé à se présenter an lecteur. .Mais comme il est possible que ses amis l'aient jugé avec plus de faveur que d'équité, et. aussi que les idées du public ne se rencontrent pas avec les siennes, il a cru meilleur d'en faire l'essai en ne mettant au jour qu'une petite partie de ses ouvrages. Car. si le peu qu'il publie esl goûté, il en aura plus de plaisir et de courage à montrer ce qui lui reste; sinon il vaudra mieux pour les lecteurs d'être fatigués moins longtemps et, pour lui, de se rendre ridicule et ennuyeux eh moins de pages. » Œuvres en prose d'André Chénier, p. 344.
I. Voir par exemple la discussion de YVcstplial sur l'ordre adopté par Catulle dans son recueil. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'ordre adopté n'était ni chronologique ni analogique, mais tout esthétique et avant probablement pour principe une sorte d'architecture métrique. — R. Westphal, Catull's Gedichte in ihrem geschiehtlichem Zusammenhange.
fail école? Aulanl de questions auxquelles il esl impossible de répondre absolument.
Uni' autre cause d'incertitude pour la critique, c'esl qu'il a paru pour la première fois aux débuts même du romantisme, à une époque où l'idéal poétique était diamétralemenl opposé au sien, el que néanmoins il a été fort admiré. Les romantiques n'ont-ils pas faussé le caractère de son œuvre, en l'ai tirant à eux ', ne se sont-ils pas fait de lui une image selon leurs aspiralions et leur goût? Tout cela est encore bien difficile à démêler.
Quoi qu'il en soit, et si conjecturale que semble devoir être toujours une édition d'André Chenier, nous devons lui donner ici une place à part. Ce qui nous intéresse chez lui, ce sont ses théories d'art. Pour cela, nous tenons dans le poème de V Invention la pièce capitale du procès. Tout le mouvement antiquisant s'y résume et s'y formule et il est probable que, si Chénier eût vécu, ce poème eût été comme Y Art portique ou la Préface de Cromwell des néo-classiques. Pour ce qui est de l'application, nous pouvons — dans une certaine mesure, et avec toutes les restrictions que nous avons faites au début — essayer d'en juger d'après son œuvre même, si incomplète et fragmentaire qu'elle soit.
1. Victor Hugo, comparant André Chénier et Lamartine, les définit ainsi : < Le premier est romantique parmi les classiques, le second est classique parmi les romantiques ». Littérature et philosophie mêlées, I, 92. 11 y a peut-être là une part de vérité. C'est Sainte-Beuve surtout qui a le plus contribué à fausser la signification de l'œuvre d'André Chénier. Voir chap. ix, Le romantisme et la tradition classique.
ANHRI-: CHENIER.
André Chéniera vécu presque constamment à l'écart, avec quelques amis [tour confidents, sans grand désir de bruit et de renommée, du moins avant l'achèvement de son œuvre telle qu'il la rêvait. Si nous voulons bien comprendre l'originalité de ses théories, il faut le replacer au milieu de ses contemporains «'I marquer les différences.
Nous avons vu qu'un même mouvement, toujours plus fort à mesure qu'il se rapproche de la fin du siècle, entraine tous les esprits distingués vers Kart i'| les littératures antiques. Voltaire comme Lebrun. La Harpe comme Diderot sont convaincus qu'il n'y a de salut pour le classicisme expirant que par un retour très franc aux-sources mêmes des grands classiques, — les œuvres des anciens. .Mais parmi tous ces poètes et tous i'es critiques il faut distinguer des groupes, car tous ne comprennent pas et ne veulent pas pratiquer l'imitation des anciens de la même façon. Les uns. comme La Harpe ou Delille, les admirent comme des maîtres qu'il faut sans cesse consulter, qui sont une leçon éternelle de goût, de naturel et de simplicité, dont l'art enfin a été prodigieux et peut encore servir de modèle; mais ils se souviennent aussi- que nous avons une grande littérature nationale, que les modernes ont égalé et, en bien des genres, surpassé les anciens; qu'il ne s'agit nullement de sacrifier les premiers aux seconds el qu'avant tout, il faut rester
Français. Sauf l'admirati les modernes, ce sont les
principes mêmes de l'école de Boileau.
Les autres, comme Lebrun, Boucher, Ducis, tout en ayant la même admiration pour les modernes, étudient et imitent les anciens de plus près. Ce n'est pas sente-
ment le fond éternellement humain qui les al lire, c'est encore el surtoul la forme? qu'ils s'efforcent de reproduire laborieusement. L'auteur de l'Ode sur le vaisseau le Vengeur aurait eu peu de chose à l'aire pour devenir un pur ronsardisant. Dans tous les cas, il paraît probable que les jeunes gens de la génération suivante, les .Millevoye ou les Chênedollé, auraient suivi ardemment André Chénier. Mais aucun n'a l'ail ce qu'il a l';iit. Aucun n'a été aussi intrépidement jusqu'au bout des principes du classicisme. C'est là évidemment une question de nuances. Toujours est-il que l'originalité sinon le mérite d'André Chénier a été de préciser et de formuler ce qui chez ses contemporains, même les plus avancés, n'était qu'une agitation très déterminée, mais un peu inconsciente, vers l'antique, et de transformer de simples tendances en une théorie.
Si en effet nous rapprochons du poème de Vlnvention l'Épître IV à Lebrun, nous nous trouvons en présence d'une poétique complète dont les principes sont aisés à coordonner.
Au début de son Art poétique Boiieau n'avait pas jugé à propos de s'expliquer sur ce qu'il entend par un poète. Il parle d' « astre » et d' « influence secrète » : on naît poète, et voilà tout. Chénier sur ce point développe l'esthétique classique. S'il se borne, comme Boiieau, à constater la présence de la faculté poétique, sans davantage la définir, il indique du moins à quel signe elle se reconnaît, il esquisse une sorte de psychologie du poète : ce signe c'est l'enthousiasme. Et par là Chénier rejoint, tout de suite les anciens, car il ne faut pas s'y tromper, l'enthousiasme tel qu'il le comprend n'est point du tout le délire farouche des romantiques, l'exaltation déréglée et sauvage que l'on vantera plus tard d'après Mm0 de Staël et les poètes
ANDRÉ CHÉNIBR. 229
germaniques. Chénier n'admettrait point qu'il y ait de la poésie « dans les eaux du Strymon glacé et dans l'ivresse du Thrace • » : son enthousiasme, c'est celui que Virgile attribue aux poètes primitifs, aux antiques devins et aux sibylles. C'est encore celui que Platon louait un peu ironiquement dans le Phèdre et dans l'Ion : un dieu habite par moments dans l'âme des poètes, rythme leurs mouvements et leurs paroles et fait entendre par leur bouche des choses belles et sages 3. Est-il étonnant que la Raison et la Beauté éternelles s'expriment ainsi dans un ravissement de tout î'ètre ?.
Telle Io tourmentée en l'ardente saison...
Tel le bouillant poète en ses transports brûlants,
Le front écheuelé, les yeux et incelants,
S'agite, se débat, cherche en d'épais bocages
S'il pourra de sa tête apaiser les orages
Et secouer le dieu qui fatigue son sein 4.
Chénier revient à plusieurs reprises sur cette divine folie de l'inspiration :
Celui qu'un vrai démon presse, enflamme, domine, [gnore un tel supplice, il pense, il imagine, Un langage imprévu dans son âme produit Naît avec sa pensée et l'embrasse et la suit 3.
Ce privilège de l'inspiration fait du poète un être à part, un être sacré : il est prêtre des Muses. Ici encore