Poésies diverses et fragments, IV, 11 et suis
ÀNDRK CHÉNIER. 23o
Qu'il attaque ici Shakespeare ou Burns, ou même Macpherson, peu importe. Épique, lyrique ou drainatique, purement objectif ou sentimental, l'Anglais n'en répugne pas moins à l'esthétique de Chénier par la crédulité orgueilleuse qu'il attribue aux moindres suggestions du sens individuel et par son oubli ou son ignorance des vrais principes et des vraies limites de l'invention poétique.
Après les avoir ainsi établis, Chénier n'eût pas été un poète s'il n'eût passé à l'illustration de sa théorie : il indique tous les sujets qui s'offrent ou lui-même il les tente. Ce sont ceux de la vie et de la pensée modernes. Il faut se mêler ardemment à la vie de son siècle comme ont fait les anciens eux-mêmes. Toute poésie doit avoir été vécue : c'est ainsi qu'en matière de poésie amoureuse, Chénier professe tout autant qu'Alfred de Musset que « le cœur seul est poète ». Ce sont ses voluptés et ses souffrances d'amour qu'il a mises dans ses élégies. Sa Camille et sa Fanny n'ont pas été de vaines fictions littéraires. Ce sont encore ses enthousiasmes d'artiste et d'érudit, c'est son hérédité d'Hellène que nous retrouvons dans ses Voyages et jusque dans ses études et ses pastiches d'après l'antique.
En dehors de l'élégie et de la poésie lyrique, de l'expression de ses sentiments et de ses passions, le poète dira les découvertes et les idées modernes : il sera la voix du siècle comme l'ont été les plus grands, el ses vers immortels le conserveront tout entier pour l'avenir. On dirait que Chénier soupçonne déjà nos théories sur la valeur documentaire des grandes œuvres :
Les coutumes d'alors, les sciences, les mœurs Respirent dans 1rs vers des antiques auteurs, Leur siècle est en dépôt dans leurs nobles volumes...
23fi FIN DU CLASSICISME ET RETOUR A L ANTIQUE.
De la Grèce héroïque el naissante el sauvage Dans Homère à nos yeujj vil la parfaite image '.
Pour le poète moderne les sujets abondent, tout un monde d'idées inconnues des anciens : pourquoi dans un poème didactique aller reprendre servilement les thèmes d'Hésiode el de Virgile?
Toricelli, Newton, Kepler et Galilée,
Plus doctes, plus heureux dans leurs puissants clforls.
A tout nouveau Virgile ont offert des trésors -.
De même y a-t-il une plus « vaste épopée » et une plus belle aussi que la complète du Nouveau Monde?
Aux vallons de Cusco
Germent des mine- d'or, de gloire et d'harmonie :i.
Que sont les navigations d'Ulysse et des lointains Argonautes en comparaison de l'entreprise d'un Christophe Colomb, des voyages de Magellan, de Drake, de Bougainville, de La Peyrouse?
Dans la pensée de Chénier son Henné* et son Amérique n'auraient pas été simplement des développements oratoires sur la nature ou des prouesses de versificateur luttant contre les difficultés de la langue scientifique. On voit qu'il a comme Lucrèce la prétention d'élever un grand monument à la pensée de son siècle et de son pays. Il vise à la science et à la précision de son modèle. Il travaille pendant dix ans '', afin de se rendre digne d'un tel sujet. Entre son voyage en