‹ La fin du classicisme et le retour à l'antique, dans la seconde moitié du 18e siècle et les premières années du 19e en FranceChapitre 151 sur 248 · Documents nouveaux sur André Chénier, y. Kî · texte numérisé non relu

Documents nouveaux sur André Chénier, y. Kî

ANDRE UIKMF.H. 253

défiance). Mais si l'on s'en tient à la volupté, si l'on ne veut pas. contre toute vraisemblance, faire de Chénier un élégiaque sentimental, il es! certain que

personne alors n'a mieux exprimé celle ardeur au plaisir, cet épicuréisme raffiné qui esl la marque du xvme siècle toul entier. Il est certain encore qu'il y a mêlé un sentiment personnel qui est très voisin de la volupté antique.

Rappellerons-nous qu'à l'exemple d'un Ârétin, il a composé îles vers licencieux pour servir d'épigraphes à certains dessins inspires par des courtisanes anglaises? Dans ses Élégies, il chante Glycère, Amélie, Rose « qui jamais ne lasse les désirs. — et donl la danse molle aiguillonne aux plaisirs », Julie au rire étincelant.

Ses longs cheveux (pars, courante, demi-nue: lui -es ardente- nnils, Cilliéron n'a jamais Vu Ménade plus belle errer en ses forêts.

Ce qu'il rêve, c'est l'orgie antique : les courtisanes

nues ou les danseuses avec le tambourin, la robe légère de byssus et la couronne de roses. 11 se voit luimême, comme les jeunes hommes élégants d'alors, drapé dans la toge de soie transparente et les bagues aux doigts, s'en aller au festin appuyé sur un esclave et précédé par des porteurs de torches.

Allons, jeune homme, allons, marche, prends ce flambeau, .Marelie. allons, mène-moi chez ma belle maîtresse.

L'amour est tellement la volupté pour lui, qu'il ne

se pique pas d'être fidèle '. Toutes les femmes, que ce soit Rose OU Camille, ne sont que « les belles » de la

l. Voir en particulier Élégies, 11. xxi.

2S6 l'IN 1U CLASSICISME ET RETOUR A L ANTIQUE.

chanson gauloise. Ce qu'elles évoquenl en lui, c'est ta vision de la beauté de leur chair :

Je \i- de ses beaux lianes l'albâtre ardenl el pur. Lys. ébène, corail, roses, veines d'azur, Telle enfin qu'autrefois tu me l'avais montrée De sa nudité seule embellie el parée.

( )n bien c'est l'image du plaisir :

Vole, dis à Camille

Que je l'attends; qu'ici, moi, dans ce bel asile.

Je l'attends. Qu'un berceau de platanes épais,

Le même, en cette grotte, où l'autre jour au frais,

Pour nous, s'il lui souvient, l'heure ne fui point lente...

Il n'est |>;is étonnant qu'il retrouve loul naturelletnenl les accents de Catulle, qu'il ail l'air de reprendre son Lien en l'imitant. Il paraphrase le « Vivamus, mea Lesbia, nique amemus » :

Nous n'avons qu'un seul jour el ce jour précieux S'éteinl dans une nuil qui n'aura poinl d'aurore... Vivons, ma Lycoris, elle vienl a grands pas, Et dès demain peut-être elle nous environne.

Connue chez Catulle, cette évocation de la mort n'est qu'un excitant au plaisir, laid il esl vrai que pour Chénier le tout de l'amour esl la volupté.

Il ne faut pas s'étonner davantage que celle sensualité dégénère vile en grossièreté. En cela encore Chénier est Lien de son siècle : il est grossier connu • Montesquieu dans les Lettres persanes, comme Voltaire dans la Pucelle. comme Diderot un peu partout. S'il ne nomme pas les choses par leur nom. il les indique, il les souligne complaisâmment :

Jamais de m1- bontés la confidente amie

Ne vinl in'niivrir la nuit une porte endormie

Et jusqu'au lit de pourpre, en cent détours obscurs,

Guider ma main errante à pas muets et surs...

Je l'ai cru, pardonnez, mais ce sera, je pense,... Oui, c'esl qu'en mon sommeil plein de votre présence, In songe officieux, enfant de mes désirs, M'apporta votre image el de vagues plaisirs '.

1! y aurail malheureusement d'autres passages à citer; et même une pièce entière — l'idylle de Lydé — dont le sujel est simplement indécent. L'imitation de l'épisode de Salmacis et d'Hermaphrodite, dans les Métamorphoses d'Ovide, n'est certainement pas une excuse ou même une explication suffisante : les seuls coupables, c'est Chénier et son siècle.

Cette merveilleuse époque de raffinements voluptueux el d'art délical el i'r;i i>i le. il l'adore jusque dans ses inventions les plus éphémères el les plus menues : en artiste qu'il est. il en aime le luxe et la richesse. Il en aime les festins et les fêtes : c'était un convive des fameux soupers de Grimod de la Reynière-2. Les surtouts, les cristaux, les fleurs l'éblouissent. 11 note l'éclair des vins dans une coupe, la profusion des fruits en pyramides croulantes, mais il célèbre surtout les vins avec le lyrisme et les mots d'Horace : les vins d'Espagne et les vins de France, le madère, le malaga, le Champagne et le bourgogne. Ce n'est plus le « piol » vulgaire de Rabelais, c'est le sang même de la terre natale. Avec cela, il n'oublie pas la suprême parure de ces l'êtes, les femmes el leurs toilettes et les élégances de leurs boudoirs. Les glaces, — ces belles glaces Louis XVI tout enguirlandées de fleurs et couronnées d'attributs, — les vases et les bouquets sur les consoles, les « coussins odorants d'aromates remplis ». Il remarque même les jolies modes de la veille de la Révolution, si gracieuses et si fraîches. Les robes

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