‹ La fin du classicisme et le retour à l'antique, dans la seconde moitié du 18e siècle et les premières années du 19e en FranceChapitre 152 sur 248 · Elégies, II, v. 83 et suiv · texte numérisé non relu

Elégies, II, v. 83 et suiv

2. Cf. (J. Desnoiresterres, Grimod de lu Heynière et son groupe, p I II'.

d'indienne, les fichus de mousseline de l'Inde, les éçharpes flottantes et les chapeaux-bergère.

Par delà ces colifichets ou ces manies de dilettante, Chénier a su exprimer avec une véritable ferveur el un accent profond de sincérité le seul sentiment sérieux dont l'époque ait été capable, celui de l'amitié. En plus d'un endroit il l'appelle les effusions de DidèrOl et de Rousseau, il glorifie comme eux « ces temps sanctifiés- par la vertu romaine »,

Quand l'âme de Lélie animait Scipion, Quand Nicoclès mourail au sein de Phocion... 0 demi-dieux amis, Alticus, Cicéron, Caton, Brutus, Pompée et Sulpice et Vairon! Ces héros, dans le sein de leur ville perdue, S'assemblaient pour pleurer la liberté vaincue.

Quant au panégyrique incessant de l'austérité républicaine, si étrange dans des bouches aussi frivoles, nous n'y insisterons pas. C'est la partie déclamatoire et franchement mauvaise de l'œuvre de Chénier. Mais quoi qu'il en soit, cela est bien du siècle aussi, du moment précis où Chénier écrivait. De sorte qu'en tenant compte de cela et de tout le reste, en nous rappelant combien ses vers ressemblent à la peinture de David, aux figurines de Clodion, aux pastorales en action de Marie-Antoinette, au mobilier pompéien d'alors, depuis les fauteuils jusqu'aux sujets de pendules, nous pouvons définir sa poésie : le plus pur modèle de style Louis XVI que nous ayons en littérature.

Il ne faut pas que l'apparente modernité de la poésie d'André Chénier nous fasse illusion sur son sens véritable et sur sa portée. Il s'est appliqué, sans doute très

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consciencieusement, à tenir les promesses de sa théorie de l'invention. Mais sa théorie de l'imitation des anciens l'a amené à se contredire lui-même et obligé à une foule de petites ruses et d'artifices mesquins pour pallier cette contradiction, dont il avait obscurément conscience. 11 importe de s'entendre une bonne fois suc cette question : à force de répéter que Chénier est un classique, on a fini par tout embrouiller. Chénier n'est ni un ancien, ni un classique véritable, c'est un alexandrin, et le mot est gros de conséquences. 11 a des alexandrins le dilettantisme et ce procédé de décadence (pie Théophile Gautier nommait « la transposition d'art »,qui l'ait du poète un descripteur d'intailles, de vases et de figurines. II. en a les prétentions scientifiques, le fatras d'érudition, les minuties puériles de grammairien, de métficien et de styliste. Il en a enfin le mélange suspect et d'ailleurs voulu d'antique et de moderne. Cet alexandrinisme réduit en théorie a entravé ses efforts les plus originaux et donné à son œuvre un faux air de pastiche.

Notons d'abord l'étrangeté de cette idée qui domine toute son esthétique : « Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques. » Elle ne lui a pas plus réussi qu';'i Ronsard ou à Ccethe et à Schiller. Ces idées et ces moeurs modernes costumées à la grecque ou à la romaine, ou quelquefois les deux ensemble, ont quelque chose de faux et de grimaçant. On en arrive, comme Gœthe dans Hermann et Dorot/ire, à célébrer dans le slyle d'Homère les amours d'un aubergiste de village, ou, comme Chénier lui-même, on en est réduit à de ridicules périphrases pour exprimer des choses que l'accoutumance nous a rendues triviales ou familières. Pourtant, chez lui, l'erreur est moins choquante à cause de la nature de ses sujets : ce sont des élégies et des idylles où certains senti-

ment s antiques pouvaienl entrer sans trop de peine. Ensuite il y a pour nous Français une sorte d'hérédité gallo-romaine <|iii nous permet plus Facilement qu'aux races germaniques de renouer la tradition des

anciens. Gomme AuSOne qui chaule la Moselle el la

Garonne couronnée de pampres, Chénier peul célébrer la Seine ou la « Marne lente avec ses îles », à condition de ne voir que les aspects éternels du paysage. Versailles ou Saint-Cloud se laissent déjà plus difficilement travestir et, malgré les efforts du poète, ils ne nous rendent ni Blandusie. ni Tibur, ni les bords de l'Anio. Quoi qu'il en soit, la théorie est fausse. Jamais les vrais classiques n'auraient admis qu'il existe une forme indépendante de sa matière : leur gloire a été de sentir que la l'orme, en art, suri tout naturellement du fond, et par conséquent de se créer une l'orme à eux, qui n'a plus rien d'antique.

L'inconvénient du système éclate tout de suite dans VHcrmés. Il est d'usage de se lamenter sur l'inachèvement de ce poème. Malgré l'ambition el le travail de Chénier, nous ne pouvons croire cependant que sa mort nous ait privés d'un chef-d'œuvre. Le pire malheur qui pût arriver à ces idées scientifiques et à ces découvertes modernes, c'était d'être coulées dans le moule alexandrin du poème didactique. Nous avons déjà fait voir ailleurs la fausseté du genre. Ici l'entreprise était vraiment impossible. Dominé par le souvenir de Lucrèce, Chénier voulait écrire, lui aussi, le De natura rerum du xvnr siècle. Mais il a oublié que si le système de Lucrèce forme un tout, la science moderne est. par sa nature, fragmentaire : nous aurions eu côte à côte une mécanique de Newton, une cosmologie de Buffon, une psychologie de Condillac, uni" physiologie de Cabanis. Il est peu probable en effet que Chénier. quittant le terrain

solide de la science pour celui des hypothèses générales, eût tenté une grande synthèse que l'état de nos connaissances, même aujourd'hui, rend si difficile. Ses notes nous le montrent allant de l'un à l'autre, d'un géologue à un physicien, d'un chimiste à un astronome avec une mémoire surchargée de souvenirs classiques, d'où se dégageait peut-être l'idée vague, mais plus philosophique que scientifique, de l'unité des choses et de la vie de la nature. — Ce qui revient à dire que Chénier, non plus qu'aucun de ses contemporains, n'a eu conscience, — sinon absolument de la contradiction. — au moins de la disconvenance qu'il y a entre la l'orme antique du poème didactique et les données de la science moderne l.

On voit avec quelles réserves il faut accueillir l'idée mère du système. La théorie de l'imitation îles anciens n'est pas moins sujette à caution. On se rappelle que le principal procédé de Chénier consiste à coudre ensemble îles morceaux de toute provenance : de là tout de suite quelque chose de pénible et d'artificiel dans sa manière. Peut-être objectera-t-on que c'a été le procédé tics plus grands parmi les classiques, de Virgile, qui dans son Enéide sait, fondre des imitations d'Homère, des cycliques, ou d'Apollonius de Rhodes. D'abord on ne voit pas bien ce que Virgile

I. Nous avons l'ail remarquer ailleurs que la science «les anciens élanl à demi poétique, se prêtaitassez bien a la forme ■ lu poème didactique. Mai- aujourd'hui la science positive s'étanl constituée en contradiction avec la métaphysique et la poésie, !'• poème didactico-scientifique est devenu impossible. Mettre en vers des formules un des expériences «le biologie est souverainemenl ridicule et anti-poétique. C'est le procédé de l'abbé Delille. On peut s'étonner que les parnassiens -nient revenus a cette vieille erreur : Louis Bouilhel (Les Fossiles), Sully-Prudhomme </.'' Zénith, etc.). Aussi bien il y a uni' grande analogie entre les parnassiens el les décadents classiques du xvm° siècle.

y ;i gagné, H ensuite c'est un ancien qui imite des anciens, de sorte que la disparate esl moins choquante. Chez Racine, il j a déjà quelque chose de plus inquiétant, comme par exemple dans sa Phèdre où se superposent deux antiquités bien différentes, celles d'Euripide el de Sénèque '. Si habile que soit la suture, on la seul toujours : il y a là une sorte tic duperie qui indispose. Mais il faut avouer (pie les classiques usent en somme très sobrement de cet artifice, et surtout se rappeler que chez eux l'imitation porte essentiellement sur le fond. (Test le contraire chez André Chénier. Il multiplie les traductions littérales cl les adaptations : presque toutes ses pièces sont des marqueteries plus ou moins habilement exécutées, de sorte qu'à la longue* on a la sensation de lire un centon. Ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est qu'on s'aperçoit que souvent dans la fable d'une pièce, il est guidé uniquement par le désir de placer un fragment ou une réminiscence. Le plus bel exemple nous serait fourni par une ébauche intitulée Pannychis -. Elle débute par une imitation de Gessner, mais comme le poète veut absolument tirer parti d'une épigramrne d'Anyté, il prolonge son récit contre toute vraisemblance, et l'on a ainsi deux actions qui n'ont presque rien de commun l'une avec l'autre.

C'est principalement en matière de langue, de style et de versification que la théorie alexandrine de l'imitation des anciens a été funeste à Chénier. Bien que tout cela ait paru très neuf chez lui et même téméraire aux critiques contemporains de la première

i. Cf. Jules Lemaître, Impressions de théâtre, t. I, p. 78.

2. Nous ne parlons pas de la conduite ni du style de cette petite pièce qui n'est qu'un laborieux enfantillage, avec bien des banalités et des détails d'une sentimentalité un peu niaise, o (l'on retrouve « ce lion suisse » de Gessner.

édition de ses œuvres, ses innovations sont en somme fori prudentes. C'est le système de Ronsard mitigé par celui de Racine : un petil nombre de mots calqués sur le urée ou sur le latin, quelques archaïsmes et quelques tours familiers, mais des latinismes, des sens dérivés et surtout des alliances de mois nouvelles. Il pari delà même erreur fondamentale que Ronsard et les grammairiens de la Renaissance, qui s'imaginent que le français, issu du latin, doit avoir la même morphologie et la même syntaxe. Il croit qu'on peut créer des mots en prenant une racine et en ajoutant un suffixe. Il dira comme Ronsard « une rive aréneuse », une « couche malineuse ». Pour étendre ou renouveler les moyens d'expression sans enrichir le vocabulaire, il se livrera à de pénibles tours de force pour aboutir à de minuscules découvertes. Il aura des alliances de mots comme celles-ci :

Si vous (car c'était vous)...

N'eussiez armé pour moi les pierres et les cris... *

— Le toit s'égaie et rit de mille odeurs divines... 2

Ou bien des latinismes :

C'est du vieillard troyen la mort envenimée... 3

moyennant quoi il ne parlera plus français. Déjà chez Racine \ Hugo, avec son grand sens de la langue, avait remarqué tout ce que l'application du précepte horacien des alliances de mots introduit d'incorrect et de forcé. D'ailleurs ces petits raffinements d'expression, ces petites inventions de détail sont indignes d'un artiste sérieux et vraiment fort. Quand on lit Ghénier

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