Cf. Correspi Utt., III
demie de peinture. Parmi les grands seigneurs, le duc d'Antin, le comte de Caylus, le marquis de Groismare sont des amateurs passionnés, vivant au milieu d'artistes, ou même, comme Caylus, leur demandant leurs leçons. 11 faut se souvenir aussi de tous ces collectionneurs plus obscurs, riches bourgeois, commerçants ou gens de robe, qui patiemment, avec des ruses et une diplomatie inimaginables, arrivaient à se créer pièce par pièce de véritables musées '.
Mais ce qui distingue vraiment en cela le xvme siècle, c'est que l'art ne sort pas seulement des Académies, pour se répandre dans un petit monde d'amateurs : les gens de lettres y viennent de plus en plus. On a fait grand bruit plus tard de la liaison de Hugo et des poètes du Cénacle avec les peintres et les sculpteurs romantiques : il y avait longtemps que ce rapproche ment était commencé. Jamais même la communauté d'idées et de principes n'a été plus étroite qu'au xvin0 siècle entre les arts plastiques et la littérature. Dès 1710, l'abbé Dubos, dans ses Réflexions critiques sur la poésie et sur la pi inturc, s'efforce d'établir que l'esthétique du peintre est la même que celle du poète. Plus tard l'abbé Batteux, dans ses Beaux-Arts réduits à un même principe (1746), reprendra cette thèse. Caylus luimême, qui a si fort le dédain des amateurs et qui n'admet d'autre critique en art que celle qui est faite par les gens du métier — Caylus semblera autoriser cette confusion dans ses Nouveaux sujets de peinture et de sculpture. C'est grâce ;i ces idées que la poésie descriptive pénétrera si facilement chez nous, que le
1. Le Cousin Pons de Balzac esl un des derniers spécimens •le cette race d'antiquaires. — Notez que certains Musées de province, comme par exemple le Musée d'Ai\, se sont constitues avec les débris de collections de parlementaires. Cf. Clément de Ris, les Musées de province.
poète se croira l'émule du peintre ei réciproquement. On ira môme si loin en ce sens que Lessing écrira son Laocoon pour rappeler ou pour fixer les limites respectives de la peinture cl de la poésie '.
Dans ces conditions, <>n comprend que les gens de lettres aienl abordé la critique (Tari avec infiniment moins de scrupules. Peinture el sculpture, — ils en étaient persuadés, — faisaient partie de la grammaire de leur métier. Voltaire écrit, d'après Plutarque, que « la peinturé est une poésie muette el la poésie une peinture parlante ». C'est l'éternelle paraphrase du mot d'Horace, traduit à contresens : i .Ut pictura poesis. » D'autre pari Caylus estime qu'un poêle esl d'autant plus grand qu'il fournit plus de sujets à la peinture -. — Rien n'était plus simple : La même rhétorique pouvait suffire pour juger un tableau d'histoire et un poème épique. Mais ce qui vraisemblablement dut pousser surtout les gens de lettres dans cette voie, ce fut l'institution des Salons : à partir de 1737. il y eut une exposition annuelle dans le Grand Salon carré du Louvre, puis à partir de 1758, elle n'eut plus lieu que tous les deux ans. Il ne faut pas oublier non plus que l'Académie de Saint-Luc, — la petite Académie, comme on disait, — avait, elle aussi, ses expositions, sans parler de celles de la place Dauphine, le jour de la Fête-Dieu. Le moyen, quand on tenait une plume, de ne pas dire son avis sur des œuvres qui sollicitaient ainsi d'elles-mêmes la curiosité et le jugement du public? Ajoutons que si les littérateurs, dans
1 Lessing attaque en particulier les Tableaux tirés de VIliade d'Homère, etc., de Caylus {Laocoon, chap. xi). — Et cependant on a pu voir dans cet ouvrage le germe du livre même de Lessing; la distinction de la poésie et de la peinture y esl indiquée. Cf. Crouslé, Lessing, ou le goût en Allemagne. p. 141. — S. Rocheblave, op. cit.. p. 21 s.