Ibid., p
de ses qualités. Encore à la fin de sa carrière, alors qu'il s'enfonçait de [tins en plus dans une manière antiquisante aussi fade que conventionnelle, ce respect du vrai lui ('-lait resté, comme une dernière illusion de vieillesse. Il écrivait à Gros, en lui recommandant un jeune peintre : « Vous lui ferez sentir qu'il faut rire bien respectueux devant lu nature et ne pas prétendre la réduireà nus caprices ' ».
Quand on feuillette ses dessins, un s'aperçoit «pic Le premier crayon, étiez lui. est toujours étonnant de vérité et de franchise. Malheureusement David réfléchit, il songe à ses théories, il veut les appliquer quand même et lorsqu'il arrive à la forme définitive, il se trouve que de correction en correction il ne reste plus rien de l'idée première. Il n'académise jamais (il a horreur de la « manière » académique); mais il fait raide et pompeux -. Un des exemples les plus frappants qu'on trouve de cette tendance, c'est une esquisse de La figure de Napoléon pour le tableau du Couronnement . Certainement il y a bien de la noblesse dans le geste et dans l'attitude à laquelle il s'est arrêté en dernier lieu; on peut même dire qu'elle s'harmonise davantage avec l'expression officielle des autres personnages et la tonalité majestueuse de l'ensemble; mais le premier crayon est autrement vivant et autrement vrai. Ce Napoléon à la figure brutale de soudard, qui se couronne lui même, le poing sur la garde de son épée, dans un mouvement superbe de défi, je ne sais ^ il e~,t plus historique que L'autre, mais il est à coup sur d'une vérité idéale plus profonde.
1. Lettre à Gros (23 décembre L820). Cit. par J.-L. Jules h.i\ id, op. cit., p. 515.
2. Voir par exemple le premier crayon de la Douleur d'Andromaque', celui du Léonidas aux Thermopyles, qui esl certain nemenl plus animé el même mieux composé que le tableau d( Hnitif.
306 PIN Dl CLASSICISME ET RETOUR A L ANTIQUE.
C'esl ce perpétue] souci de la vérité qui ;i Fail de David un si grand peintre de portraits. En regardant simplement les lignes, ce David, toul à l'ail dépourvu de culture littéraire el qui devait, comme ses contemporains, avoir sur l'homme les idées les plus déraisonnables, — ce peintre vraiment peintre est arrivé à donner l'impression dans ses Iodes de la pins pénétrante intuition psychologique. Évidemmenl il ne va pas. comme un Vélasquez, jusqu'à récréer l'atmosphère où baignent ses personnages et, en révélant dans leurs yeux le secrel même de la Vie, jusqu'à les couronner d'une poésie qu'ils n'eurent point dans l'his toire. Mais il est bien dans la tradition française qui s'intéresse davantage au mécanisme psychologique et au conflit tragique des passions qu'au mystère intime des êtres. David pénètre jusqu'à la physionomie morale en étudiant les corps el les visages, en analysant la couleur et le grain de l'épiderme, en suivant les contractions des muscles et les sinuosités des rides. A cet égard je ne connais pas de plus parfait chef-d'œuvre, — de plus révélateur surtout, — * que son Portrait de 1/ Morelde Tengry et de ses deux filles, qui est une merveille de conscience el d'exactitude et où il a poussé, je crois, à ses dernières limites le sentiment de la chair '. Toute la société de l'Empire revit dans ses toiles avec une illusion de vie. qvii est bien proche de la réalité -. Est-ce même forcer les mots que de voir dans ses grandes machines officielles tout uniment des collée-
1. Voir aussi le portrait de .1/. et de .1/""" Pécoid. de M. et Mmo Mongez; les portraits de l'abbé Grégoire, île Prieur de la Marne, qu'il avait faits pour son tableau du Jeu de Paume. (Planches du livre de J.-L. Jules David, op. cit.)
2. Rien ne donne mieux l'impression fie celle société à demi bourgeoise et à demi militaire que les portraits de la famille de David. (Voir celui de ses deux filles, de ses gendres, de son fils et de sa bru, op. cit.)
lions de portraits? En tout cas son tableau inachevé du Serment du Jeu de Paume n'annonce guère autre chose.
Et cependant cet artiste laborieux, si esclave de son œil et de son modèle, quand une grande émotion échauffe sa tète, il s'élève jusqu'au lyrisme et jusqu'au pathétique le plus poignant. Son dessin de la tète de Marat est peut-être encore plus beau que cette toile si tragique où il l'a représenté poignardé dans sa baignoire. Soulevé par l'émotion patriotique, il a su donner à ce visage sinistre une expression de douceur et de résignation ineffables. Le pardon sublime semble couler de ses lèvres. <> n'est [dus le pourvoyeur de la guillotine, c'est la pure victime offerte en holocauste pour.le salut du peuple. Cette exaltation poétique, ce sursaut de l'imagination, il l'a éprouvé plus d'une fois pendant cette ardente période révolutionnaire. Son LepelleUcr de Saint-Fargeau, son Jeune Bara, son Bonaparte au Mont Saint-Bernard, avec des qualités diverses. attestent la même émotion chez ce peintre d'ordinaire si ralme. Un souffle de Marseillaise a passé dans ces toiles.
En même temps, il a eu un sentiment très vif de la grandeur et de l'héroïsme de cette époque. Sous l'Empire, il a aimé la magnificence de la représentation officielle, il a deviné le rêve du maître à l'imagination hantée par le souvenir des triomphateurs et des Césars de l'ancienne Rome, el il a essayé d'y égaler sa peinture. Lorsqu'il eut terminé son tableau du Couronnement. l'Empereur accompagné de l'Impératrice vint lui rendre visite dans son atelier et. après avoir examiné la toile : « Ces! très bien, très bien, David. Vous avez deviné ma pensée. Sous m'avez fait chevalier français >. »