Sainte-Beuve, Notice historique sur M. de Fontanes
simple et brillant, dit Sainte-Beuve, qui avail l'instinct de ce genre d'élégance. — Les murs se décoraient ■ d'un lambris en bois des îles.... une glace sans tain faisait porte au grand cabinet; la fenêtre donnait sur les jardins, et la vue libre allait à l'horizon saisir les flèches élancées de l'abbaye de Saint-Denis. En l'ace d'un canapé, seul meuble du gracieux réduit, se trouvait un buste de Vénus : elle était là, l'antique et jeune déesse, [tour sourire au nonchalant lecteur, quand il posait sou Horace au Donee gratus eram, quand il reprenait son Platon entr'ouvert à quelque page du Banquet '. » Et c'est le même Fontanes qui laissait échapper ce mot : « Je ne sais rien de plus agréable qu'un ballet bien indécent après un bon dîner- ». Une pointe de sensualité3, — mais surtout, quelque chose de correct (au sens scolaire du mot I, de propre, de soigneusement épousseté, de nu, d'abstrait et de brillant, voilà l'impression que donne cette poésie de Fontanes, dont Joubert disait très finement que c'était « une pâte colorée appliquée sur du papier blanc i ». C'est le lettré de décadence, à la Pline le Jeune, adorant les commodités de la campagne beaucoup plus que la campagne elle-même, passant sa vie entre un Horace et un Virgile, très paresseux, et, à cause de cette paresse même, d'un goût de plus en plus étroit et dédaigneux, écrivant quand il le faut son Panégyrique de Trajan, et rimant des vers par passe-temps, comme
1. Cf. Notice de Sainte-Beuve sur Fontanes, en tête de l'édition 'le ses œuvres Cette petite description du cabinel dé Fontanes esl très habilemenl faite : les flèches de Saint-Denis rappellent sa pièce sur les Tombeaua de Saint-Denis, et le dernier détail, son ode sur un Buste de Vénus.
2. Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, 11, p. 130 (note).
3. Voir en particulier l'ode Où tias-tu, jeune beauté? I, p. 135. ï. ('A'. Sainte-Beuve, op. cit., Il, p. 136.
d'autres jouenl au trictrac on aux échecs. Peu de lectures, peu de curiosité, rien de ce qui fa.il le poète ou l'artiste, la foi ardente, les grand élans d'enthousiasme, mais une assiette tranquille dans de petites admirations établies et vérifiées une fois pour toutes. La conclusion — el elle esl de lui, — c'est qu'il faut se tenir en repos, puisque « Ions les vers son! faits ' ».
Avec des juges ou des émules comme ceux-là. il est tout naturel que Delille ait passé pour le grand poêle de l'école impériale. 11 revienl grandi par son exil; ou salue en lui le dernier représentant d'un grand siècle. Chénier lui-même, qui appartient au parti philosophique, n'a que des éloges pour lui dans son Rapport. Bien qu'il en ait fait depuis longtemps de nombreuses lectures, ses poèmes sont accueillis avec enthousiasme, et consacrent sa réputation. On dirait qu'il n'a jamais été plus fécond : L'Homme des champs paraît en 1800; La Pitié en 180:3. la traduction de l'Enéide en 1804, celle du Paradis perdu en 1805, l'Imagination en 1806, les Trois Règnes en 1809, la Conversation en 1812. Tout le monde le lit et l'admire, Napoléon cherche à le gagner. Quand il meurt, on lui fait de magnifiques funérailles. Son corps reste exposé plusieurs jours, dans une salle du Collège de France, la tète ceinte du laurier. Plus tard encore, les romantiques eux-mêmes, à leurs débuts, comptent avec lui et s'inclinent devant son talent.
Aussi comme les poèmes didactiques et descriptifs abondent à l'imitation des siens! .Mais qu'il s'agisse de la Navigation d'Esménard ou du Génie de l'homme de Chênedollé, des Oiseaux de la ferme de Lalane. ou du Printemps du Proscrit de Michaud, on chercherait vainement dans tous ces poèmes, je ne dis pas un peu
1. Le mot est de Fontanes : il a été dit à propos des Méditations de Lamartine. Cf. Sainte-Beuve, op. cit., II, p. 133.
d'originalité (Chènedollé par exemple a des parties de vrai poète)', mais quelque chose de vraiment neuf cl qui prépare la poésie de l'avenir. Ces) toujours la raison oratoire qui domine, avec un placage de tirades philosophiques, d'imitations de l'antique et d'épisodes de sentiment (voir en particulier l'épisode du Jeune Léon au m0 chant du Géniede Vhommede Chènedollé). Si l'on veut avoir une idée de la platitude et du prosaïsme du genre, il faut descendre jusqu'à ces petits poèmes moraux ou philosophiques qui s'y rattachent, et dont le xviïie siècle avait légué le goût à la poésie de l'Empire : Chénier discourt sur La calomnie ou L'intérêt 'personnel. Legouvé sur Les avantages de la mémoire, Millevoye sur L'Indépendance de Vhomme de lettres. Encore en 1815, l'Académie mettra au concours pour le prix de poésie, ce beau sujet qui inspira ses premiers vers à Victor Hugo : Du bonheur que procure l'étude dans toutes les situations de la vie*. Ce qu'il y a d'effrayant, c'est que, malgré le ridicule de ces litres, personne n'y entendait raillerie et qu'on cherchait de bonne foi de la poésie dans ces rapsodies de collège.
Mais les traductions de Delille ont été non moins imitées et admirées que ses poèmes didactiques. Son Emiilc met de plus en plus Virgile à la mode, au point qu'il restera encore quelque chose de cet engouement chez les jeunes romantiques (Michelet, Hugo 2).
Comme nous l'avons fait voir ailleurs, la poésie didactique, qui est par excellence la poésie de la difficulté vaincue, conduisait tout droit à la traduction en