‹ La fin du classicisme et le retour à l'antique, dans la seconde moitié du 18e siècle et les premières années du 19e en FranceChapitre 223 sur 248 · Commentaire de Sapho (cf. Nouvelles Méditations · texte numérisé non relu

Commentaire de Sapho (cf. Nouvelles Méditations

384 II N m CLASSICISME ET RETOUR A L ANTIQUE.

rappelle-l il la Jeune Tarentine déjà publiée par M, J. Chénier '. mais donl rien ne prouve que Lamartine ait eu connaissance. 11 es! plus vraisemblable de supposer ici une vague réminiscence de Millevoye, qui ;i fréquemment employé ces refrains. En Ions cas, ce sérail peu de chose : la pièce toul entière a plutôl la couleur du pur xvme siècle: comme le dit Lamartine, dans sou commentaire, c'est une héroide - bien plus «prune élégie dans le goût de Chénier el «le la jeune école hellénisante.

Pourtant il y a deux pièces qui sonl embarrassantes : d'abord celle élégie dont nous avons parlé toul à l'heure, — la Fille du pêcheur, — puis un « fragment d'églogue marine », le Pasteur et le Pêcheur, insérée en 1849 dans les Méditations poétiques.

Pour la première, il me paraît incontestable qu'elle est antidatée : Lamartine — je ne sais pour quelle raison — voudrait faire croire qu'elle a été écrite en Italie au temps de Graziella (c'est d'ailleurs le soustitre qu'il lui donne); mais il suffît de comparer les méchants petits vers qu'il écrivait à cette époque, la duperie n'est pas possible un seul instant : des détails familiers comme ceux-ci ne sont point du tout dans sa. manière de 1813 :

1. Cf. Becq de Fouquières, Poésies d'André Chénier (Introduction).

2. « Un soir... nous avions relu la strophe unique, mais brûlante de Sapho, sorte de Vénus de Milo pareille à ce débris découvert par M. de Marcellus, qui contient plus de beauté dans un fragment qu'il n'y en a dans tout un musée de statues intactes ; je m'enfermais et j'écrivis le commencement grec de cette élégie ou de celte kéro'ide. » Faut-il faire remarquer la négligence de Lamartine, qui ne voit qu'une strophe unique dans la fameuse pièce île Sapho EIS EPQMENHN, dont il reste quatre strophes intactes? — Le sujet d'ailleurs semble lui avoir plu. Trois ans plu- tard, il songe à en faire un opéra (Corresp., II. p. 20).

Quand, la nuit, aux lueurs de la lune tu danses Sur le toit aplati de ta blanche maison, Et que ton frère, enfant, pour marquer la cadence, Pinçanl d'un ongle aigu les cordes du laiton. Fait gronder la guitare ainsi qu'un hanneton.

Ou encore :

Éplucher en automne et retourner la Qgue,

Que le vent de mer sale el que le soleil cuit.

Au contraire, ils sont bien dans le style des Rccueillements avec son mélange de réalisme maladroit , d'incorrections et de réminiscences classiques persistantes. Le commentaire d'ailleurs est extrêmement vague : on nous y parle d'imitation de Théocrite et d'Anacréon; pour Théocrite, passe encore, mais il n'y a absolument rien qui rappelle Anacréon dans le morceau, et l'on s'étonne de voir ces deux noms rapprochés. Il est vrai que Lamartine n'y regardait pas de si près : pour lui, Théocrite et Anacréon, c'était tout un.

Quant à la seconde pièce, le Pasteur et le Pécheur, datée de 1826, on y sent davantage la phraséologie du xvin8 siècle :

... Attendaient le sommeil, ce doux prix de leurs jours... ... Deux enfants du hameau, l'un pasteur du bocage, L'autre jeune pêcheur de l'orageuse plage.

Ainsi elle ne détone pas trop au milieu des autres pièces du recueil, niais pourquoi n'y a-t-elle été insérée qu'en 1849? Peut être trouverons-nous la solution de ce petit problème dans un passage de la Correspondance. Lamartine en effet écrivait on 1838 à son ami de Virieu, au lendemain de la Chute d'un aune : « Je fais autre chose qui certes te plaira, ou je ne m'y connais plus : c'est l'épopée populaire de la chaumière et

du grenier; puis \ iendronl les Pêcheurs que j'ajourne '. » — Le titre n'est-il pas significatif et ne pourrait-on pas voir dans les deux pièces en question deux fragments d'un poème resté à l'étal de projet et même, si l'on veut, écrits à des intervalles assez éloignés? S'il en est ainsi, nous voilà bien loin des débuts de Lamartine et il faut avouer qu'il se serait avisé bien lard d'imiter André Chénier. En tout cas. pour ce qui est de la Fille du Pêcheur, il semble de toute évidence qu'elle est au moins contemporaine de cette date de 1838, si elle ne lui est pas postérieure : les raisons de style — outre le vague du commentaire — seraient suffisantes pour l'établir.

Mais quoi qu'il en soit, s'il y a eu influence de Chénier dans ces deux morceaux, elle est extrêmement lointaine. Les noms de Néaere et de Naeala dans la seconde ne prouvent pas grand' chose : ce qu'il y a de plus frappant, c'est qu'aucun des procédés de style et de versification tant vantés par Sainte-Beuve n'ont été employés par Lamartine : pas d'enjambements, pas de coupes irrégulières, rien qui rappelle les raffinements d'expression, les « beautés » pénibles de Chénier. C'est la grande phrase lamartinienne, ondoyante et un peu molle. — toute d'un jet.

Nous en dirons tout autant d'un autre morceau, qui tout d'abord pourrait appeler les soupçons : c'est la description de la coupe et les aventures de Psyché, dans la Mort de Socrale; — et c'est la seule pièce de lui où il y ait à proprement parler de la mythologie, cette mythologie dont Chénier abuse et que Lamartine se flatte quelque part d'avoir définitivement chassée de la poésie. Or l'idée de la coupe est prise de Platon et, pour le sujet, il est infiniment probable qu'il lui a été

]. Corresp., 111, p. 467.

inspiré par le fameux groupe de Canova, l'Amour et Psyché, qu'il avait pu voir en Italie et dont il y avait une variante au Louvre l, ou par le tableau non moins célèbre de Gérard 2 qui devait avoir encore vers 1820 toute sa réputation. C'est la même élégance un peu grêle, la menu1 spiritualité, qui, mal comprise sous le Directoire et l'Empire, était devenue la suprême distinction sous Louis XVIII. Cette antiquité transformée par le symbole, éthérée et à demi christianisée, est aussi loin que possible du paganisme robuste de Chénier. Rien non plus qui rappelle ici sa manière pour la versification ou pour le style. La phrase reste classique, racinienne dans ses grandes lignes; les détails pittoresques sont à peine indiqués et tout le charme nouveau est dans la mélodie des vers.

D'après cela, on ne voit pas bien ce que Lamartine a pu devoir à André Chénier. Dès les Méditations, il est trop évident que l'inspiration, chez lui, se détourne de plus en plus des sources païennes, et pour ce qui est de la a manière », on sait de reste qu'il n'en a jamais eu, étant le plus instinctif et le plus spontané des poètes. Il a bien pu s'éprendre d'une certaine antiquité homérique toute pastorale 3, ou d'une vague métaphysique platonicienne, mais ce n'était là que des impressions passagères et toutes personnelles, nullement puisées dans les textes comme chez André Chénier. Il a aimé Homère et Platon '* d'instinct, par une affinité

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