‹ La fin du classicisme et le retour à l'antique, dans la seconde moitié du 18e siècle et les premières années du 19e en FranceChapitre 23 sur 248 · Préface <le V Imagination · texte numérisé non relu

Préface <le V Imagination

avec élégance ». suivant le procédé de Boucher el de son école.

C'est ainsi que nous allons voir dans toutes les branches de la littérature el de l'art, au théâtre comme dans la poésie, chez de simples ornemanistes comme chez nos peintres d'histoire et nos sculpteurs, s'affirmer celte idée d'un retour à l'imitation de l'antique, comme unique moyen d'arrêter la décadence.

Malgré tout, ce mouvement antiquisant ne pouvait ni ne devail aboutir : c'a été le suprême efforl du classicisme pour se rajeunir: niais la persistance de la forme el de la discipline classiques allait le stériliser.

C'est une chose étrange et à peu près inexplicable que cette l'orme se soit maintenue [tendant tout le xviii0 siècle et au delà. Si l'on examine en effet les idées et les sentiments dont s'est nourri l'art de cette époque, on verra qu'il n'en reste de classique que l'enveloppe et même qu'il y a contradiction entre la forme et la matière. On veut maintenant que l'art soit utile, qu'il agisse sur les mœurs et les institutions, et l'art du xvne siècle se contentait d'être un noble jeu de la pensée. Un de ses principes essentiels, c'était la sévère distinction des genres, — et voici que maintenant, sous prétexte de vérité plus grande, on tend à les confondre dans le drame ou la comédie larmoyante. Autrefois on ne voulait donner de la passion qu'une image idéale. — et les théoriciens du wnr siècle réclament la passion dans toute sa violence et dans toute sa crudité. Par un sentiment très délicat et très juste de la haute valeur intellectuelle de l'art, pour le préserver d'un contact trop immédiat et toujours un peu

LA RENAISSANCE DE L'iDÉE PAÏENNE. 39

avilissant avec la plate réalité, les classiques lui avaienl assigné pour domaine une antiquité lointaine et fabuleuse, — aujourd'hui on veut y faire entrer l'histoire nationale et les mœurs contemporaines. Il y a même certains sentiments, comme cette mélancolie mise à la mode par Young el par Jean-Jacques, qui répugnent absolument aussi bien à l'esprit tout optimiste qifà la forme de l'art classique. La conclusion, c'est qu'il faut se débarrasser de cette forme très pure d'ailleurs, mais devenue trop étroite et conventionnelle. Mais on n'osera, ou même on ne pourra pas le faire. Elle est liée à tout un état social et ne disparaîtra qu'avec lui. Tant qu'il y aura une cour, des salons, une sociabilité française, la forme classique subsistera, comme la mieux appropriée aux mœurs; et quand les mœurs évolueront elles-mêmes à la fin du siècle, une sorte de vanité nationale ou de timidité de goût empêchera il'\ porter la main.

En ce qui concerne l'antique, il est trop évident que l'idéalisme de l'art français classique, avec son mélangé de rationalisme chrétien et d'habitudes courtoises ou mondaines, y répugnait naturellement. Mais ce qu'il y axait de plus rebelle en lui, ce qui devait étouffer toute renaissance de ridée païenne, c'est la discipline à laquelle il avait plié les esprits. En les habituant à considérer l'imitation comme le grand moyen de l'art, il les avait amenés à n'envisager les œuvres antiques que par l'extérieur, à ne tenir compte que des règles des genres, ou de la rhétorique des styles1. Dans ers conditions, ou arrivera bien à faire"

I. Noter que Chénier lui-même n'a eu qu'un sentiment très restreint de l'âme antique. Il n'imite et ne comprend guère que les petits poètes, ct>\[\ qui, comme les alexandrins, avaient déjà bien des affinités avec notre xviu0 siècle. Dans Homère, il ne \roil que ['idylle ou la mythologie el encore, à travers Ovide ci les alexandrins.

40 FIN DU CLASSICISME ET HETOlUt A L ANTIQUE.

des pastiches, mais l'essence de l'art antique échappera. Le grand culte de la Beauté H de la Divinité des

choses ne sera point restauré.

l>c là l'échec final du mouvement antiquisanl et l'impression d'impuissance et de médiocrité qu'il laisse. Pourtanl il y a eu un moment où, grâce à des concessions réciproques, une sorte d'harmonie éphémère semble s'être établie entre la vieille forme classique et l'idéal nouveau. Mais ce ne l'ut qu'un instant: C'a été les premières années du règne de Louis XVI. De même qu'il y a eu un style, il y a eu aussi un homme « Louis XVI ». — le jeune homme de celte génération qui, formée par les encyclopédistes et partageant toutes leurs idées, a pu avoir un moment l'illusion d'une espèce de renaissance, ou même de la vérité toute prochaine de l'âge d'or célébré par ses philosophes. Il est philosophe lui aussi, il est savant. Il s'occupe de chimie avec Lavoisier, d'astronomie avec Bailly, d'histoire naturelle avec Buffon. Il a la haine du fanatisme, le culte des grands hommes et des sages. Il est patriote, bon citoyen, bon père de famille. Il veut être utile1, renoncer à l'existence frivole du courtisan parasite, il encourage l'agriculture, se passionne pour une charrue ou la question des grains. Avec cela, il est sensible autant qu'on peut l'être; il aime la nature, la campagne, la solitude; il a le goût des arts et les célèbre volontiers : c'est pour lui que Delille écrit ses Jardins, son Homme des champs et son Imagination. Malheureusement la politique et les clubs vont bientôt le gâter. Bien avant 89, l'emphase

1. Au concours pour les prix de poésie en 1768, l'Académie française couronna une épilre de l'abbé de Langeac : « Lettre d'un lils parvenu à son père laboureur ». — Un accessit fut attribué à un M. Le Prieur pour un poème sur la nécessité d'être utile. Cf. Corresp. litt., VIII, p. Iijn.

el le mauvais goût révolutionnaires semblent conjurés pour donner un air de parodie et de mascarade à ces réminiscences et à ces imitations de l'antique. De sorte qu'il ne restera guère de ces quelques années qu'un aimable souvenir et quelques œuvres très légères : des pastorales comme VEstelle et Némorin, ou le Numa Pompilius de Florian, une idylle comme Paul et Virginie, les poésies d'André Chénier, quelques figurines de Clodion, des panneaux, des vases, des consoles et tout un style d'ameublement.

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I. L'érudition française bénéficie de ce retour à l'antique. — Pourquoi son influence sur la littérature et l'art a été presque nulle. — L'esprit classique tue l'érudition. — Les Bénédictins, l'Académie des Inscriptions et médailles : esprit de son institution. — Veine de mondanité persistante : les vers latins. — Les premiers mémoires. — Les traductions. — Relèvement dans la seconde moitié du xviue siècle. — Travaux el découvertes de Villoison. — Catalogue des manuscrits de la Bibliothèque du Roi. — L'histoire grecque et l'histoire romaine. — La mythologie. — Développement et progrès de l'archéologie. — La numismatique, l'abbé Barthélémy el ses émules. — Influence des fouilles d'Herculanum et de Pompéi. — Gaylus, Le Roy, Choiseul-GoufOer. — Le Voyage du jeune Anacharsis en Grèce bilan de l'érudition classique.

IL Rapports de l'Académie des Inscriptions avec le grand public. — Travaux sur Homère, Pindare, Théocrite. — Hardion cl l'abbé Massieu. — Traduction de Pindare par Chabanon. — Essai sur Pindare de Vauvilliers. — La question homérique : Homère excite un véritable enthousiasme.

— .Mémoires de Rochefort. — Traduction de Bitaubé, son succès. — Traductions en vers de l'Iliade mises au concours par l'Académie française. — Discours de l'abbé Arnauld, séance du 2i août 17*0. — Traductions du théâtre des Grecs. — Caylus et la peinture à l'encaustique, le Recueil d'antiquités. — Publications relatives aux fouilles d'Herculanum et de Pompéi. — Succès mondain du Voyage du jeune Anarcharsis. Son influence sur l'art.

111. Tous ces travaux ont été à peu près perdus pour le public.

— Mépris des gens de lettres pour les érudits. — Les ridi-

cul es de l'érudition. — Influence funeste de l'esprit classique. - L'abus de la petite érudition. — Rôle de l'Académie des Inscriptions auxvnr3 siècle.

Ce n'était pas assez de la philosophie et des mœurs pour soutenir ce mouvement de retour à l'antique. Il y aurait fallu comme au xvi° siècle l'apport et la collaboration de l'érudition contemporaine. Il n'en fut pas ainsi : l'influence des érudits fut insignifiante et leurs travaux, à peu près inaperçus. Ce sont presque Ions de modestes travailleurs n'ayant plus rien de la jactance et de l'ardeur belliqueuse de leurs émules de la Renaissance. Ainsi ils ont l'ail peu de bruit dans le inonde, qui d'ailleurs était préoccupé à ce momentlà de problèmes autrement graves que ceux de la philologie, de l'esthétique ou de l'histoire.

Au fond, la grande raison de l'espèce de défaveur qui les a frappés, c'est le triomphe de l'idéal rationaliste du xviip siècle avec ses tendances modernisantes1, c'est peut-être le caractère de la plupart de ses représentants qui se recrutaient en général dans le clergé et qui, pour cette raison, excitaient le mépris des encyclopédistes. Mais, quoi qu'il en soit, il ne faut pas oublier qu'ils ont beaucoup travaillé; qu'ils ont bénéficié comme les autres de ce retour à l'antique et que l'influence en est très sensible dans l'orientation nom elle de leurs travaux.

I. Voir .la façon dont, au débul même de l'âge classique, Descartes s'exprime sur les langues anciennes : » 11 n'est pas plus du devoir d'un honnête homme de savoir le latin ci le grec, que le suisse el bas-breton ri l'histoire de l'Empire germain ou romanique, que celle du plus petit état qui se trouve eu Europe. » Édit. Cousin, XI, 341.

\\ 1 in DU CLASSICISME M RETOUR A [/ANTIQUE.

Il convient d'ailleurs d'ajouter que l'érudition est en baisse, chez nous, depuis la seconde moitié «lu xvir» siècle. Les attaques de Malherbe contre la Pléiade avaient atteint la philologie el l'antiquité ellemême. Molière et Boileau en attaquant les pédants el les savants en us, Port-Royal même, en partant de ce principe que l'éducation n'a i><pur but que de former des honnêtes gens '. vont achever de discréditer l'érudition. La querelle des Anciens el des Modernes, la pratique el l'abus de la traduction considérée comme un genre littéraire*, le triomphe de l'humanisme superficiel des Jésuites, tout cela n'explique que ln>|> la décadence de la philologie française

Pendant cette période d'éclipsé et pendant tout le xviii*1 siècle deux corps ont contribué ;i maintenir l'érudition . c'est la Congrégation des Bénédictins el l Vcadémie des Inscriptions et Belles Lettres. On travaillait beaucoup aussi en province, dans les Académies locales, où il s'est dépensé une ardeur vraiment surprenante: et nous ne parlons pas seulement <l!'grandes villes, comme Bordeaux, Nîmes, Dijon, Nancy ou Strasbourg ;. mais de villes de second ou de troisième ordre comme La Rochelle, ou Montauban.

• !. Sainte-Beuve, Port-Royal, t. III. liv. IV (le chapitre des /', •/,//■. École .

i. A propos de l'élection à l'Académie des Inscriptions de

Daoier, traducteur des Histoire divei e d'Elien, Gri

écrivait : ■• A mesure que le goul des bonnes études el la con-

ince de la littérature an< ie • diminuenl en Frani

traduction* des monumenlt de Vantiquité e multiplient et annoncent la chute prochaine el totale des langues grecque et latine I p. litl., IX, p. H$2.

3. Voir sur celle décadence le Rapport adre éà S. tf. VEm- •i Roi /,//,■ lu troisième classe de l'Institut, 1810. L'auteur esl le baron Dacier, celui-là même donl parle Grimm. Sylvestre de Sacj en a donné une réédition sous le titre de : Tableau historique de l'érudition française, lx'>-\ in-8.

i. Strasbourg est un véritable centre d'érudils : qu'il oous

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Hiiril'.r di ' M' i Si du l'Uni, i a n 1 1 n i . i « - r \lstitia llluntvala (I7UI) .■i .i. i ifsatia i/i/i/iiiiiii/nii (1787) l'helIdnUte Bruncl

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IC» FIN* DU CLASSICISME ET RETOUIl A L'ANTIQUE.

Parmi les laïques, il faut placer à côté <lc Du Cange le janséniste Le Nain de Tillemont avec son Histoire des Empereurs el ses Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique des six premiers siècles de l'Église '. Mais les Laïques sont en minorité parmi les érudits. Au xvm° siècle, presque Ions les académiciens des Inscriptions seront des gens d'Église el d'Université; c'esl ce qui explique en partie que l'érudition se soit maintenue : les gens de collège avaient généralement peu de contact avec le inonde et, par métier comme par tradition, ils étaient intéressés à étudier et à défendre les deux .antiquités. L'abbé Massieu et Vauvilliers, qui s'occupèrent de Pindare, étaient professeurs de grec au Collège Royal. Larcher, le traducteur d'Hérodote, était répétiteur au collège Mazarin; Fourmont l'épigraphiste, Barthélémy le numismate étaient d'Église.

Peut-être, pour bien comprendre la direction qu'a suivie l'Académie des Inscriptions au xvin0 siècle, fautil insister sur l'esprit de son institution : une chose qui frappe surtout dans le règlement de 1706, c'est la part considérable qui y est faite aux études archéologiques 2. De là, peut-être, en tenant compte de la faiblesse de la philologie proprement dite, la prépondé-

I. Histoire des empereurs et des autres princes qui ont régné pendant les six premiers siècles de l'Église, Paris, 1 690-1 70i, 6 vol. in-4. — Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique des six premiers siècles de l'Église, Paris, 1663-1112, 16 vol. in-4.

■2. Le règlement disait : « Elle (l'académie) travaillera encore sans délay à l'explication de toutes les médailles, médaillons, pierres et autres raretez antiques el modernes du cabinet de Sa Majesté, comme aussi à la description de toutes les auliquitez et monuments de France ». Et le règlement ajoutai! : « Comme la connaissance de l'antiquité grecque et latine et des auteurs de ces deux langues est ce qui dispose le mieux à réussir dans ce genre de travaux, les académiciens se proposeront tout ce que renferme cette espèce d'érudition, comme un des objets les plus dignes de leur application ». Histoire de l'Académie des Inscriptions, t. I (Introduction).

nuire, dans les mémoires et les comptes rendus, de L'archéologie et de l'histoire sous toutes leurs formes et en même temps la décadence croissante de la philologie classique. Il ne faut pas oublier non plus que l'Académie,à l'origine, n'a été qu'un dédoublement de l'Académie française : de là encore un souci du bien dire, une préoccupation du monde, un désir de briller, qui ne s'accordaient pas toujours avec les méthodes sévères d'une bonne érudition. Les premiers éditeurs de l'Histoire de l'Académie nous avertissent qu'ils ont été obligés d'exclure de leur recueil « quantité de poésies latines et françaises », qui avaient « agréablement rempli quelques séances ' ». Cette veine de frivolité subsistera jusqu'à la fin de l'ancien régime et c'est peut-être ce qui nuira le plus à l'Académie, même aux yeux des gens du monde et des littérateurs. Elle se montrera aussi trop empressée à accueillir de simples gens de lettres comme Fontenelle ou Duclos, ou bien des savants un peu minces comme Chabanon ou Daciert qui n'avaient d'autre recommandation qu'un petit talen. littéraire et leurs relations mondaines.

Cependant on croirait plutôt le contraire, au moins dans les premiers temps, quand on parcourt les comptes rendus de ses séances : le pédantisme s'y étale, grâce aux recrues abondantes que fournissait l'Université. Il y a trop de dissertations qui sentent la classe et qui n'en dépassent guère le niveau : Querelle entre les partisans d'Homèreet ceux de Virgile, par Boivin le cadet, — Parallèle d'Homère et de Platon, par l'abbé Massieu, — Dissertation sur l'essence de la poésie, par Racine le fils, — Dis-' sertation où Von examine s'il est nécessaite qu'une tragédie soit en cinq actes, par l'abbé Vatry 2. — A côté de cela,

1. Histoire de l'Académie des Inscriptions, t. 1. Introduction.

2. Op.cit., I. p. 176, ll,p.!36. — VI, p. 245. - VIII, p. 188.

des travaux solides que gâte un pédantisme naïf, comme dans cette phrase de Boivin le cadet, début d'une dissertation sur deux vers d'Horace : « Il s'agit de savoir si celui qui beuvoit ternos ter cyatkos beuvoit neuf coups, ou s'il n'eu beuvoit qu'un ». Ou bien des titres comme celui-ci, annonçant une érudition vétilleuse ou ridicule : « Pourquoi les cygnes qui chantaient autrefois si bien chantent aujourd'hui si mal ' ». — Ou encore : « Pourquoi on fait ses souhaits en faveur de ceux qui éternuent - ».

11 va sans dire qu'en général cette lourdeur dans la forme n'enlevait rien au sérieux du fond. D'ailleurs on travaillait beaucoup à l'Académie des Inscriptions, boivin l'aîné, un des plus robustes et un des plus infatigables, s'emportait contre les vacances :) et déclarait qu'il les choisirait pour mourir parce qu'alors il n'avait plus rien à faire. Cependant on ne voit pas qu'au début ce labeur ait été bien fécond. En ce qui concerne l'antiquité classique, la critique des textes n'existe pour ainsi dire plus. A peine, de loin en loin, une restitution ou une correction d'après les manuscrits de la Bibliothèque du Roi. Mais en revanche beaucoup de traductions : Hardion traduit la quatrième idylle de Théocrite et la fait suivre d'un discours sur les différentes classes de bergers siciliens 4. L'abbé Massieu traduit plusieurs odes triomphales de Pindare5. Plus tard encore Dupuy donnera quelques fragments traduits de Sophocle et d'Euripide avec des remarques critiques 6. Mais ce serait tout un travail que d'énumérer les traductions dues aux académiciens, depuis celle de l'abbé Gédoyn

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