‹ La fin du classicisme et le retour à l'antique, dans la seconde moitié du 18e siècle et les premières années du 19e en FranceChapitre 36 sur 248 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

I. Incertitudes et contradictions de la critique ; il faut remonter jusqu'à André Chénier pour trouver une véritable théorie de l'imitation de l'antique. — Voltaire et l'antiquité : les mœurs, les descriptions homériques. ■ — Ses idées sur la tragédie grecque : la pompe scénique, les épisodes amoureux. — Le Cours de littérature de La Harpe. — Éloge d'Aristote el de Longin. — Définition aristotélicienne de la tragédie. — Sa conception du style. — Ses jugements sur les auteurs anciens. — L'abbé Barthélémy et le Voyage du jeune Anarcharsis : critique beaucoup plus pénétrante. — Jugements sur Homère, Pindare, Aristophane, Eschyle. — Résumé des idées de la critique conservatrice.

II. Originalité de Diderot comme critique : il réintègre le « sens individuel », c'est un novateur. Il sait passablement le gvee et le latin. — Les jugements sur Homère, sur Virgile, sur Eschyle. — Il admire ies anciens pour de tout autres raisons que ses contemporains et il en aime surtout les qualités d'imagination el de pittoresque. — Dans sa théorie du drame, réminiscences du théâtre grec : la simplicité, le pathétique, la décoration, l'ordonnance plastique. — Pourquoi les idées de Diderol n'ont eu presque aucune influence : son respecl du préjugé national dans la pratique.

III. Influence plus grande des historiens. — Goût héréditaire de- Français pour l'histoire romaine. — L'histoire ;ï l'Académie de- Inscriptions. Mably. — Rollin el son Histoire ancienne ■ son idéal républicain d'austérité ci de pauvreté. — Montesquieu, ce qu'il a compris de l'antiquité. — Les grandes scènes de l'histoire romaine. - - Rousseau, ce qu'il pense des anciens. — La simplicité homérique. — Son culte

pour Plularque. Influence de !a rhétorique de Rousseau -111' les orateurs révolutionnaires. Thomas el ses Éloges. Ridicules du personnage. — Rhétorique de collège, son antiquité de convention.

IV. Ce sonl 1rs idées de Thomas el de Rousseau qui s'imposeront. — Le civisme antique. - Pour le reste, le travail el les idées de la critique seronl à peu près perdus.

11 ne s'agit ici que des chefs de file, — de ceux qui, par le prestige de leur talent ou de leurs œuvres, ont pu exercer une action quelconque sur l'opinion. Ce qui frappe tout de suite en eux, c'est l'absence de programme, d'idée arrêtée : on ne sait pas très bien ce (jue l'on veut. On accueille avec empressement toutes 1rs nouveautés anglaises ou allemandes . mais en même temps la conscience nationale proteste contre celte intrusion d'idées et de sentiments rebelles au génie de la race. Il faut descendre jusqu'à André Chénier pour trouver une véritable théorie de l'imitation de l'antique. Si l'on se rappelle que la littérature d'alors est avant tout un instrument de propagande philosophique, on s'explique mieux par cette disparition du sens esthétique proprement dit el par celle incertitude des tentatives littéraires, l'avortement du mouvement antiquisant et, la faiblessede la littérature en général.

Cependant toute la culture du siècle inclinait à l'antique aussi bien l'arl que la pensée et les institutions. Ainsi s'explique cet incroyable attachement à la vieille l'orme classique du xvir siècle, qui en procédait, sans parler de la vanité nationale intéressée à la maintenir. Comme on la sent dégénérée, les uns essaient de la rétablir dans toute sa rigueur et dans

toute sa perfection, en la rajeunissant par de discrets emprunts aux anciens. D'autres — pins radicaux' — veulent la supprimer, pour remonter franchement à l'antique, sans nul mélange, sans nulle concession au préjugé français. De là deux courants dans la critique, ceux qui connue Voltaire, La Harpe, Barthélémy, se bornenl à revenir à Boileau en accordant quelques innovations de détail : et ceux qui à l'exemple de Diderot voudraient bouleverser toute l'esthétique classique et faire entrer dans L'art- toutes les idées modernes, quelle qu'en soit la provenance, en leur imposant la forme antique, ou en s'inspiranl d'elle pour autoriser une liberté plus grande. A côté de ces deux groupes, il convient d'en distinguer un troisième, celui des écrivains qui sans être critiques de profession, ou même sans s'occuper spécialement de littérature — comme Montesquieu ou Rousseau. — ont créé néanmoins une sorte d'atmosphère favorable au mouvement antiquisant, en exaltant les mœurs et les institutions des anciens.

Le plus grand tort de Voltaire — critique et littérateur — c'a été d'être un classique de décadence ', d'être arrive à l'âge d'homme avec l'épanouissement de la littérature facile et d'en avoir eu lui-même le génie. De là un ton de frivolité et de persiflage insupportable, chaque l'ois qu'il parle de l'antiquité, et avec cela une médiocrité de goût, une inintelligence des grandes œuvres qui diminuent singulièrement son autorité. Ajoutons enfin que pas plus sur la question des anciens que sur les autres il n'est arrivé à fixer ses idées, qu'il s'est fréquemment contredit selon son humeur ou les besoins de la polémique, et qu'ainsi on

1. VA. Faguet, Le dix-huitième siècle, p. 239; Les idées lilléruires de Voltaire.

ne peu! tirer aucune doctrine définitive ni de son Essai sur la poésie épique, ni de sa Dissertation sur la tragédie nne et moderne. Cependant, au milieu de toute cette confusion, se détachent quelques idées auxquelles il semble avoir particulièrement tenu, qui reviennent avec persistance dans ses préfaces ou ailleurs et qui ont eu leur pari d'influence sur sa littérature et sur eelle des contemporains.

11 y a un point sur lequel il n'a jamais varié, c'est qu'Homère esl aussi incomplet et barbare que Shakespeare; que Corneille et Racine* l'emportent autant sur Sophocle et Euripide que ces deux Grecs l'emportent sur Thespis ' ». Cette réserve faite, il en explique cl eu comprend bien des choses qui échappaient aux moderne*. C'est en cela que Voltaire dépasse son siècle. Il vaut d'autant plus la peine d'y insister qu'on ne relève généralement chez lui que ce qu'on appelle ses «blasphèmes » contre les anciens.

D'abord il justifie Homère des prétendues grossièretés que les Perrault et les Lamotte y trouvaient. Il comprend très bien qu'en un siècle encore barbare, c'est la force physique qui devait exciter l'admiration des hommes 2. Les fortes épaules d'Agamemnon ou les pieds légers d'Achille ne le surprennent point. De même il ne s'étonne pas de ce que Xausicaa lave le linge avec ses servantes, ou que les héros de l'Iliade démembrent un bœuf et le fassent cuire : « Charles XII a bien fait la cuisine pendant six mois à Demir-Tocca, sans rien perdre de son héroïsme 3 ». Mais tout cela est assez connu, nous n'y insisterons pas. Notons

]. Sur Homère, Essai sur la poésie épique. X, 454 — Sur Sophocle et Euripide, Dictionnaire philosophique, I. 420 (édit Thiessé).

ï. Montesquieu fait la même remarque, Grandeur et Décadence, II.

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