‹ La fin du classicisme et le retour à l'antique, dans la seconde moitié du 18e siècle et les premières années du 19e en FranceChapitre 48 sur 248 · Op. cit., IV · texte numérisé non relu

Op. cit., IV

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exemples. Or la tragédie esl le seul genre sur lequel Voltaire et ses disciples littéraires aient eu des idées à peu près arrêtées. Ils se rendenl compte que celle-ci, telle qu'elle a été constituée au xvne siècle, ne peut admettre aucune compromission avec la tragédie antique <>u la tragédie shakespearienne, sous peine de ne plus être, sous peine <le tomber dans le drame ou même dans le mélodrame. Ils se bornent en conséquence à répéter les préceptes d'au Ire loi s el à raffermir la discipline classique qui se relâchait. Pour continuel' véritablement les grands madrés du siècle de Louis XIV. il faut remonter et puiser aux mêmes sources qu'eux — les littératures antiques, — et les imiter comme eux, delà même façon qu'eux. Autrement l'esprit français abandonné à lui-même retombe dans ses pires défauts, la galanterie, la préciosité, la fausseté du style et des caractères. Ainsi donc, avec quelque chose déplus étroit, la critique, en 1789, est au même point qu'en 1660 avec l'école de Boileau.

Mais par une contradiction inconsciente, Voltaire, à la différence de La Harpe, croit pouvoir élargir le moule conventionnel de la tragédie en faisant au système dramatique des anciens quelques emprunts dont nos classiques s'étaient abstenus par un sentiment très juste de la nature même de leur art. En s'autorisani du théâtre grec, pour faire une part plus largo à la décoration et au spectacle matériel, pour obtenir un pathétique plus « déchirant » et aussi en demandant aux Anglais le modèle d'une intrigue plus mouvementée, — il n'allait rien moins qu'à détruire le fond même de la tragédie classique, qui est le développement psychologique de la passion idéalisée; — et ainsi il s'acheminait sans le savoir vers le drame romantique L

I. Cf. Faguet, Dix-huitième siècle : l'Art Littéraire île Voltaire, p. 252.

Parmi les novateurs, Diderot se distingue par une robuste originalité. De lous ses contemporains, personne n'a secoué plus énergiquement le joug de la discipline classique. Au milieu de tous ces phraseurs, tic tous ces beaux esprits de collège et de tous ces garçons de lettres, qui répètent une leçon apprise, il est l'homme de son sentiment, « un homme à idées ». comme il disait volontiers. Et ses idées il les a exprimées, avec force, avec chaleur, avec éloquence, avec dés (-huis d'enthousiasme et parfois une véritable splendeur d'imagination et de poésie. 11 y a chez lui une virilité de pensée qui fait plaisir à voir, surtout quand on le replace au milieu de Ions ces littérateurs médiocres, si dénués d'idées, si fermés à l'intelligence de l'art et de la beauté et reprenant dans une petite langue cauteleuse et timide les lieux communs les plus usés de la critique classique. Lui, parce qu'il a ('•lé quelqu'un et qu'il a osé le dire, il a réintégré le sens individuel dans la critique, et c'était toute une révolution.

Avec cela, il a élé un causeur d'une incomparable séduction. On se laissait, aller à l'écouter pendant des heures entières. « J'ai éprouvé peu de plaisirs de l'esprit au-dessus decelui là. dit l'abbé Morellet, et je m'en souviendrai toujours ' . » Il imposait ses idées comme son amitié; il fallait être un sauvage comme Jeam Jacques pour se dérober à la domination qu'il exerçait Rien n'est amusant comme de voir ce bon Allemand de Grimm s'évertuer dans sa Correspondance à pasticher le style ou les improvisations de son ami. quand il ne lui

l. Morellet, Mémoires, 11. p( 128;

m, i l\ DU CLASSICISME ET RETOUR A L ANTIQUE.

cède pas la pi m ne. De sorte que peu d'hommes étaient mieux laits que Diderot, d'abord pour comprendre l'antique dans ce qu'il ;i d'opposé à l'espril classique, el ensuite el surtoul pour en répandre l'intelligence. Outre celle supériorité sur ses contemporains, il avait d'abord celle d'être un assez bon latiniste el de savoir passablement le grec, ce qui élail plus rare. Il cite et commente souvent des vers d'Homère, il le t il avec assiduité : « Plusieurs années de suite, j'ai été aussi religieux à lire un chaut d'Homère avanl de me coucher, que l'esl un bon prêtre à réciter-son bréviaire ' ». Aussi, tandis que Voltaire sacrifie constamment Homère à Virgile, Diderot met Virgile bien audessous d'Homère : « Qui est-ce qui ne connaît pas Virgile, donl le buste est placé dans le temple du goût, les yeux attachés sur celui d'Homère et sur le piédestal duquel on voil un génie qui s'efforce d'arracher uw clou à la massue d'Hercule2? » On comprend d'ailleurs qu'il goûtai moins Virgile, avec son tempérament excessif et loul ce qu'il y avait de contraire en lui à la grande douceur el à l'harmonie virgiliennes. Dans tous les cas. il esl infiniment plus sensible que Voltaire aux qualités plastiques des descriptions d'Homère, comme à la force el à la beauté des images. A propos d'un tableau de Doyen. Diomède et Ênée : « J'ai relu, dit-il, ce! endroit du poêle. C'esl un enchaînement de situations terribles et délicates et toujours l'harmonie et la couleur qui conviennent. Il y a là soixante vers à décou

1. Plan d'une université pour le gouvernement de Russie, III,. p. H8.

•2. Loc. cit., III. Ink 11 dit ailleurs : •• Si je préfère Homère à Virgile, Virgile au Tasse, le Tasse à .Milieu, Milton à Voltaire el au Carhoëns, ce n'esl point une affaire de date-, j'en dirais bien mes raisons ». Fragments inédits de Diderot publiés par M. Tourneux, Revue d'histoire littéraire de la France, loavril 1894, p. 174.

LA CRITIQUE ET L ANTIQUITE. Oa

rager l'homme le mieux appelé à la poésie 1 » : — et Diderot, d'après la description d'Homère, se mel à refaire le tableau de Doyen. A la différence de Voltaire encore, lui du moins, il comprend la beauté de la mythologie grecque ; ii la comprend comme un peintre delà Renaissance, comme un Corrège ou un Rubens, ;'i coup sûr d'une façon à la luis plus poétique et plus robuste que les peintres de son temps. Boucherou Fragonard. Il y a toute une page 2 de lui sur la beauté des dieux cl des déesses sortis de l'imagination des portes grecs, où la grossièreté et le cynisme se font pardonner comme chez Rabelais, parce qu'ils ne sonl que la luxuriance d'une imagination et d'une sensibilité d'artiste fortement saisies. Diderol arrive même ;i soupçonner par l'analyse des vers grecs et latins qu'au fond toute l'essence «les vers '"-I dans le rythme C'esl chose d'autant plus originale que jamais le vers français n'a été plus voisin de la prose que de son temps, plus dépourvu d'âme el de musique, plus mécanique et plus fabriqué, comme un vers latin d'élève.

Avec Homère, Diderot a compris tous ces grands génies abrupts, dont le goûl timide <\\i wnr siècle s'écartait; sans compter Shakespeare qu'il aimait, il a l'orl bien parlé d'Eschyle el de Lucrèce : « Eschyle esl épique el gigantesque, lorsqu'il fail retentir le rocher sur lequel les Cyclopes aitachenl Prométhée el que les coups i\^ leurs marteaux en font sortir les nymphes effrayées; il esl sublime lorsqu'il exorcise Oreste, qu'il réveille les Euménides, qu'il avajt endormies, qu'il les fail errer sur la scène el crier : Je sens la i ipeurdusang,je6ens la trace 'lu parricide, je la sens,

i. Salon, X. p. 138.

2. Essai sur la pi intui IX, p. t90 Salon de 1767 (édit. \— zal . XI. I3J.

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je la sens; et <pi il les rassemble autour <lu malheureux prince qui tien! dans ses mains 1rs pieds de la statue d'Apollon '. » Il faul voir après cela de quelle façon il commente l'Invocation à Vénus au Ior livre du De naturâ rerum : « 1! faudrail un mur, un édifice de cenl pieds de liant puni1 conserver à ce tableau toute

son immensité, toute sa grandeur, que je n'ose

flatter d'avoir senti le premier. Croyez-vous que l'artiste puisse rendre ce dais, celle couronne de globeS enflammés qui roulent autour de la tète de la déesse..*; que fera I il de ces mers immenses qui portent les navires et de ces contrées fécondes qui donnent les moissons? El comment la déesse versera-t-elle sur cel espace infini la fécondité e| la vie 2? »

Diderol aime donc les anciens, et [tour des raisons bien originales en ce temps-là : d'abord ce sont des peintres et ce sont des seulpteurs, ce sont des artistes : toutes choses dont les humanistes classiques né s'étaient jamais avisés. Ensuite, si ceux-ci les aimaient, c'était pour leur politesse, leur élégance, leur harmonie, c'est parce qu'ils retrouvaient en eux des « honnêtes gens ». Ce que Diderot au contraire en aime surtout, c'est la force de leur imagination, ce sont les liassions violentes des natures frustes el à demi barbares. Voici un passage vraiment significatif, qui est tout plein de réminiscences antiques : « Quand est-ce que la nature prépare des modèles àl'art?c'esl au temps où les enfants s'arrachent les cheveux autour du lit d'un père moribond ; où une mère découvre son sein et conjure son fils par les mamelles qui l'ont allaité; où un ami se coupe la chevelure sur le cadavre de son ami,. .. où un père prend dans ses bras son fils nouveau-né. l'élève vers le ciel et

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