‹ La fin du classicisme et le retour à l'antique, dans la seconde moitié du 18e siècle et les premières années du 19e en FranceChapitre 65 sur 248 · I. Cl'. Corr. litt., Il, p · texte numérisé non relu

I. Cl'. Corr. litt., Il, p

l. Seules les Troyennes ont été réimprimées. Châteaubrun se refusa à une nouvelle édition de ses deux autres pièces. Corr. litt., XI. p. 'ri. — Patin affirme qu'il avail également composé 1 1 ■ i Ajax e! un Antigone, auxquels il arriva un singulier accident : « Il les avait, oubliés un an ou deux dans un tiroir qui ne fermait point. Un jour il lui pril fantaisie d'y jeter les yeux. Après les avoir cherchés inutilement, il demanda a sun domestique, en lui montranl le tiroir, s'il n'y avait poinl vu deux gros cahiers : - Vraimenl uni. monsieur, répondit celui:ci, car c'esl avec ces vieilles paperasses que depuis longtemps j'enveloppe les côtelettes de veau qui vous sont servies ri que vous trouvez <i lionnes comme cela ». Études sur les tragiques grées (Euripide, 1. p. 125).

:s. « La tragédie d'Hypermnestre a été jouée pour la première fois le :> aoûl avec des applaudissements universels. » Corr. litt., IV. p. 32.

admirateurs comme un pur drame antique (19 avril 177 5), Orphée et Eurydice était joué presque en même temps (2 aoûi 1774), Alcesteen 1776, Iphigénieen Taurideen 177'.). Los rivaux el les imitateurs de Gluck le suivenl ou essaienl de le vaincre sur son propre terrain : Piccinni finissait par l'aire représenter une autre ïphigénie en Tauride en 1781, puis sa Didon en 1783. Lemoine, un élève de Gluck, avait donné, en 1782, une Éiectre imitée de Sophocle. Auparavant, on avail vu VQEdipe chez Admèle de Ducis (1778), puis une traduction de YEleclre • le Sophocle par Rochefort, de l'Académie des Inscriptions, avec les chœurs mis en musique par Gossec (1783), el quelques mois plus lard le Philoctète de La Harpe (1783). En I7N7, VQEdipe à Colorie de Sacchini était (Mevé presque aussi haut que les chefs-d'œuvre de Gluck; enfin la même année voyait un Hercule au mont OEta de Lefèvre el une Antigone deDoignydu Ponceau, deux tragédies inspirées encore de Sophocle. Il ne l'an! pas oublier que c'est le moment où Homère est le plus en faveur '. où Chahanon et Vauvilliers traduisent Pindare, Lefranc de Pompignan les tragédies d'Eschyle et de La Porte du Theil les Choéphores. Celui-ci donna plus tard — en collaboration avec Rochefort — une nouvelle édition du Théâtre des Grecs de Brumoy, qui parut à partir de 1785. C'était un remaniement complet : Charles Brotlier s'était chargé de la rédaction entière de l'ouvrage et de la traduction d'Aristophane; de La Porte du Theil. de la traduction d'Eschyle: Rochefort. de celle de Sophocle, et Prévost, de celle d'Eui'ipide. Une telle entreprise ne pouvait guère se justifier que par un mouvement très prononcé de l'opinion en faveur du théâtre antique.

Quoiqu'il en soit, il est certain pourtant que toutes

I. Cf. notre chapitre u, Les travaux de l'érudition, p. 61 el suiv.

ces tragédies et l<>us ces opéras plus ou moins imités ou inspirés du drame grec, n'ont ni la même valeur ni la même signification. Il y a un départ qu'il tant faire toul de suite. D'abord, il faut éliminer les tragédies

• le Voltaire qui ne répondent point aux mêmes préoccupations et qui appartiennent à une autre époque, puis bon nombre de pièces, comme celles de Châteaubrun, de Lemierre et de Poinsinel de Sivry, qu'on pourrail appeler « la queue de Crébillon » l. Il est évident en effet que ce qui a guidé Voltaire dans le choix

• le ses sujets antiques, ce n'est point du tout le plan bien arrêté de ressusciter la tragédie grecque, ni même de l'imiter à la façon de Racine. Il n'y voit qu'un moyen de faire échec à la tragédie romanesque de son temps et d'être désagréable à Crébillon en lui prouvant qu'il n'entend rien aux anciens. Il y trouve aussi une justification pour ce qu'il veul introduire au théâtre de plus simple et de plus pathétique. D'ailleurs il était incapable de lire dans le texte original les tragédies grecques, t\'c\\ faire, connue Racine, une étude patiente el approfondie, de les annoter de sa main comme lui, — aussi bien celles d'Eschyle que celles d'Euripide. Presque tous les dramaturges d'alors en

l. Toutes ces tragédies n'onl de grec que le nom. Châteaubrun avait cru devoir introduire nu épisode amoureux même dans -mi P/iilocltHe. Pour tout ce qu'il y a de contraire an goût antique dans Châteaubrun, cf. Laharpe, Cours de lit/., t. X. p. 259. — Patin, Étude sur les tragiques grecs (Sophocle), p. lie. — Lessing, Lani-o<ni. chap. u. — L'Hypeitnneslre de Lemierre n'avait d'autre mérite qu'une intrigue relativemenj simple el le coup de théâtre vraiment dramatique de la scène finale, mais .. il était fondé, comme dit Grimm, sur un escamotage qui est trop puéril et trop contraire a la majesté de la scène tragique ». Corr. lut.. IV, p. 38. 'il'. Laharpe, Cours de tilt.. X, p. 2fio. — Patin, Elude sur les tragiques grecs (Eschyle), p. 184. — Quant ii Terée. c'esl un lissu d'horreurs tragiques dans h- goût de Crébillon. Cf. Corr. litt., IV. p. il6. ldoménée, dont le sujet avait déjà été traité par Crébillonj est une pièce

sonl là. En réalité, on no connaît que la traduction de Brumoy, où l'on découpe de beaux sujets bien « horribles ». comme vonl faire plus tard nos dramaturges romantiques dans les chroniques du moyen âge, ou même dans de simples faits divers.

De tous ces auteurs de tragédies antiquisantes, il n'y a guère que Ducis et La Harpe qui aient réellement

étudié leur modèle d'un peu près cl essayé de reproduire quelque chose de la couleur antique. Mais encore ne faut-il rien exagérer : un Lessing ou un Gœthe, familiarisé avec les textes et au courant des découvertes récentes de L'archéologie, pouvait bien tenter, à force de science et de divination, de retrouver le principe de vie d'une forme d'art évanouie depuis plus de deux mille ans et d'en faire passer un reflet sur la scène moderne. Mais des hommes de métier sans culture sérieuse, sans même un sentiment ^\n peu profond de la dignité de l'art, ne pouvaient véritablement y prétendre. C'était d'ailleurs toute une éducation dramatique et avec cela toute une philosophie qui écartait les Français d'alors de la tragédie grecque. D'abord l'extrême simplicité de la fable déconcertait, et était en contradiction avec toutes nos habitudes et avec toutes nos théories sur le drame. Pas de coups de théâtre habilement ménagés, pas d'événements artificiellement enchaînés de manière à produire unv progression d'intérêt, ri, n de cet art inférieur qui est le triomphe du théâtre moderne, — en un mot, de cette habileté technique que Racine célébrait déjà dans sa réponse à Thomas Corneille. On a pu définir la tragédie grecque : « un morceau complet en lui-même

<■ philosophique ù une jeune princesse, Erigone, dit leur

t'ait aux prêtres cl ii la superstition. Cela n'empêche pas que Lemierre passait pour un imitateur tics anciens. Cf. Con-. litt., IV, 87; V, 458.

de la légende héroïque, traité poétiquement dans le style élevé, pour être représenté comme partie intégrante du culte public, dans le sanctuaire de Dionysos, par un chœur de citoyens d'Athènes et deux ou trois acteurs ' ». Et, en effet, la tragédie grecque n'est pas autre chose que la légende découpée en scènes. Voltaire en concluait que les Grecs en étaient restés à l'enfance de l'art et que Sophocle aurait eu beaucoup à apprendre de Corneille et de Racine 2.

Plus inintelligible encore que la simplicité du développement était la poésie des légendes et des mythes. Quoi d'étonnant à une époque où le sens de la poésie en général s'était perdu? Et. malgré cela, tous ces dramaturges de décadence se précipitent, comme d'instinct, sur les fables les plus invraisemblables de la mythologie ou de l'histoire légendaire. On dirait qu'il n'y a jamais de crimes assez atroces, de merveilleux assez échevelé pour leur fantaisie 3. Tout cela, ramené chez eux aux lois de la plate réalité, devient enfantin et ridicule. Déjà les classiques avaient senti ce qu'il y a de contradictoire entre le mythe et le rationalisme de la tragédie française moderne. Racine s'en était merveilleusement tiré en laissant dans l'ombre le coté légendaire des fables pour en faire ressortir uniquement la part de vérité humaine. Ses successeurs seront beaucoup plus maladroits. Rien n'est pénible, par exemple, comme les misérables critiques de Voltaire contre les prétendues invraisemblances de l'Œdipe liai * de Sophocle et les ruses mesquines auxquelles il

\ . Wilamowitz-Moellendorf, Einleitung in diealtische Tragôdie. Voir le commentaire de cette définition par .M. Weil : Journal des savants, janvier 1891.

i'. Dissertation sui- la tragédie ancienne et moderne

3. Le Térée de Lemierre peul cire considéré comme le chefi|'dii\ re du genre.

i. Lettres à M. de Gcnonville {Lettre V).

I 2 i FIN DU CLASSICISME ET RETOUR A L ANTIQUE.

a recours puni- les pallier dans sa pièce. Aussi Lea« sing avait-il beau jeu contre le spectre de Ninus, qui apparaissait en plein midi dans Sémiramis '. La scène Française tombai! au niveau d'un théâtre de marionnettes. On n'avail plus la naïveté voulue pour admettre la fable en toute simplicité de cœur, el le sens Critique n'étail pas assez développé pour qu'on ne vil dans le mythe on dans la légende «pic leur contenu poétique, el ainsi on n'avail d'autre alternative (pie la platitude ou le grotesque.

11 ne Paul donc pas s'attendre à retrouver dans les imitations françaises des tragiques grecs au xvme siècle l'esprit ni surtout les mœurs du théâtre antique. On se demande alors ce qui reste des anciens si l'on élimine tout cela.... Peu de chose : une antiquité de convention sans grande valeur d'art par elle-même, mais qui. en exaltant certains sentiments depuis longtemps disparus, a contribué à révéler une humanité plus primitive et plus poétique, et qui enfin, par ce qu'elle avait justement de conventionnel et d'inapteà l'expression de la vie, forcera l'art à abandonner une forme et une esthétique devenues stériles, et à se frayer une autre voie.

Peut-être faut-il ici accorder au moins une mention à l' Iphigénie en Tauride de Guimond de la Touche, qui fil une si grande impression sur ses contemporains : Grimm lui-même, dans un premier compte rendu. n'hésitait pas à croire que cette tragédie venait « d'être mise sur notre théâtre dans toute la simplicité grecque 2 ». Il est vrai (pie Diderot et lui en rabattirent singulièrement après un examen plus attentif 3. Mais le public tint bon. Après un succès prodigieux 4 pen-

\. Dramaturgie de Hambourg (11e soirée, 5 juin 1767

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