‹ La fin du classicisme et le retour à l'antique, dans la seconde moitié du 18e siècle et les premières années du 19e en FranceChapitre 76 sur 248 · Corr lîtt., XII. p · texte numérisé non relu

Corr lîtt., XII. p

140 FIN M' CLASSICISME Kl RETOUR A L ANTIQUE.

partisans de Gluck : pour fermer la bouche ;'i ses adversaires, ils ne trouvaient pas de meilleur argument, sinon que ses opéras étaient des tragédies grecques '.

Dans quelle mesure ils se trompaient, c'est ce qu'il nous est bien difficile de dire Mais ce <pii est sûr. c'est qu'aucune oeuvre moderne n'était capable, comme un opéra de Gluck, de donner à des Français du xvine siècle le sentiment de la beauté antique; et surtout c'est qu'il y a un abîme, non seulement pour la valeur intrinsèque, mais pour l'intelligence du drame antique, entre toutes les tragédies qui en sont imitées et des œuvres aussi hautes que YAlceste ou YOrpkée. On n'ose même pas faire un tel rapprochement : qu'elles soient de Voltaire, de Uucis ou de La Harpe, toutes ces pièces, pourtant applaudies à leur heure, tombent au rang de misérables rapsodies devant cette musique si souverainement belle. Ce n'était pas seulement la Grèce héroïque qui revivait dans ces chœurs et dans ces thrènes, c'était l'éternelle poésie des mythes, c'était le cri retrouvé de la Douleur et de la Vérité humaine, c'était la Vie qui renaissait à l'Art. Qu'on essaie de se figurer le retentissement prodigieux d'une musique comme cette admirable prière d'Orphée aux dieux infernaux, au milieu de ce wiif siècle étourdi de littérature niaise et de refrains égrillards. Comme on comprend que le public se soit détourné avec dégoût de toute la friperie dramatique d'alors, qu'il ait fermé ses oreilles à l'insupportable radotage de l'alexandrin tragique! « L'impression que j'ai reçue de la musique d'Orphée, écrivait Mlle de Lespinasse, ne ressemble en rien à ce que j'ai éprouvé ce matin : elle a été si profonde, si sensible, si déchirante, si absorbante,

I. L'abbé Arnaud, Soirée perdue à l'Opéra (OEuv., t. il. p. 380.)

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qu'il m'était absolument impossible de parler de ce que je sentais, j'éprouvais le trouble, le bonheur de la passion, j'avais besoin de me recueillir: et ceux qui n'auraieni pas partagé ce que je sentais auraient pu croire que j'étais slupiile l. » El ailleurs : « U n'y a plus qu'un plaisir qui me suit analogue, c'est la musique. Oui, Orphée en me faisant Tondre en larmes me fait un bien sensible 2. » L'abbé Arnaud allad encore plus loin : « C'est une mélodie enchanteresse, disait-il, de la musique de Gluck, et toujours imitative, une harmonie céleste et toujours en action; c'est une suite de tableaux aussi fièrement dessinés qu'admirablement coloriés: en un mot. c'est l'ouvrage du génie : voilà, voilà les hommes devant lesquels je me prosterne, et à qui je décerne un culte, parce qu'en même temps qu'ils me rendent mon existence plus chère, ils me donnent une grande idée de la nature humaine :1 ». Si l'on se rappelle qu'avec l'émotion religieuse, c'est la poésie que Gluck apportait aux contemporains de Voltaire; que personne alors — non pas même Rousseau — ne l'a exprimée avec cette puissance, cette profondeur et cette pureté, on se sentira plein d'indulgence pour ces intempérances d'admiration. On aimera même l'abbé Arnaud pour avoir écrit celte phrase, parce qu'elle est, avec quelques autres, une protestation contre l'éternelle sottise de la critique.

Faut il s'étonner, après cela, que Gluck ait été imité même par ses rivaux et que les opéras tirés de l'antique se multiplient dans les dernières années du siècle. I es deux plus grands succès furent la THdon de

l. Lettres de M"e de Lespinasse, A.myot, p. 148, l 'ci (cité par Desnoiresterres, p. 1 i5).

%. Lettre inédite, communiquée par M. Paul Bon nef on. 3. L'abbé Arnaud [Œuvres, t. II. p. 318).

Piccinni, dont Mme de Saint-IIubcrty fit un véritable triomphe, el Y(liï<lipc à Colonc de Sacchini, où l'on crut retrouver l'accent même de Sophocle '. Quel progrès en est-il résulté pour le théâtre en général? On ne Je voit pas bien. Le genre ne s'en est pas relevé pour cela. I! aurait fallu une réforme radicale, et l'on se contenta de petites réformes de détail et d'expédients grossiers. Pour la tragédie en particulier, toutes les innovations qu'on tenta ne réussirent qu'à en faire la caricature d'elle-même. A l'imitation du drame antique et de l'opéra moderne, on exagéra l'importance du décor et de la mise en scène ; on introduisit des tirades épiques correspondant au récitatif et qui n'étaient que des hors-d'œuvre ; on s'attaqua à des sujets légendaires ou merveilleux, qui n'aboutissaient qu'à faire ressortir la pauvreté et l'insuffisance des moyens de la tragédie classique. Elle était bien morte et tous les remèdes du monde n'y pouvaient rien. Elle était tombée dans le pur métier et il y avait longtemps qu'on en avait établi la formule et qu'on en appliquait les recettes.

Ce qui ressort nettement de tout cela, c'est le triomphe de l'opéra, et en même temps un grand besoin de simplicité et de vérité, attesté par le théâtre comme par toutes les autres branches de la littérature, même dans sa médiocrité et l'impuissance de ses efforts.

Une rénovation autrement durable s'est opérée dans la déclamation, la mimique, le costume et le décor. Elle n'est que le contre-coup du mouvement qui entraînait la littérature tout entière, et par consé-

1 Adolphe Jullien, La cour el l'opéra sous Louis XVI, p. 114.

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quent il faut y faire une large part d'influence aux idées antiquisantes. Sans vouloir préjuger de ce qu'avait été l'art des acteurs au xvne siècle, avec les Baron et les Champmeslé, il est incontestable qu'au xvme, il était arrivé ou s'était maintenu à un très haut degré de perfection. Les étrangers eux-mêmes en étaient frappés : Goethe qui avait entendu des troupes françaises à Francfort et à Strasbourg, leur décernait cet éloge dans ses Mémoires : « Les acteurs français avaient atteint dans la comédie le plus haut degré de vérité idéale. Le séjour à Paris, l'observation des manières des courtisans, les liaisons amoureuses des acteurs et «les actrices avec des personnes du plus grand monde, tout contribuait à transplanter sur la scène ce que L'élégance et la politesse de la vie sociale ont de plus relevé '. » — Ce qu'il dit ici de la comédie, il faut l'étendre également à la tragédie. Parmi tous ces tragédiens qui passionnèrent leurs contemporains, la figure la plus originale est assurément celle de Mlle Clairon, dont les réformes — suivies par beaucoup — n'allaient rien moins, comme d'ailleurs les innovations des dramaturges d'alors, qu'à ruiner la vieille tragédie classique; il fallut tout le prestige du talent de Lekain, qui avait été formé par Voltaire et qui excellait surtout dans ses pièces 2, puis plus tard tout celui de Talma, pour sauver des œuvres de plus en plus étrangères au goût et aux aspirations du public.

L'ancienne déclamation du grand siècle — extraordinairement emphatique et fortement rythmée — (Hait toujours en vigueur. Voltaire comptait parmi ses plus chauds partisans. .Mais le même besoin de simplicité,

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