Correspondance, Lettre du 7 août
tuant sa création à celle du porte. L'acteur était en quelque sorte convié à s'émanciper, à donner libre carrière à sa virtuosité et à se tailler un rôle aux dépens ou à côté de l'œuvre qu'il n'avait jusque-là pour mission que d'interpréter.
Ce qui contribua à ruiner davantage encore l'ancien idéal tragique, ce fut l'importance de plus en plus grande accordée à la pantomime; mais en revanche si Fart du poète y a perdu, l'art de l'acteur y a gagné. On ne s'expliquerait pas sans cela l'idolâtrie du xvnie siècle pour les gens de théâtre, et l'on peut dire que leur puissance date véritablement de cette époque '.
D'ailleurs les ouvrages didactiques abondent, attestant la passion du xvnr3 siècle pour l'art du comédien et l'importance qu'on attachait à la « perfection de son jeu ». C'est le Comédien de Rémond de Sainte-Albine i 1747), l'Art du théâtre de Riccoboni le fils (1750), .les Observations sur l\art du Comédien de d'Hannetaire (1764-), des dissertations de Diderot ('puises dans son œuvre, mais spécialement dans son essai Delà poésie dramatique, dans Garrick ou les acteurs anglais -, dans le fameux Paradoxe sur le Comédien. L'Académie des Inscriptions elle-même — ce qui prouve combien ces questions de métier étaient à la mode — mettait au concours en 1787 le sujet suivant : « Quels furent l'origine, les progrès cl les effets de la pantomime chez les anciens? » Parmi ces publications, il serait injuste d'oublier le
l. Pour l.i fatuité du comédien <t l'insolence avec laquelle il traitait « ces petits messieurs » les auteurs, voir E. de Gon- COUrt, M"'' Clairon, p. 258. Voir nussi. dans les Mémoires de Molé, la Matinée du comédien de Persépolis.
■1. Le vrai litre de cette dissertation est : Observations de M. Diderot sur une brochure intitulée ■ Garrick ou les acteurs anglais, etc., par Sticotti; c'est un premier crayon du Paradoxe sur la comédien, où Diderot ne l'ait d ailleurs que déve' lopper une idée de Riccoboni.
livre de l'abbé Dubos, Réflexions critiquessur la poésie et sur la peinture, paru, il est vrai, au commencement du
siècle (1719), mais qui fui liés lu et dont le tome III, consacré au théâtre des anciens, semble avoir eu une liés forte influence. Il ne serait pas étonnant que Diderot lui ait dû une bonne partie de ses idées sur la pantomime, et Noverre à peu prés toute son érudition dans sa Lettre sur la danse et les Imllels.
Les acteurs italiens et anglais durent contribuer aussi à développer chez nous la mimique théâtrale. Le geste, dans la Commedia deW arte, qui fut si longtemps en faveur en France, dut vivement frapper par son exubérance méridionale. On vit sur le théâtre de rOpéra-Comique des pantomimes anglais exécuter des scènes muettes l; puis plus tard Garrick. lors de son séjour à Paris en 1764-1765, éblouit véritablement ceux qui le virent par la virtuosité prodigieuse de son talent et la puissance d'expression de son geste et de sa physionomie. Mllc Clairon assista à une de ses séances et le vit jouer la folie avec une si effrayante vérité, que dans son enthousiasme elle se leva et courut l'embrasser -.
Si Ton songe qu'au même moment la tragédie en particulier est de plus en plus préoccupée de parler aux yeux, on verra entre tous ces faits une connexion dont l'importance et la signification littéraire sont incontestables. On étudie alors non seulement le geste mais la plastique et le groupement des personnages : « La pantomime — disait Diderot — est un tableau qui existait dans l'imagination *]i\ poète lorsqu'il écri-
1. Cf. l'abbé Dubos, Réflexions critiques sur la poésie et sur la peinture : « Il s'est formé en Angleterre des troupes de pantomimes cl même quelques-uns de ces comédiens ont joué à Paris sur le théâtre «le t'Opéra <le> scènes muettes que toul le monde entendait ••. i. lit. p. 312.