‹ La fin du classicisme et le retour à l'antique, dans la seconde moitié du 18e siècle et les premières années du 19e en FranceChapitre 90 sur 248 · DECORATION · texte numérisé non relu

DECORATION

An fond le chàleau du Seigneur, De i un des deux côtés, église et presbytère,

Et de l'autre le cimetière, Voilà ce qu'a trouvé ce grand décorateur! -

Mais un grand obstacle, c'était l'encombrement de la scène par les banquettes : «. Dans le premier acte de Brutus, deux valets de théâtre viennent enlever l'autel de Mars pour débarrasser la scène. Le manque de décorations entraîne l'impossibilité de change ments, el celle-ci borne les auteurs à la plus rigoureuse unité de lieu, règle gênante, qui leur interdit un grand nombre de beaux sujets, ou les oblige à les mutiler3. » Ces plaintes de Marmontel sont antérieures

I. Millin, Dictionnaire des Ïïeaux-Arts (art. Costcmi: cil p. h- Jullien, op. cit., p. 303.

'. Corresp, lit/.. I. |>. 208.

?,. Encyclopédie, art. Décoration-

;i la suppression des banquettes. Quelques années

plus lard, la scène est libre el les décorateurs vont se donner carrière. La conséquence immédiate, comme on pouvait le prévoir, fut l'abandon ou tout au moins

le relâchement de la règle de l'unité de lieu. Peut-être n'a-t-on pas assez remarqué que, bien avant le romantisme — dès la seconde moitié du xvin* siècle. — elle est presque constamment violée

Malheureusement il est difficile, faute de documents, de se l'aire une idée de celle décoration nouvelle et surtout des progrès de la vérité historique en cette partie du théâtre. On en est réduit aux indications que les auteurs eux-mêmes ont bien voulu nous donner dans leurs livrets. Dans Œdipe chez Admète, la scène représentait au ni0 acte un bois de cyprès, avec des débris de rochers, et, dans le tond, le temple des Euménides. Au ve, c'était un véritable « tableau » : « La porte de l'intérieur du temple s'ouvre, l'encens l'urne; on y voit les figures des Euménides, les instru ments nécessaires aux sacrifices ' et en général tout ce qui peut caractériser le temple des Furies. L'autel est au centre, sa flamme brille, et sa clarté illumine le visage /l'Œdipe, qu'on y voit dans l'altitude d'un suppliant. Le grand prêtre et sa suite forment un cercle autour de lui.... etc. -. » Dans Philoctète, la décoration était forcément plus simple : « Le théâtre représente le bord de la mer. On voit de côtés et d'autres différentes ouvertures entre des rochers... etc. » Mais c'est dans les pièces romaines principalement qu'on se mettait en frais de couleur locale, sans doute parce

1 Levacher de Chamois consacrait tout un article à ces accessoires, t. 111, avec planche à l'appui.

■2. Ci'. Œdipe chez Admète, .nie Y, se. mi. — Peut-être y avait-il là une réminiscence du tableau de Fragonard: Corésus et Callirrhoéi

que la mode y portait et qu'on trouvait des modèles dans la peinture du temps. Voici par exempte une rubrique de La Harpe, qui rappelle à s'y méprendre le Sermentdes Horacesi : « Le théâtre représente un appartement intérieur de la maison de Virginius. On voit au tond 1rs statues des dieux domestiques et un autel orné de guirlandes2 »: à l'acte suivant, la scène changeait : c'était le portique d'un palais, avec un tribunal, où Appius apparaissait entouré de ses licteurs; puis le forum avec ses temples, ses portiques, sa tribune aux harangues, des soldats dans l'éloignement et toute une figuration nombreuse. On sent de plus en plus le parti pris de pousserai! « tableau », d'ordonner la scène comme une véritable composition décorative. Au 111e acte de Coriolan, le théâtre représentait le camp «les Volsques, la tente de Tullus, — sur un autel, « la statue d'une «les divinités du peuple volsque » et , « dans l'éloignement les murs de Rome ;; *. Mais voici encore mieux: la rubrique devient une véritable ébauche pittoresque, comme la description du salon de Danaé dans Rwj-Blas. Il s'agit de la décoration de la tragédie de Ducis : Abufar ou la famille arabe, que l'on peut considérer comme le pendant iVifjdipe chez Admète : « Le théâtre représente dans le désert les tentes éparses d'une tribu, tes tentes d'Abul'ar et de sa famille, celle qui est destinée pour recevoir les étrangers et un autel domestique. Une partie du désert est assez fertile : on y voit quelques pâturages, des chameaux, des chevaux, des chèvres, des brebis qui paissent en liberté, des fleurs, quelques ruches à miel, des palmiers, des arbres qui dis-

1. La pièce de La Harpe est 'le L786 cl le tableau de David lui exposé au salon de 1785.

•'. Voir Virginie, acte i.

:;. Voir Coriolan, acte m.

tilleul l'encens, cl autres productions du pays. L'autre partie du désert es! stérile : on n'y voil que « 1 «*s sables, quelques citernes, «les puits à fleur de terre fermés avec de grosses pierres, quelques hauteurs frappées d'un soleil brûlanl : sur la plus élevée de ces hauteurs, deux palmiers qui unissent leur* rameaux et dominent un espace immense, îles tombeaux formant la sépulture do la Ird m : dans le lointain quelques cèdres, quelques ruines aperçues à peine et aux extrémités de l'horizon, un ciel qui se confond avec les sables1. » Plus que tout ce fatras descriptif el ces prétentions naïves à la couleur locale, une scène qui dut s'imposer à tous les souvenirs, ce l'ut celle du Ier acte de VOrphde de Gluck, dans son ordonnance à la fois si simple et si grande. De même que cette musique était plus voisine du drame grec que toutes les tragédies du monde, de même aussi cette mise en scène était plus capable que toutes les restitutions archéologiques de révéler la poésie de la vie antique et la beauté de la Légende. Vit-on Sophie Arnould — comme M""3 Viardot - — courbée sur le tombeau d'Eurydice avec une pose et un arrangement qui rappelaient YArcadic du Poussin? Rien ne nous le prouve, mais la seule vision évoquée par la musique du compositeur était assez belle pour se passer de cet achèvement suprême. Le lent défilé du chœur autour du tombeau et les libations aux dieux de l'Hadès alternant, avec la lamentation des voix, cela seul suffisait pour éveiller l'impression d'un monde très lointain, où la vie n'apparaissait que sous les espèces de la Beauté el où tous les actes empruntaient une noblesse de la pensée religieuse.

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