‹ La fin du classicisme et le retour à l'antique, dans la seconde moitié du 18e siècle et les premières années du 19e en FranceChapitre 93 sur 248 · I. Roucher, Les Mois, chant · texte numérisé non relu

I. Roucher, Les Mois, chant

■2. Goethe, Entretiens avec Eckermann.

de l'esprit humain. Et parlerons-nous seulement de son Essai sur les rnœurst Mais que dire de ce poète, qui commente ainsi le Fortunatos nimium :

0 loi, par qui Qeuril l'arl le plus nécessaire, Ami de l'innocence, honnête agriculteur, Qu'il esl facile et doux de faire ton bonheur! Ah! s'il n'a point à craindre unn injuste puissance, Un tyran subalterne, ou l'avide finance... '.

Nous n'insistons pas sur le grotesque du style. Nous allons voir plus fort en ce genre, comme, par exemple, dans ce passage de Roucher. L'auteur décrit la chasse et les plaisirs des vacances, et brusquement il s'interrompt pour l'aire la leçon « aux prêtres de Thémis » :

Jure/, que la beauté plu- forte dans les larmes Trouvera votre cœur armé contre ses charmes 2.

Ailleurs, dans un éloge de Rousseau, il trouve le moyen de glisser une tirade sur le refus de sépulture aux restes de Voltaire :

Que dis-je? O démon siècle éternelle infamie, L'hydre du fanatisme -:

La censure coupa le vers après ce premier hémistiche; mais le morceau ne fut pas perdu. Le F„*„ Roucher eut soin de le lire à la Loge maçonnique des Neuf-Sœurs dans une cérémonie funèbre en l'honneur de Voltaire v.

On peut dire que le xvine siècle a complètement perdu le sentiment de la poésie, s'il en a eu le désir et quelquefois l'instinct. La race d'ailleurs ne l'avait jamais possédé

i. Saint-Lambert, Les Saisons (l'Été).

'. Roucher, Les Mois, t. II. p. 135 (édit. Quillau, Taris, 1779, 2 vol.).

:;. Roucher, op. cit., II. p. 259.

i. Cf. Corresp. lilt., XII, p. 192. (La tirade esl reproduite liait au long.)

170 FIN DU CLASSICISME ET RETOUR A i/ANTIQUE.

à un bien haul degré. Pourtanl an xvne siècle, la poésie de la passion el du sentiment, la poésie de l'idée religieuse ;i\ aient inspiré de grandes œ\x\ res. Aujourd'hui la science a toul desséché, grâce au progrès continu de l'espril cartésien '. qui esl éminemment l'espril d'analyse. La seule poésie < 1 « ► n I celle époque fût capable, c'esl relie qu'on trouve dans les comédiesde Marivaux. qui ne sonl que de délicates et spirituelles analyses légèremenl teintées- de sentimentalité un peu mièvre. Mais on rêve quelque chose de plus haut. On veut être savani : et il faut bien avouer qu"il y a quelque noblesse dans ce goût delà science. Le grand tort esl de ne pas distinguer les limites de la science cl de la poésie el surtout d'être si peu poètes. Veut-on savoir leurs sujets d<' prédilection à ces descriptifs et à ces lyriques? - Lebrun débute par une Ode sur les nuises physiques des tremblements de lerre 2 : Malfilâtre, par une Ode sur le soleil fixe au milieu des planètes :i. Lemierre célèbre l'Utilité des découvertes fuites dans les sciences et clans les arts sous le rèijne de Louis XV 4. Delille écrit une Êpitre à M. Laurent, à l'occasion d'un bras artificiel qu'il a fait pour un soldat invalide5. Et nous ne citons que les plus étranges de ces élucubrations; il n'est que de feuilleter un recueil de ce temps pour trouver en abondance des développements tout semblables.

Si maintenant nous passons des titres au contenu

1. Appelons-le ainsi, plutôt que Vespni d'analyse. Celui-ci est parfaitement conciliable avec la poésie. (Cf. Paul Bourget, Essai de psycholoi/ie contemporaine, V" série, p. 287.) Au contraire, Descaries se refuse à comprendre tout ce qui n'est pas la science : son dédain pour l'antiquité, pour la théologie, pour l'histoire.

■2. Liv. 1. od. iv.

:;. .Malfilâtre, Poésies diverses (dans les Petits Poêles français, par Prosper Poitevin, Paris, Didot).

-i. Lemierre, Petits Poètes français, t. I. p. 313. Delille, Œuvres, édit. Michaud, 1, p. 23.

des œuvres, nous verrons que le texte es! étouffé par le commentaire scientifique. Les Moisde Roucher offrent peut-être le plus bel exemple. On trouve de tout dans ses commentaires : de la physique, de la chimie, de la géologie, de la botanique, de la médecine, de la mythologie, de l'histoire, de la philosophie, de l'économie politique1 et même de la poésie. Citations copieuses, longues discussions, on peut prendre un chant au hasard2, on y retrouvera tout cela. Delille lui-même, si mondain, si superficiel, bourre le commentaire de ses Géorgiques de tout ce qu'il sait d'histoire naturelle et d'économie rurale. Ce qu'il y a de pis, c'est que le commentaire est généralement supérieur au texte, qui est vague et déclamatoire, sans compter que dans le commentaire on peut se permettre de plus grandes hardiesses, avec l'espoir que la censure n'ira pas les y chercher. On comprend que Buffon préférât sa prose à tout ce fatras de vers pseudo-scientifiques. Noyés par le commentaire et surtout si pales et insignifiants

1. Roucher, d'ailleurs, traduisil le livre d'Adam Smith sur La nature et les causes de la richesse des nations, 1790.

2. Voir, par exemple, le commentaire <lu Ve chanl : d'abord une note abondante sur le mois de juillet dans le calendrier romain. — Puis une dissertation de près de 18 pages in-!0 sur la poésie hébraïque. — Une remarque de La Condamine sur les sinuosités des fleuves à leur embouchure. — Note sur les différentes espèces d'ambres. — Note sur l'ébénier noir. — Note sur la pêche des perles dans le golfe Persique appuyée de l'autorité de Chardin." — Note sur la composition du diainant. - Noie sur le lézard et le crocodile, sur le phoque, sur l'ours, sur le castor (très longue), d'après Buffon. — Note sur 1rs glaciers, d'après V Essai historique et physique des montagnes de glace en Suisse, par M. Jean-Georges Allmann, et l'Histoire naturelle des glaciers de Suisse, par M. Gronner. — Notes sur les crues du Nil, sur les sources, l'origine et le cours de ce lieuse, etc. — Voir aussi le commentaire des Saisons de Saint-Lambert, que Diderol trouve très ennuyeux. On frémit à l'idée de ce qu'aurail été le commentaire de VHermès d'André Chénier.

à côté, on se demande à quoi ils servent; il vaudrai!

assurément mieux s'en passer.

I ne autre cause de médiocrité pour celle poésie du xviii6 siècle, c'a été les progrès ei le triomphe de l'es prit bourgeois. Il faul l'attribuer principalement à la disparition de l'idée chrétienne1, avec tout ce qu'elle avait mis de noblesse et d'héroïsme dans les âmes et dans la littérature de l'époque antérieure : on a redit assez depuis Chateaubriand combien le christianisme ajoute aux sentiments naturels. Le paganisme renaissant qui s'y substitue tombe malheureusement dans des âmes bien médiocres. Les poêles de ce temps ont tous un fond de vulgarité et ils deviennent facilement grossiers, comme d'ailleurs les plus grands écrivains du siècle, les Voltaire, les Rousseau, les Diderot. Ils se délectent en d'invraisemblables paysanneries, — si peu sincères, si complètement dénuées de poésie et qui n'ont même pas pour elles l'imprévu delà nouveauté! Virgile et Lucrèce chantent les amours héroïques du cheval : eux, ils versifient les plus banales aventures de la saison des foins. Et ce n'est pas une fois; visiblement ils prennent plaisir à ces polissonneries-. Ou bien ce sont îles histoires d'une sentimentalité grossière : un berger qui sauve sa bergère sur le point de se noyer, — le vieillard Polémon qui chapitre Daraon, son seigneur, pour avoir voulu suborner sa fille3.

Je suis vieux, je suis pauvre et vous ui'ôtez l'honneur!

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