‹ La fin du classicisme et le retour à l'antique dans la seconde moitié duChapitre 132 sur 281 · Portr. litt., II, p · texte numérisé non relu

Portr. litt., II, p

D'après cela, et surtout si Ton songe aux débuts littéraires de l'abbé Delille, à ses succès d'écolier, à sa première vocation de professeur, on peut définir ses vers le triomphe de la poésie de collège dans le goût jésuite : c'est le traducteur -né. Lebeau trouvait indécent ^ qu'un académicien dictât encore des thèmes latins * et fît nommer Delille au Collège de France. Mais Delille ne changea pas de métier pour cela; on peut dire qu'il a fait des thèmes latins toute sa vie. ^

Sa grande supériorité, c'est d'abord d'avoir eu plus que tout autre l'instinct et la vocation du genre et d'en avoir su admirablement tirer parti. Un des éléments de succès qu'il a le plus cultivés, c'est la mode et l'ac- • tualité. Évidemment cet abbé mondain avait la manie des champs, on ne comprendrait pas sans cela qu'il s'en soit occupé dans trois poèmes. Mais voyez comme le moment de la publication de ses Géorgiqucs est bien choisi : c On ne peut publier, dit-il, dans un moment plus favorable la traduction d'un ouvrage sur l'agriculture. Cette matière est devenue l'objet d'une foule de livres, de recherches et d'expériences. Dans toutes les parties du royaume, je vois s'élever des sociétés d'agriculture *. » C est lui-même qui parle ainsi. Et en effet, c'est le temps où Voltaire mène grand bruit autour de ses entreprises agricoles et s'affuble du nom de Triptolème, où les Choiseul, les La Rochefoucault- Liancourt se posent eu gentilshommes campagnards; où la question des grains passionne les salons, où l'abbé Galiani écrit sa brochure.

Mais ce n'est pas seulement le moment et le sujet qu'il choisit, ce sont les épisodes les plus capables de

1. Delille était toujours professeur de troisième au collège de la Marche.

2. Discours préliminaire (en tête de la traduction des GéorgiqUes).

mordre sur le public. Le public est sensible, il a vaguement le goût de l'exotisme (Bernardin va venir) ; voici un épisode qu'il applaudira sûrement : le jeune Potaveri, sauvage d'0-Taïti, rencontre un bananier au Jardin du Roi. Il se précipite sur l'arbre, il l'embrasse en pleurant,

Et son àme attendrie

Du moins pour un instant retrouve sa patrie *.

On a le culte des sentiments domestiques, le culte des morts à la manière antique : Delille ne manque pas de placer des cénotaphes dans ses jardins, à la mémoire d'un ami ou d'un parent :

Ne craignez point d'olTrir des urnes, des tombeaux 2...

La guerre d'Amérique vient de finir : nos victoires navales sur les Anglais ont relevé le patriotisme. 11 y aura donc, dans un bosquet, un obélisque avec cette inscription : < A nos braves marins mourant pour la patrie ^. » Tous les engouements, toutes les manies de l'époque, les découvertes à sensation, les grands hommes, les mots du jour, les anecdotes qui étaient dans toutes les mémoires, — les jardins anglais, Voltaire, Buffon, la pervenche de Jean-Jacques, l'araignée de Pellisson, — tout cela trouve place dans les vers de Delille. C'est à la fois un mémento scientifique, un almanach et un panorama populaire. On conçoit qu'il ait eu un succos prodigieux. Les lectures qu'il fait de ses vers sont de véritables triomphes : « si nous ne craignions pas d'avoir été séduits par l'illusion que l'art du lecteur a su prêter à son ouvrage, nous

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