‹ La fin du classicisme et le retour à l'antique dans la seconde moitié duChapitre 135 sur 281 · Les Jardins, 1, p · texte numérisé non relu

Les Jardins, 1, p

connu l'art. Le vers pour lui n'est que le clavier banal où le virtuose-prodige exécute les morceaux de difficulté et les airs à la mode, avec une perfection infinie de doigté, mais en restant incapable d'inventer/ une mélodie. Les mots ne lui sont qu'une matière^ inerte que sa mémoire ordonne tranquillement suivant des formules connues et sans que son imagination en soit le moins du monde troublée. Il ne connaît même pas, en les maniant, cette volupté que Théophile Gautier comparait à celle du joaillier contemplant dans sa main les eaux changeantes des pierres.

Si nous résumons tous ces traits, si nous nous rappelons avec quelle perfection il a représenté le type < de l'auteur à succès, ménageant, cultivant son public, lui servant à point nommé la marchandise qu'il demande; si nous nous rappelons le vide de ses idées, la banalité de son style, la platitude de sa versification toute mécanique, — et enfin si nous songeons à ses emphatiques funérailles, nous verrons en l'abbé Delille une véritable caricature du poète et dans sesf vers, une dérision de la poésie.

Pourtant une fortune littéraire aussi considérable ne pouvait être absolument une erreur des contemporains. 11 a fallu quelque chose qui entretînt et qui justifiât en somme l'illusion. Ce petit abbé a eu vraiment le culte des maîtres. Comme Saint-Lambert, les modèles qui le hantent, ce sont les plus grands noms de la littérature latine, c'est Lucrèce et Virgile : Virgile surtout, dont il paraît constamment préoccupé et comme obsédé.

Virgile regrette de n'avoir pu chanter les Jardins. Delille va composer les siens. « Nous n'avions point, dit-il, de Géorgiques françaises. Celles de Virgile, si parfaites dans l'exécution, semblaient incomplètes dans leur plan. Il ne nous avait point présenté l'homme des

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champs jouissant de tous les plaisirs que peut offrir la campagne, étudiant tous les aspects variés des saisons, observant la nature pour en mieux jouir,... j'ai tâché de remplir ce vide *. • Et il écrit V Homme des champs, avec l'ambition de compléter Virgile, Il s'avise qu'un Lucrèce manque à la science moderne, et il se met au courant des plus récentes découvertes, il consulte les hommes spéciaux ^, pour composer les Trois règnes.

Si maintenant nous passons au détail des œuvres, nous verrons que les imitations et les traductions déguisées sont innombrables. Delille lui-même les avoile et s'en honore :

Virgile, ô mon maître...

Ressayai dHmiter tes tableaux ravissants :

Que ne puis-je les rendre ainsi que je les sens! Mais ils ont animé mes premières esquisses Et s'ils n*ont fait ma gloire, ils ont fait mes délices 3.

On retrouve le « manibus date lilia plenis », le « ah! tibi ne teneras glacies secet aspera plantas! » Ce Lucrèce, qu'il attaque dans sa Préface des Trois règnes, il lui prend l'épisode de la vache à la recherche de son petit (Ssepe ante deum). A Ovide même, il emprunte la description de la lutte d'Hercule et du Fleuve Acheloûs, dans les Métamorphoses. Mais c'est surtout pour Virgile que son admiration éclate. 11 place son buste dans ses chers jardins. Il fait vœu d'aller en pèlerinage sur son tombeau et trouve, pour le dire, des accents inaccoutumés :

J'irai, de l'Apennin je franchirai les cimes.

J'irai, plein de son nom, plein de ses vers sacrés*...

!. Préface de VlmaginaLion, VIII, p. 33.

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