‹ La fin du classicisme et le retour à l'antique dans la seconde moitié duChapitre 142 sur 281 · Les MniSy I, p · texte numérisé non relu

Les MniSy I, p

moitié du xviii® siècle. Ce qui prouve surabondamment l'importance du genre.

Celle des Géorgiques par Delille a été la plus brillante, sinon peut-être toujours la meilleure. Elle a eu une fortune extraordinaire. A moins de remonter jusqu'à Amyot et CoëfTeteau, c'a été un succès sans précédent pour une simple traduction. II y a là autre chose qu'un fait accidentel.

D'abord cette traduction flattait la manie du xviii® siècle pour l'agriculture, — Delille lui-même le reconnaît dans sa préface, — et d'une façon plus générale, ce culte vague de la nature qui tendait à devenir l'unique religion et l'unique poésie. C'était le moment où tout le monde la chantait : « On nous annonce — dit Grimm — une demi-douzaine de poèmes nouveaux ou prêts à éclore; un de l'abbé Delille sur les Paysages; un autre de M. Boucher sur les Jardins^ encore un autre sur le même sujet par le président de Rosset, auteur des GéorgUiues françaises; les Champs de l'abbé Le Monnier; la Nature par M. de Fontanes; la Nature par M. Lebrun; que sais-je? Nous en oublions peut-être autant que nous venons d'en citer. Plus nos poètes s'éloignent de la nature et plus ils s'obstinent à la chanter*. »

Les Géorgiques de Virgile parlaient* des champs, de la nature — on le savait en gros. Elles étaient donc à la mode. Avec cela, c'était un poème didactique, ce qui changeait du théâtre : Delille le dit bien haut dans sa préface. On trouvait là une œuvre vraiment grande par le sujet et par le style, qui reposait non seulement des vaudevilles et des tragédies, mais des petits vers*

\. Corresp. Hit., XII, 191. C'est ce qui faisait dire à Lemierre :

Ennuyeux formés par Virgile, Qui nous excédez constamment, De grâce, messieurs, un moment Laissez la nature tranquille.

et des poésies fugitives. Surtout la traduction de Delille donnait satisfaction à ce goût renaissant pour Tantique qui, lui aussi, était déjà devenu une mode *.

Gomment Delille a-t-il conçu cette traduction? Dans quel esprit Ta-t-il entreprise?

Et d'abord était-il bien préparé pour traduire Virgile, — non pas sans doute comme nous l'entendons aujourd'hui, — mais comme aurait pu le faire de son temps un latiniste connaissant son métier?

Il ne se préoccupe nullement de la constitution de son texte : celui du P. de la Rue étant le plus en vogue, c'est celui-là qu'il adopte ^ La grammaire ne le préoccupe pas davantage, ni les particularités de la langue. Ses commentaires ne visent qu'à éclaircir les endroits obscurs, et ses éclaircissements ne reposent pas sur une connaissance solide de la langue, sur des raisons grammaticales, mais des raisons de goût ou de la plus grande clarté. De sod;e qu'il lui arrive très souvent de trancher les difficultés, ou même de ne pas les apercevoir ^. — En un poème aussi religieux que les Géorgiques, Delille a laissé de côté la religion. Il rapporte « quelques traits de la mythologie, qu'on peut trouver partout* ». Il est vrai que la science mythologique était encore dans l'enfance; mais que d'éclair-

i. Les Géorgiques de Delille parurent en 1769. Or les premières publications relatives aux fouilles des villes souterraines sont de 1748-49. La lettre de Winckelmann au comte de Briihl est traduite en 1764, l'histoire de Tart en 1766. De 1760 à 1770, il n'y a presque pas une année où ne paraisse une relation de voyage sur Tltalle. Cf. notre chap. ii. De toutes les façons, on peut donc dire que la traduction de Delille était une « actualité ».

2. 11 ne put profiter de la grande et considérable édition de Heyne, qui paraît à partir de 1767; mais on ne voit pas qu'il s'en soit inquiété dans ses éditions ultérieures.

3. Voir en particulier sa note sur les vers 326-327 du liv. I des Géorgiques,

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