Discours préliminaire, ad finem
cissenients n'aurait-il pas pu trouver dans cette Antiquité dévoilée de Montfaucon, dont les Allemands d'alors " savaient si bien tirer parti, ou même dans les mémoires de l'Académie des Inscriptions. Il suffît de comparer Heyne à Delille, pour sentir l'indigence du commentaire de ce dernier. Un peut voir encore dans l'édition du philologue allemand, comment il sait faire concourir les monuments de l'art antique à l'explication de son auteur. Delille n'y songe même pas. Et pourtant c'était là une méthode éminemment française, — celle f' inaugurée par Montfaucon dans son grand ouvrage. En matière d'archéologie, son ignorance est prodigieuse. Il a eu le bonheur — que n'a pas eu l'abbé Barthélémy — de voir le Parthénon avant les mutilations de lord Elgin; il n'y a rien compris. 11 a l'air de considérer le temple de Jupiter comme le dernier mot s^ de l'art grec. Le compte rendu de son voyage qu'il adressa sous forme de lettres à M"*^* de Vaisnes et qui courut les salons, — est un modèle de badauderie *. On est confondu de la légèreté avec laquelle il parle de toutes choses. Elle n'a d'égale que son ignorance en matière d'histoire littéraire. Son discours préliminaire ne nous dit rien de Virgile, de sa vie et de ses ouvrages, qui ne soit la banalité même, ou le comble du vague. Une erreur lui est indifférente s'il peut en tirer une phrase*; et ainsi du reste. Si nous insistons ainsi sur toutes les lacunes de la traduction de Delille et les faiblesses de son commentaire, c'est que par métier il aurait dû être au courant, lui, professeur de
1. Cf. Corresp, l'Ut,, XIV, 108, où cette lettre est reproduite en entier.
2. Il écrira par exemple : « VÈnéide,... ce poème admiré des Romains, immortel comme leur gloire,... qui avait arraché à Octavie des larmes si célèbres, qui valut à Virgile Vhonneur d^ être salué au théâtre comme V empereur lui-même... » (Discours préliminaire.)
troisième au collège de la Marche et, qui pis est, professeur d'éloquence latine au Collège de France; c'est surtout que cette étude philologique du texte de Virgile était l'unique moyen d'en renouveler ou d'en
( approfondir le sens. André Chénier a étudié les anciens autant en philologue qu'en poète K
Ainsi donc il ne faut pas demander à Delille une traduction, qui eût été en français ce qu'était en latin l'édition de Virgile du P. de la Rue, si élégante et si soigneuse. Il a fait et il a voulu faire tout autre chose; d'abord il a vu dans cette traduction des Géorglque^
y un excellent prétexte à montrer ses talents de versificateur : il y a une description de la charrue dont il est très fier. En note, il insiste sur tout ce que le même passage, dans Virgile, renferme d'harmonie imitative et il laisse entendre qu'il a égalé son modèle. Et puis l'agriculture était à la mode et il ne fallait pas manquer une si belle occasion. Mais surtt)ut Delille, tout en dictant ses thèmes latins, se sentait du talent, — un petit talent mondain, tout en savoir-faire, en amabilité et en condescendance : à quoi employer ce talent, quand on est professeur, sinon à rendre
• aimable ce que l'on enseigne? — Les Géorgiqiies ou le triomphe de la version latine, c'est l'idée qui vous vient en lisant cette traduction aussi c fidèle qu'élégante ». Pourtant Delille a ses idées sur la traduction en vers et il a sa méthode. En cela il a dû beaucoup à Dryden, qu'il se donne l'air de combattre dans sa préface. Tout ce qu'il dit de l'honneur de l'agriculture chez les vieux Romains, de l'influence des mœurs, des gouvernements, des climats sur les langues, tout cela est de Dryden*. Mais voici qui est particulièrement