Voir notre chap. vi, p. 238 et suiv
2. On trouve les mêmes idées dans la préface des Saisons de Saint-Lambert, qui a dû puiser à la même source.
LES « POETiE MINORES ». 205
français : « J'ai toujours regardé les traductions comme un des meilleurs moyens d'enrichir une langue. » C'est-à-dire que Delille envisage la traduction de la même façon que tous les traducteurs classiques depuis la Renaissance. De même que l'archéologie n'avait guère d'autre emploi que de commenter les œuvres littéraires dé l'antiquité, de même une traduction d'auteur latin ou grec doit servir surtout à « illustrer » la langue française. C'est le mot d'ordre de Du Bellay écouté par tous nos traducteurs depuis Amyot et Coêffeteau jusqu'à Delille. « Conquérir » un auteur étranger, le franciser, t lui prendre une foule de tours, d'images, d'expressions », et les naturaliser, voilà le but. Il suit de là qu'il ne reste plus rien de ce qui fait la physionomie originale de l'écrivain traduit, ni de son temps, ni de sa race. Là-dessus Delille est très explicite : « Le devoir le plus essentiel du traducteur, dit-il, c'est de chercher à produire dans chaque morceau le même effet que son auteur. » La phrase est un peu ambiguë, mais il n'y a plus de doute lorsqu'il ajoute aussitôt après : « Quand il ne peut rendre une image, qu'il y supplée par une pensée; s'il ne peut peindre à l'oreille, qu'il peigne à l'esprit ; s'il est moins énergique, qu'il soit plus harmonieux ; s'il est moins précis, qu'il soit plus riche. » Or plus haut il avait déjà dit : c Un détail géographique, une allusion aux mœurs pouvait être agréable dans votre auteur au peuple pour lequel il écrivait et ne pas l'être pour vos lecteurs; vous n'êtes donc qu'étrange, lorsque votre auteur est intéressant. » On se demande alors ce qui reste d'un poète quand on lui a enlevé ses images pour les remplacer par des pensées (les pensées de l'abbé Delille! ), quand on a substitué à son harmonie, à ses rythmes, à l'énergie de son vers cette prose fluante et monotonement cadencée qu'on
appelait alors des vers harmonieux , — sorte de musique banale comme une phrase de romance sentimentale ou une ritournelle de danse. Peut-on se flatter après cela de s'être « rempli de son poète* », d'avoir c pris ses mœurs », d'avoir quitté son propre pays € pour habiter le sien »?
Nous pourrions montrer par des exemples tirés de la traduction de Delille à quoi on aboutit avec un tel système : d'abord l'infidélité littérale, puis le contresens perpétuel 2, l'inintelligence de l'œuvre et de son milieu. Mais le triomphe serait beaucoup trop facile. Signalons cependant comme très inférieurs l'épisode d'Aristée ^ et l'épisode de la mort de César. Malfilâtre a traduit également ce dernier : il est incontestablement plus neuf et plus exact que Delille.
Si maintenant nous nous disons que Delille n'a pas voulu faire une traduction savante, mais seulement mettre Virgile à la portée des gens du monde, nous trouverons qu'il a excellemment réussi. Son style ne dépaysait pas trop : c'était bien ce qu'on attendait. Pour un simple littérateur, ses notes étaient claires, instructives, élégantes. Il discute bien les sens, chaque fois que la difficulté peut se trancher sans le secours de la grammaire : c'est bien l'explication à la française, pas trop approfondie. Il a des notes curieuses sur les plantes, ce qui flattait la manie des contemporains pour la botanique. Le tout est bien proportionné,