‹ La fin du classicisme et le retour à l'antique dans la seconde moitié duChapitre 173 sur 281 · Poésies, p · texte numérisé non relu

Poésies, p

de l'euphonie de ces mots : Nymphes Hamadryades! C'est le sentiment de la forme et de la couleur qui a amené Chénier à la couleur locale bien plus que le sens historique qui n'existe pas encore. La beauté quelle qu'elle soit, pourvu qu'elle se révèle sous les espèces antiques, le séduit. Il rêve d'une sorte de sérail où, pour la joie de ses yeux d'artiste et de voluptueux, il aurait réuni toutes les beautés fameuses, depuis la beauté grecque jusqu'à la beauté septentrionale, ce qui a été une idée chère à Théophile Gautier*. Il lit la Bible pour y trouver des formes nouvelles. Dans son poème de Suzanne il veut mettre des t comparaisons asiatiques >, il consultera l'Écriture pour les vêtements, les sandales, les aromates, les trésors, les tapisseries. Pour les mœurs babyloniennes, il consultera Hérodote, pour les chansons d'amour, le Cantique des Cantiques *. C'est encore ce sens de la beauté qui l'avait attiré vers Shakespeare, malgré toutes les restrictions de son goût : il avait senti tout ce que le poète anglais a de commun avec les tragiques grecs. A en juger d'après ses essais et ses plans, on peut croire que c'est surtout la mise en scène qui Tavait frappé, comme Voltaire dans le Jules César. En vrai hellène, la tragédie est d'abord pour lui un plaisir des yeux. Aussi, comme nous le disions, il n'y a pas à proprement parler de couleur locale chez André Chénier. Il ne la recherche pas méthodiquement et de propos délibéré. Ce n'est point une restitution exacte des mœurs du passé qu'il nous ofFre, mais une sorte d'éclectisme esthétique, qui consiste à reproduire les formes de l'art les mieux appropriées à un certain idéal.

i, Chénier, Art d*aimer^ XIII, p. 416.

2. Cf. notes du poème de Suzanne, édit. Becq de Fouquières, passim.

Voilà le dilettante très t artiste » bien plus que le poète qu'a été André Chénier. Si sa grande ambition a été déçue, il n'en reste pas moins un amateur des mieux informés et des plus originaux, un homme de métier très travailleur et très habile. Mais il a eu une seconde prétention qui était d'être moderne, et il y a beaucoup mieux réussi.

Presque partout, sauf dans ses fragments antiques, qu'il n'a pas eu le temps de fondre ou d'ajuster, André Chénier reste l'homme du xviii® siècle. Il en a les sentiments, pour ne pas dire la sentimentalité, les idées et les préjugés; et comme tout cela ne laisse pas que d'être parfois fort déplaisant, il en résulte que le meilleur de son œuvre en est souvent gâté. Sous la forme grecque ou latine toujours un peu laborieuse, on retrouve les polissonneries de Grébillon fils, les déclamations vertueuses de Jean-Jacques ou les admirations de Denis Diderot. Voici d'abord la louange de la nature que tous ses contemporains ont célébrée jusqu'au rabâchage. Bien que Chénier se pique d'être un disciple des anciens et d'aimer la nature comme eux, on peut dire qu'il n'en a point compris la grande idée panthéistique et religieuse, telle qu'elle se révèle dans les Gèorgiques de Virgile. Il n'est pas davantage un réaliste ou un objectif à la manière de Hugo, dont l'œil est fortement impressionné par la couleur ou le relief des objets. Ce qu'il aime, c'est une nature peignée et arrangée pour le plaisir des yeux ou machinée comme un décor, c'est la belle nature^ comme on disait alors. Vue de ce côté-là, son œuvre est comme un musée d'amateur où sont représentées, l'une à côté de l'autre, toutes les manières des paysagistes du xviii<' siècle.

Veut-on le paysage des Fêtes galantes de Watteau, ou de V Embarquement pour Cythère, avec quelque chose

ANDRE CUENIER. 253

des fadeurs de Boucher, voici un morceau qui en donne rillusion :

Là tout aime, tout plaft, tout jouit, tout soupire; Là, de plus beaux soleils dorent Vazur des deux: Là, les prés, les gazons, les bois hat^monieuT, De mobiles ruisseaux la colline animée, L'àme de mille fleurs dans les zéphyrs semée, Là, parmi les ruisseaux, Vamour vient se jouer; Là, sous les antres frais habite le baiser *.

Voici maintenant le paysage sentimental dans le goût d'Horace Vernet et de Loutherbourg, avec tout ce qu'il a de théâtral et de déclamatoire :

Douce mélancolie, aimable mensongère,

Des antres, des forêts, déesse lutélaire,

Qui viens, d'une insensible et charmante langueur,

Saisir Vami des champs et pénétrer son cœur.

Quand, sorti vers le soir, des {frottes reculées.

Il s'égare à pas lents au penchant des vallées^

El voit des derniers feux le ciel se colorer^

Et sur les 7nonts lointains un beau jour expirer.

Dans sa volupté sage et pensive et muette,

// s'assied, sur son sein laisse tomber sa tête \..

Plus loin, c'est le paysage romantique tel que la Nouvelle Héloise l'avait, mis à la mode, avec « les monts chevelus, les torrents et les cascades ». Ailleurs, c'est l'allégorie mythologique dans la manière de Vien. Veut-on maintenant des ruinesl On se rappelle que c'était la fureur de l'époque et que les Ruines des plm beaux monuments de la Grèce, de Le Roy, y avaient singulièrement contribué. Voici donc du Pannini et de l'Hubert Robert.

Partout de longs chemins, des temples, des elles, Des ponts, des aqueducs en arcades voiUés, Des théâtres, des forts assis sur des collines, Des bains, de grands palais ou de grandes ruines :»..,

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