‹ La fin du classicisme et le retour à l'antique dans la seconde moitié duChapitre 18 sur 281 · Hettner, op, cit. I, ii, g · texte numérisé non relu

Hettner, op, cit. I, ii, g

immédiatement connue chez nous *. Il ne faudrait cependant pas exagérer : en réalité on n'a qu'une connaissance fort superficielle et fort incomplète des littératures étrangères et Lessing le relève assez amèrement dans sa Dramaturgie de Hambourg. Rien ne le prouve mieux que ces traductions improvisées ou ces analyses insérées dans les revues pour répondre aux exigences de la mode, bien plus que pour instruire un public sérieux. Quoi qu'il en soit, l'anglomanie littéraire devient une mode dès les premières années du xviiio siècle. Vers 1760, après la guerre de Sept Ans, ce sera le tour de la littérature allemande : on lit Pope, Addison, Milton, Shakespeare, Richardson, Young, Ossian. On traduit Haller, Lessing, Gessner, Klopstock, Gœthe *. Entre autres pièces allemandes représentées en France, Miss Sara Sampson de Lessing fut jouée à Saint-Germain sur le théâtre particulier du duc d'Ayen, — d'après la traduction de Trudaine de Montigny; et Diderot en rendit compte d'une façon très élogieuse dans le Journal étranger ^.

Mais il ne suffit pas de voir du pays, tout dépend des yeux avec lesquels on le voit. On pourrait dresser des tables entières de traductions ou d'adaptations anglaises ou allemandes; il n'en resterait pas moins vrai que c'est toujours la forme classique qui, en France, domine le goût, et tout est là. Bien plus, par delà la forme classique, le tempérament même des races latines, leur conception tout objective de l'art, la prédominance chez elles du côté esthétique sur le côté moral, étaient autant d'obstacles insurmontables

1. Même d'après la CotTespondance littéraire de Grimin, on peut se faire une idée de l'abondance de ces traductions.

2. En 1778, parurent Les Passions du Jeune Werther, ouvrage traduit de l'allemand de M. Gœthe, par M. Aubry. Mannheim.

3. Cf. Corj'esp, littér., Vï, p. 141. — J. Texte, Jean-Jacques Rousseau et les origines du cosmopolitisme littéraire^ p. 136.

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au triomphe de l'esprit et de la culture germaniques. Les deux formes sous lesquelles cet esprit se manifesta d'ordinaire, la platitude bourgeoise et utilitaire et d'autre part le rêve subjectif et indéterminé, répugnaient à tout ce qu'il y a d'aristocratique, de positif et de précis dans l'esprit français.

C'était d'abord dans des traductions qu'on lisait les œuvres étrangères et quelles traductions! Souvent elles étaient illisibles, soient qu'elles fussent bâclées, ou que le traducteur ne connût que très imparfaitement le français *, ce qui en dégoûtait bien des gens. Ensuite on traite ces nouveaux venus comme autrefois les anciens : on élague, on résume, ou on remanie. On commence par faire la toilette de son auteur avant de le produire devant un public aussi délicat ^. Quand il s'agit d'un poète, on aime à le traduire en vers et, suivant la méthode de la traduction classique, on l'embellit, on c rivalise » avec Tôriginal et on essaie de le € surpasser ». C'est une « matière » et en même temps un prétexte à étaler son talent de versificateur. Que l'on compte plutôt toutes les traductions ou les imitations en vers qui ont été faites de Milton ou de Pope au xviiio siècle '. Sauf les anglomanes de parti

1. Grimm s'en plaint fréquemment : ce fut en par lieu lier le cas pour la traduction des Œuvres de Mengs par Jansen. Cf. Corresp. litlér., XIl, p. 505.

2. Voici un passage bien curieux de Diderot, qui donnera une idée de la façon dont on entendait alors les traductions : « Il ne me reste qu'un mot à dire sur la façon dont j'ai traité M. Shaftesbury; je l'ai lu et relu : je me suis rempli de son esprit et j'ai pour ainsi dire fermé son livre lorsque j'ai pris la plume. On n'a jamais usé du bien d'autrui avec tant de liberté. » Essai sur le mérite et la vertu^ discours préliminaire.

3. Fait significatif, le goût français n'a guère admis alors que les philosophes ou les purs classiques anglais : qui admire-t-on le plus? — C'est Pope, c'est Addison, c'est Richardson. Les vrais Anglais comme Young ou Shakespeare inspirent une répugnance mal combattue par l'engouement de la mode. Parmi

pris, on est persuadé que c'est faire un grand honneur à un étranger que de le traduire en français. Voltaire n'écrivait-il pas à Saint- Lambert, à propos de ses imitations de Thomson dans les Saisons : t Pourquoi louez- vous Thomson? C'est le Titien qui loue un peintre flamand. »

Dans ces conditions, on se demande ce qu'une traduction pouvait apprendre de nouveau, en quoi elle élargissait le goût, ou redressait les préjugés. — M™® de Genlis allant voir à Zurich Gessner qu'elle admire, arrive avec toutes les idées préconçues d'une Française romanesque et d'une grande dame : t Je m'imaginais, dit-elle, que l'habitation de Gessner devait être une élégante chaumière entourée de bocages et de fleurs, que l'on n'y buvait que du lait et que, suivant l'expression allemande, on y marchait svr des roses. J'arrive chez lui, je traverse. un petit jardin uniquement rempli de carottes et de choux, ce qui commence à déranger un peu mes idées d'églogues et d'idylles, qui furent tout à fait bouleversées en entrant dans le salon par une fumée de tabac qui formait un véritable nuage, au travers duquel j'aperçois Gessner fumant sa pipe et buvant de la bière, à côté d'une bonne femme en casaquin, avec un grand bonnet à carcasse et tricotant : c'était M""® Gessner K.. » La déconvenue de M"'® de Genlis s'explique en grande partie par la façon dont Gessner avait été présenté au public français 2 : tout ce qu'il y a de sentimentalité bourgeoise

les Allemands, les seuls qui aient eu un véritable succès, c'est Lessing, le plus classique et le plus français de tous, et Gessner avec ses Idylles et poèmes antiques : ce dont Grimm le loue avant tout, c'est d'avoir rendu Théocrite. Corresp. littér., V, 12.

!. Souvenirs de Félicie^ p. 91.

2. Le traducteur Huber disait dans sa préface : « la langue allemande a des hardiesses, que non seulement je ne pouvais

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et même un peu grossière ou un peu niaise dans les Idylles, c'est-à-dire ce qu'il y a de vraiment allemand avait été très atténué par le traducteur. En somme, Tesprit classique impose sa forme aux traductions étrangères, comme elle l'imposait encore aux traductions de l'antiquité gréco-latine.

Précisément à cause de cette persistance de l'esprit classique, on ne prenait des Anglais et des Allemands que ce qui répondait déjà au goût du jour ou ce qui pouvait se concilier sans trop de peine avec le goût national : Grimm, qui n'était pourtant pas Français, se déclarait rebuté par les longueurs de Clarisse Harlowe et avouait avoir c éprouvé dans la lecture de ce livre une chose qui n'est pas ordinaire, le plaisir le plus vif et l'ennui le plus assommant^ ». Il serait injuste d'autre part de ne point reconnaître que ces œuvres anglaises ou allemandes réagissaient à leur tour sur l'esprit public et en précisaient les tendances. Mais ce qu'il importe de bien voir, c'est là nature et la part de l'influence qu'elles ont eue. Il ne s'agit nullement d'une pénétration de l'esprit latin par l'esprit ger* manique. Ce qu'on demandait aux littératures du nord, c'était une sorte d'encouragement dans la voie nouvelle où l'on voulait s'engager par le sentiment profond qu'on était à la fin d'une discipline intellectuelle et d'une forme d'art. On devait donc repousser tout ce qui était strictement anglais ou allemand, t les boucheries de Shakespeare », comme t le genre sombre » de Young : les critiques et les littérateurs du temps sont unanimes sur ce point, sauf des énergumènes comme Mercier. La

pas, mais que je ne devais pas même rendre en français. 11 m*a donc fallu en quelques endroits affaiblir les images, en choisissant à dessein des expressions moins énergiques. • Idylles et poèmes antiques, édiL.de 1796.

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