‹ La fin du classicisme et le retour à l'antique dans la seconde moitié duChapitre 19 sur 281 · Corresp, littér., Il, p · texte numérisé non relu

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Harpe, qui représente assez bien l'opinion moyenne, condamne tout autant que Voltaire les outrances shakespeariennes et Diderot, qui les admire, reconnaît qu'elles sont contraires au goût national et conseille aux Français de s'en abstenir *.

Dès lors, on ne voit pas en quoi le cosmopolitisme de notre xviii® siècle aurait pu contredire le mouvement antiquisant qui le termine. Les contemporains eux-mêmes ont bien pu s'y tromper, d'où des divergences apparentes et un éparpillement des efforts : la simplicité que Ton goûte dans le roman anglais, c'est la simplicité de Nausicaa lavant le linge de la famille, ou celle d'Auguste apprenant à nager à ses petits-fîls. Même le pathétique de Shakespeare était-il si éloigné de celui du théâtre grec? La folie du roi Lear ou la tache de sang de lady Macbeth étaient-elles plus difficiles à admettre que la plaie de Philoctète ou l'épilepsie d'Oreste *? Comme il y avait d'ailleurs plus d'affinité entre le génie ancien et le nôtre, comme nous sommes en particulier des Latins de race, de tempérament et d'éducation, il n'est pas étonnant que ce soient les anciens qui l'aient finalement emporté et que le mouvement antiquisant ait fait échec au cosmopolitisme à ses débuts.

A mesure que l'esprit nouveau s'affirme avec son idéal de culture et d'humanité, le mouvement antiquisant s'accélère et se généralise, au point qu'à la fin du

\. Voir notre chapitre m, p. 100.

2. C'est ainsi, par exemple, que Ducis passe tout naturellement d'une adaptalion d'Œdipe^à Colone à une adaptation de Roméo et Juliette,

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siècle, pendant la période révolutionnaire, ce ne seront plus seulement les idées qui seront antiques, mais jusqu'aux modes, au costume et au langage.

Évidemment il ne s'agit plus de retourner à Técole des anciens : les conditions ne sont plus les mêmes qu'à l'époque de la Renaissance; avec la science positive, l'esprit critique s'est développé : on a une littérature, un art, une civilisation dont on est lier et que l'on compare orgueilleusement aux civilisations de l'antiquité. Ce que l'on voulait, c'était continuer l'esprit de la culture et de la philosophie païennes violemment interrompues par le christianisme. Mais comme les mêmes idées appellent les mêmes formes, recommencer à penser et à sentir comme les anciens, c'était s'acheminer vers leurs mœurs, leurs institutions et leur esthétique. De là vient qu'on se remet peu à peu à les imiter, sans plan préconçu sans doute et d'une façon plus avisée et plus éclectique qu'au temps de la Renaissance; mais enfin on les imite, quelles qu'aient été les hésitations, les incertitudes et même les contradictionSi

S'il en est ainsi, on s'explique que les philosophes aient été très libres vis-à-vis des anciens. Sur certains points, ils les jugent fort sévèrement et quand Voltaire est en belle humeur, il ne se prive pas de répéter toutes les plaisanteries de Perrault, comme par exemple dans La toilette de if"*' de Pompadour, où il se moque des dames romaines, qui ne portaient point de bas et qui ne connaissaient ni le café ni le chocolat *. Il est généralement admis que notre civilisation et notre littérature dans presque tous les genres sont supérieures à celles de l'antiquité. C'est l'opinion qu'on

\ . Les Anciens et les Modernes ou la toilette de M"' de Pompadour (1761).

retrouve partout depuis la Lettre sur Sophocle * de Voltaire jusqu'au Lycée de La Harpe. Mais cela n'empêche pas qu'on se réclame des anciens pour les principes essentiels de la culture et qu'on trouve encore à apprendre et à imiter dans leurs œuvres.

D'abord on se sent de la sympathie pour eux ne fûtce qu'en haine du christianisme, qui était en contradiction avec toutes les aspirations et toutes les idées de l'époque. VEssai sur les mœurs de Voltaire est-il autre chose au fond qu'un long plaidoyer en faveur de la morale antique et un acte d'accusation contre le christianisme rendu responsable de la barbarie et de l'obscurantisme du moyen âge? Une phrase souvent citée de Chamfort nous explique à merveille l'attitude prise par les philosophes vis-à-vis de l'antiquité : t M. de ..., qui voyait la source de la dégradation de l'espèce humaine dans l'établissement de la secte nazaréenne et dans la féodalité, disait que pour valoir quelque chose, il fallait se défranciser et se débaptiser et redevenir grec et romain par l'âme ». Ainsi donc si l'on déteste le christianisme, ce n'est pas seulement parce qu'il est un tissu d'erreurs, c'est surtout parce qu'il a opprimé la nature, tandis que le paganisme apparaît comme le milieu le plus favorable au développement de l'humanité telle qu'on recommence à la rêver.

Ensuite on n'oublie pas que les anciens ont été deux fois les éducateurs du genre humain, avant le christianisme et au temps de la Renaissance. On se plaît à mettre en regard des services rendus par le paganisme à la philosophie les persécutions que le christianisme lui a fait subir. On embellit le tableau à dessein. On ne veut voir de l^antiquité que ses héros, ses penseurs

1. Voltaire, Critique de VŒdipe de Sophocle (Lettres à M. de Genonville), 1719.

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et ses poètes * et du moyen âge, que les bûchers où les sottises de la scolastique : d*un côté des fondations d'empires, des civilisations qui se développent, de grandes œuvres qui civilisent à leur tour; de l'autre, la barbarie et les ruines, ou des disputes de moines aussi ridicules que stériles. Voltaire qui a dit tant de ma des anciens, leur rend au moins cette louange que, par leur culture, ils sont infiniment supérieurs aux chrétiens : € Le public éclairé préférera toujours les Sophocle, les Euripide, les Térence, aux Baïus, Jansénius, Duvergier de Hauranne, Quesnel, Petitpied et à tous les gens de cette espèce ^ ».

Mais on ne s'en tient pas là : comme la philosophie du xviii« siècle n'était en somme qu'un retour au matérialisme, il était naturel qu'elle se réclamât des premiers matérialistes de l'antiquité. Déjà Gassendi, « le père du matérialisme français », avait commencé par réhabiliter Épicure, dont il parle avec tout l'enthousiasme d'un disciple '. Au xvin*' siècle, Lucrèce le dispute à Virgile dans l'admiration des encyclopédistes : Grimm raconte d'une façon assez amusante la joie de Diderot le jour où il crut reconnaître dans le « Félix qui potuit rerum cognoscere causas » une allusion à Lucrèce généralement passé sous silence ou maltraité par les anciens eux-mêmes *. Diderot le commente souvent avec admiration. Il y a même de lui une très

1. Voir dans V Essai sur les mœurs toute la sophistique que déploie Voltaire contre Tacite, pour disculper Néron du meurtre d'Agrippine. De même Diderot ne veut pas que la Consolation à Polybe soit de Senèque.

2. hemarques sur la vie de P. Corneille (Commentaire sur Corneille, I, 22i, édit. Thiessé).

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