‹ La fin du classicisme et le retour à l'antique dans la seconde moitié duChapitre 181 sur 281 · Élégies^ p. 169, v. 24 et suiv · texte numérisé non relu

Élégies^ p. 169, v. 24 et suiv

raine, ils ont fondé la science moderne depuis la mécanique jusqu*à la sociologie, et ils ont sur la nature morale de Thomme les idées les plus enfantines et les plus anti-scientifiques. Il y a là un véritable recul par rapport au xvii« siècle. Prenez-les tous, depuis Voltaire jusqu'à Chénier, c'est toujours la même conception simpliste de Thomme abruti par la superstition et qui n attend que les lumières de la raison pour devenir un sage.

Qu'on étudie d'un peu près son Jeune malade *, le

1. Ce poème ne résiste pas à une analyse un peu approfondie : d'abord une Invocation où des épithèles homériques se mêlent à des détails pris de l'Anthologie. Puis une réminiscence de Virgile, IX* livre de VÉnéide, où l'on retrouve quelque chose des plaintes de la mère d'Euryale, mais sans rien de la mélancolie profonde du « tela curas solabar aniles », ni surtout de Temportement final de Tamour maternel (Figite me, ô Rutuli...). Ensuite les plaintes du fils, qui sont un mélange d'Euripide, de Sophocle et de Racine (voir les notes de Becq de Fouquières). La réponse de la mère, où Théocrite coudoie de nouveau Homère et Racine. Un joli passage imité de Virgile, qui se termine malheureusement par une note sentimentale dans le goût xviii* siècle :

Je la vis, à pas lonts, en longs cheveux épars, Seule, sur un tombeau, pensive, inanimée.

S'arrêter et pleurer sa mère bienaimée,

ce qui détonne singulièrement au milieu de toute cette phraséologie antique.

La mère répond :

Ah ! mon âls, c*est l'amour, c'est Tamour insensé Qui t'a jusqu'à ce point cruellement blessé.

Ahl mon malheureux âls! oui, faibles que nous sommes, C'est toujours cet amour qui tourmente les hommes. S'ils pleurent en secret, qui lira dans leur cœur Verra que cet amour est toujours leur vainqueur.

Il me paraît impossible de ne pas trouver ce couplet extrêmement banal. Après cela, l'aveu, imité encore de la Phèdre de Racine, et les petits détails mignards empruntés de l'Anthologie :

Prends notre amour d'ivoire, honneur de ces hameaux, Prends la coupe d'onyx...

Et encore ceci : « tombe au pied du vieillard ». Ce vieillard

plus vanté de tous ses poèmes, on y trouvera un véritable pot-pourri de souvenirs classiques; on verra que Chénier y est préoccupé uniquement du souci de placer des réminiscences et des expressions. D'idée intéressante, il n'y en a pas. Et pourtant le sujet était beau : c'est l'amour dans ce qu'il a de plus violent et de plus terrible. Il suffît de songer à Virgile et à Racine, les deux modèles de Chénier, pour sentir la banalité de son développement. 11 en est exactement de même dans les autres pièces, VAveugle ou le Mendiant : Chénier s'y montre précisément le contraire d'un < classique. Rien n'égale l'ingéniosité et la grâce mièvre et un peu tourmentée de la forme, si ce n'est le vide absolu du fond.

Peut-on dire au moins que Chénier ait mieux compris la beauté antique que Ronsard? Cela est certain. 11 en a un sens plus juste sinon plus vif; mais il ne faut pas aller plus loin :* Chénier ignore l'art grec classique et archaïque. Pour lui comme pour Winckelmann, l'idéal plastique, c'est toujours l'Apollon du Belvédère ou le Laocoon. On ne connaît encore ni la Vénus de Milo, ni les frises du Parthénon, ni la sculpture d'Égine. Qu'on songe combien nos idées sur l'art antique se sont modifiées depuis la première mission de Morée jusqu'aux fouilles d'Olympie, de Myrrhina et de Tanagra *. Chénier en est resté à l'art alexandrin et romain d'Herculanum et de Pompéi, — aux danseuses et aux marchandes d'amours.

fait sourire « qui n'a pas dit son nom ». Enfin le dénouement prodigieux, invraisemblable: la jeune fiUe arrive tout de suite, suivie du « vieillard », et nous tombons dans le Greuze de V Accordée de village :

Viens et formons ensemble une seule famille : Que mon père ait un fils et ta mère une fille !

1. Cf. Perrot et Chipiez, Histoire de Vari dans l'antiquité^ I, Introduction.

Si encore c'était le pur alexandrinisme! Mais nous avons déjà signalé le mélange du goût antique et du goût xviii* siècle chez André Chénier. C'est d'ailleurs une tendance à laquelle il est très difficile d'échapper, même dans la gravure, qui vise à la traduction littérale : les marbres antiques dans Montfaucon ont un air théâtral qui rappelle le Bernin.

Pour ce qui est des mœurs, c'est-à-dire de la vraie couleur locale, nous avons vu que Chénier ne s'en préoccupe guère. Son antiquité rappelle à la fois Florian, Fénelon et Jean-Jacques. C'est la différence qu'il y a entre cette poésie antiquisante qui vit de réminiscences classiques mal digérées et celle de Leconte de Lisle, qui repose sur l'histoire et la philologie. On peut en dire autant de l'antique de Flaubert dans Salammbô et dans Hérodiade. Peu nous importent chez eux les inexactitudes et les intrusions du goût moderne; il reste quelque chose de solide, c'est l'idée historique élaborée par la critique et ranimée par la^ poésie. Dans les épithètes où Chénier ne voit que des effets euphoniques, Leconte de Lisle retrouve la trace des cultes naturalistes primitifs. A travers les descriptions fastueuses, les phrases éclatantes et sonores de Flaubert, on découvre la rapacité punique, la mobilité et la perfidie du Numide, et par-dessus tout la grande force aveugle et la stupidité du monde barbare.

Si l'on étudiait par le menu un poème d'André Chénier, on sentirait tout de suite la mesquinerie du procédé. Les mauvaises langues disaient que l'abbé Barthélémy, dans son Jeune Anncharsis, avait mis l'antiquité en petits carrés de papier. Chénier a fait la même chose et avec beaucoup moins de critique. Il ne distingue pas entre les mœurs et les usages de l'époque homérique et ceux de l'époque virgilienne, ou alexandrine : c'est la confusion qu'on a tant reprochée à nos

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vers latins modernes. 11 prend de toutes main^; il amalgame les éléments les plus disparates, pourvu qu'ils soient antiques, et sur tout cela il répand la même élégance un peu fade qu'on va voir bientôt dans la sculpture de Thorwaldsen et de Canova. Si bien qu'au milieu de tous ces anachronismes entrelacés et enguirlandés, de tout ce tohu-bohu de souvenirs classiques depuis Homère jusqu'à Claudien, on songe à ces églises hybrides, commencées au xi^ siècle et à peine achevées au xvii*', où l'on trouve des traces de tous les styles, depuis le roman jusqu'au pseudoantique de Vignole, en pass ant par le gothique pur et le gothique flamboyant, et que finalement les Jésuites ont peuplées de leurs tètes d'anges, de leurs triangles et de leurs gloires en bois doré.

Nous essaierons plus loin de déterminer la nature et l'étendue de Tinfluence qu'André Chénier a exercée sur l'école romantique. Nous voudrions maintenant dégager de tout ce qui précède les principaux traits de sa physionomie littéraire et résumer le sens de son œuvre.

André Chénier est un dilettante à qui le don de l'invention a manqué. C'est un érudit et un humaniste opprimé par ses souvenirs classiques et gêné par une théorie étroite et fausse. C'est un homme du xviii*^ siècle, qui en a partagé tous les préjugés, toutes les erreurs et tous les ridicules, mais il en a gardé aussi toutes les grâces et il resté un amateur délicat et fervent, dont il subsistera quelques fragments très purs, parce qu'il les a fidèlement copiés de Tantique. Par définition son œuvre ne pouvait être que fragmentaire}

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et une vie plus longue ne lui aurait pas conféré Tachèvement suprême.

Pour toutes ces raisons donc, on ne saurait l'aire d'André Chénier un novateur et un chef d'école. Le poème de VInvention n'est pas un manifeste gros d'avenir. C'est comme le testament de la poésie classique tout entière, en remontant jusqu'à Ronsard. Comme les régimes et les religions qui meurent, le classicisme avec lui a encore exagéré l'étroitesse de son principe, qui est le principe d'autorité. En prêchant l'imitation exacte des anciens, plus exacte que celle des grands classiques et plus exclusive, il a creusé davantage l'abîme qui sépare la réalité moderne de la forme antique. C'était contraindre cette réalité à un travestissement qui ne peut se réaliser qu'aux dépens de la vérité. Enfin, comme une forme antique appelait logiquement un fond également antique, c'était s'exposer à démentir soi-même son principe et à en venir, comme Gœthe, à une poésie antique par le fond comme par la forme. C'était isoler l'artiste de son siècle et en faire un simple dilettante. Pour tout cela donc, parce qu'il est parti du principe d'autorité, parce que le grand moyen de l'art est pour lui l'imitation, André Chénier se condamnait à une œuvre stérile. Au fond, il ne renouvelle pas le classicisme, il l'affirme une dernière fois et avec plus d'intransigeance avant de mourir. Le mot d'ordre de l'avenir ne sera donné que bien plus tard. C'est la Préface de Cromivell qui le donnera, en faisant justement le contraire de ce qu'a fait André Chénier, en effaçant le principe d'autorité du code poétique et en le remplaçant par la liberté absolue de la forme et du fond.

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