Voyage pittoresque des royaumes de Naples et de Sicile
300 FIN DU CLASSICISME ET RETOUR A l'ANTIQUE.
En somme, si l'on veut avoir de cet art Louis XVI une idée plus complète et en même temps plus une, qu'en suivant strictement l'histoire, il faut grouper artificiellement les principales œuvres qui en ont le mieux exprimé l'esprit. Nous ne saurions trop le redire, nous ne sommes point ici en présence d'une école qui développe régulièrement ses principes : trop de tendances contradictoires ou différentes s'affirmaient au même moment. Il faut se représenter une sorte de musée idéal construit par Gabriel ou Pierre Louis, un Petit-Trianon ou un château Borély, dont les appartements auraient été décorés, comme à Fontainebleau, avec de très discrètes réminiscences du style pompéien : dans le vestibule, sous la lanterne ronde surmontée d'attributs astronomiques *, se dresserait la silhouette élégante de la Diane de Houdon ; on verrait aux murs des appliques de Gouthière, sur les meubles des ciselures de Caffieri, sur les cheminées des terres cuites de Clodion. Fragonard aurait peint les plafonds et les dessus de porte de quelque allégorie mythologique, comme à l'hôtel de la Guimard. Et pour compléter le décor, il y aurait dans le salon tout un groupe de jeunes femmes en robes d'indienne et en fichus croisés, avec des écharpes bleues flottantes; près du clavecin, l'une d'elles, les doigts posés sur une grande harpe dorée, accompagnerait un air de Gluck et on attendrait, pour couronner la soirée, un épisode des Jardins de l'abbé Delille.
Par malheur, il y a quelque distance de ce salon rêvé au salon de la réalité. Dans celui-ci le gros mobilier Empire s'étale à côté des plus délicates inventions
(1786). Sur l'abbé de Saint-Non et ses autres publications illustrées, cf. Gabillot, op, cit., p. 77, 138 et suiv.
1. Se rappeler par exemple la lanterne qui est dans le vestibule du Petit-Trianon.
ÉCOLE DE DAVID ET IMITATION DE L'ANTIQUE. 30 i
des ébénistes Louis XVI. On y écoute, avec des lectures de Paul et Virginie, les lourdes harangues de Thomas ou les odes pédantes de Lebrun. David commence à y introduire sa peinture austère et républicaine *, et bientôt la révolution va détruire ou disperser dans les ventes les restes de ce joli art qui aura eu tout juste le temps de naître et de mourir.
On a dit que Caylus avait formé Vien et que Vien avait formé David *. La formule est peut-être juste pour le premier, elle ne Test plus pour le second. L'antique tel que David l'a conçu est très difl'érent des timides imitations pompéiennes de Vien et il n'y a presque rien dans la manière de celui-ci qui rappelle celle de David. Tout au plus lui a t-il appris à dessiner correctement et, en l'assujettissant au modèle, a-t-il favorisé en lui cet instinct de réaliste auquel il devra presque toute son originalité.
En réalité, David s'est formé tout seul ; il ne relève que de lui, même lorsqu'il semble vouloir continuer en France la prétendue réforme de Raphaël Mengs '.C'est qu'au fond il est un tempérament très original et cela uniquement pour avoir porté à un degré extraordinaire certaines qualités techniques et spéciales. Je ne connais pas d'artiste dans toute Tecole française qui ait été plus entièrement l'homme de son métier, — peintre
1. C'est le comte d'Artois qui commanda à David son tableau de Pana et Hélène', et c'est le comte d'Angivillier, au nom de Louis XVI, qui lui commanda son tableau de Bruius. Delécluze, op, cit,f p. 122.