Op. cit., p
3. Voir en particulier Fontanes, Ode sur les embellissements de Paris, passim.
LA LITTÉRATURE DU DIRECTOIRE ET DE l'eMPIRE. 329
— Malheureusement si le décor impérial est bien fragile, l'art n'est plus qu'un simulacre. Les affirmations hautaines de la critique, ses prétentions à n'admettre plus que les formes sévères du xvii* siècle ressemblent à ces déclarations superbes des monarchies prêtes à sombrer. D'une part une sorte de mascarade antique des institutions et des mœurs, de la littérature et de l'art, et au service de cette illusion, la décrépitude sénile ou la médiocrité prétentieuse. De l'autre, des aspirations confuses, contradictoires même, — tout ce qui sera demain le romantisme et qui n'attend que l'occasion pour éclater et des talents assez robustes et assez jeunes pour se faire valoir.
Il y a pourtant une excuse à cette médiocrité ; mais il ne faudrait pas en exagérer la valeur : c'est que jamais écrivains n'ont travaillé sous un maître plus dur et plus susceptible. L'Empereur prétend faire d'eux des instruments de règne. Il a ses idées en littérature. Ecoutez-le dans une conversation avec Fontanes : « Vous aimez Voltaire, vous avez tort; c'est un brouillon, un boute-feu, un esprit moqueur et faux... — Vous vous retranchez sur ses tragédies... 11 n'en a fait qu'une bonne, Œdipe... Défendrez-vousson Ores/e et son Drutusl Est-ce ainsi qu'on doit peindre les changements de dynastie et de gouvernement? C'étaient pourtant deux beaux sujets. — Je veux les refaire,... cet été j'aurai du loisir; je ferai la prose et vous les vers *. » Ailleurs il
i. Cité par Sainte-Beuve, Notice historique sur M. de Fontanes, en tête de l'éciition de ses œuvres. Paris, Hachette,
faut Tentendre juger Tacite avec Wieland * . Une autre fois, il apprend qu'on commente à l'École normale VÉlogede Marc-Auréle de Thomas et le Dialogue de Sylla et d'Eucrate de Montesquieu, et il ne cache pas son mécontentement. Là-dessus, il développe ses idées sur l'enseignement, il indique Corneille et Bossuet comme les grands maîtres de la jeunesse ^. Une autre fois encore il esquisse toute une méthode de l'histoire de France, telle qu'il l'entend 3. S'il eût duré davantage c'était la littérature tout entière disciplinée comme un régiment.
Mais si étouffante qu'ait été la tyrannie impériale, elle eût échoué contre des talents vraiment forts et originaux. Et c'était là justement ce qui manquait le plus. La plupart des écrivains de cette époque sont des survivants de l'ancien régime, — les Delille, les Lebrun, les Chénier, les Fontanes; c'est l'école des vieillards tout entière aux regrets du passé. Ils ont beau écrire le contraire, au" fond ils sont convaincus que tout a été dit. Ils sont tous, plus ou moins, comme ce Royer-CoUard disant à Alfred de Vigny : « Je ne lis plus, monsieur, je relis ». C'est le misonéisme, dans toute son intransigeance, malgré l'ironie ou les politesses dont il s'enveloppe. En Fontanes, homme de cour et poète, nous apparaît le type du lettré de ce temps, à l'imagination vaguement catholique, comme Chateaubriand, mais épicurien dans le fond et classique de la vieille roche, comme les plus purs descendants littéraires du xviii® siècle. Il faut se le représenter dans son petit cabinet de Courbevoie : « Tout y était
i. Cf. Mémoires de Talleyrand, Calmann Lévy, Paris, 1891, t. I, p. 442.
2. Cf. Villemain, Souvenirs contemporains d^hisloire et de littérature (Une visite à VÉcole Normale en 1812)^ 1. 1, p. 137 et suiv.