Cf. Poésies de Millevoye, p
348 FIN DU CUSSICISME ET RETOUR A l'aNTIQUE.
Bocq do Fouquit^res a déjà fait voir tout ce que Millevoyc a dû à Chénier alors inconnu ». Il lui prend des expressions et des vers presque entiers, mais eomme le prorc^dé est différent! Bien qu'il ait traduit les BwoUques de Virgile et mis en vers quelques odelettes d'Anarréon, il n'a pas, comme son modèle, la familiarité et la connaissance approfondie des poètes anciens; il n'en a pas surtout l'intuition : son antiquité n'est qu'un placage deChénier appliqué sur des sujets antiques.
Et voilà à quoi aboutit l'efTort le plus considérable de toute cette littérature : d'une part, chez les plus sérieux et les mieux doués, des paraphrases ou des traductions ; chez les autres, — descriptifs ou poètes légers, — une sorte de retour atavique au bavardage, et au prosaïsme de nos faiseurs d'épopées du moyen Age, avec un assaisonnement de grivoiserie, de sensiblerie ridicule ou de mythologie surannée.
Un pourtant est parvenu à fixer ce mirage antique qui flottait alors devant les imaginations; mais celui-là est très grand, d'autant plus grand qu'il était seul de son espèce et de sa taille : les Martyrs de Chateaubriand peuvent être considérés comme la plus parfaite expression de ce qu'on a appelé depuis le style Empire. C'est le dernier fruit d'une littérature épuisée, c'est la fin d'une tradition, et il faut avouer que, grâce aux Martyrs^ la tradition classique s'est fermée glorieusement.
1. Becq de Fouquières, Poésies d'André Chénier, édit. de 1872 (Bibliographie de ses œuvres, LVII).
LA LITTÉRATURE DU DIRECTOIRE ET DE L*ÈMPlRE. 349
Je sais bien que l'on y cherche, et que l'on y voit généralement tout autre chose. Cela vient de ce que l'on néglige les intentions et les doctrines de l'auteur lui-même pour ne retenir que ce qu'il y a de plus ou moins romantique dans son livre : cela tient surtout à la complexité du caractère de Chateaubriand, laquelle est très propre à induire en erreur sur sa véritable physionomie littéraire.
Chateaubriand, comme Lamartine, est dans son fond un lyrique, c'est-à-dire un génie absolument spontané et indépendant, ni classique, ni romantique : il est hors cadre, il n'appartient à aucune école. Ce lyrisme, il est fait de toutes les aspirations puissantes et vagues, de tous les emportements du Barbare, et il a trouvé tout naturellement sa forme dans la poésie ossianesque. Atala et les Natchez ont exprimé tout cela : c'est ce qu'il y a, dahs l'œuvre de Chateaubriand, de plus primitif et de plus personnel. S'il n'eût jamais écrit que pour lui, s'il ne s'était pas cru obligé de conquérir une place dans le monde par son talent d'écrivain, il n'aurait sans doute jamais connu d'autre note que celle-là. Mais il a voulu être un homme de lettres, et il a pris la livrée littéraire de son temps.
Tout jeune il vit dans la société des Parny, des Chamfort, des Fontanes. Il visite le vieux poète Lebrun et n'aspire qu'à se faire imprimer dans le Mer* cure ou VAlmanach des Muses : ses vers sont dans le goût classique décadent le plus pur* et, comme dit Sainte-Beuve, ils auraient pu être signés Berquin ou Léonard. Plus tard à Londres son amitié se resserre avec Fontanes. Il ne faut pas sans doute exagérer l'influence de ces liaisons, mais toujours est-il que Cha*
1. Il a inséré une idylle, V Amour des champs dans VAlmanach des Muses de 1790.
teaubriand s'est ressenti toute sa vie d'avoir eu pour contemporains les admirateurs de Delille et de Thomas. Il pourra bien parler d'eux très légèrement dans ses Mémoires d'outre- tombe, le débutant de 1802 n'en usait pas ainsi avec t M. Delille * » ou « M. de La Harpe ^ >. — En dehors des contemporains, ses admirations vont aux œuvres les plus classiques : il estime la Hewiade, dont il invoque encore l'exemple à propos des Mnrtyrs^. Il est entendu quAthalie est le chef-d'œuvre de l'esprit humain. Parmi les étrangers, il ne connaît pas Shakespeare, ou tout au moins il n'en dit rien : ceux qu'il vante, c'est le Tasse, c'est Milton, c'est Klopstock, toutes réputations faites depuis longtemps et consacrées par le goût classique du xvin*' siècle. Il parle de Dante, mais après Rivarol, et Ton sent bien qu'il trouve Milton très supérieur*.
Ceci serait encore peu de chose : il faut voir les déclarations de ses préfaces : t Je ne veux rien changer ni rien innover en littérature; j'adore les anciens, je les regarde comme nos maîtres; f adopte entièrement les principes posés par Atistote, Horace et Boileau; Vïliade me semble être le plus grand ouvrage de l'imagination des hommes, VOdyssée me paraît attachante par les mœurs, VÉnéide inimitable par le style, mais je dis que le Paradis perdu est aussi une œuvre sublime, que la Jérusalem est un poème enchanteur, et la Henriade un modèle de narration et d'élégance. » Plus loin : c II
1. Voir l'éloge qu'il fait, dans le Génie du christianisme, de « la poésie descriptive où M. Delille a excellé », celui de La Harpe dans la Préface des Martyrs. Il en parle même en termes fort honorables, malgré les restrictions, encore dans les Mémoires tVoulre-tomhe, t. II, p. 299.