Corresp. lilt., IV, p
monuments et des lieux ajoute à la connaissance des textes. Enfin, comme une sorte de couronnement de tout ce grand labeur de la Compagnie depuis sa fondation, l'abbé Barthélémy publiait en 1789 son Voyage du jeune Anacharsis en Grèce. Critique littéraire, histoire des mœurs et des institutions, épigraphie, numismatique, reproduction des monuments, tout s'y trouvait résumé et fondu : Barthélémy nous dit lui-même qu'il n'a pas cessé d'y travailler depuis 1757. Mais ce n'était pas seulement le fruit de toute une longue vie de recherches et d'études, c'était en réalité le bilan de l'érudition française au xviii® siècle.
Malheureusement tout cet échange d'idées et d'aperçus nouveaux se passait entre gens du métier. En dehors de l'Académie des Inscriptions on ne s'en doutait guère ou on ne s'y intéressait pas. Il nous faut cependant essayer de démêler ce qui, de proche en proche, et d'une façon plus ou moins directe, en est parvenu jusqu'au grand public.
Cette fameuse querelle des anciens et des modernes, qui avait tant préoccupé le siècle précédent, n'avait pas été tranchée d'une façon définitive; elle était plutôt assoupie que terminée : Voltaire, Diderot, Marmontel, La Harpe y reviennent encore en faisant des concessions toujours plus larges, mais sans se séparer néanmoins, pour le fond, des modiimcs du xvii<* siècle. Le débat peut se circonscrire à trois grands noms, Homère, Pindare et Théocrite; Homère et Pindare n'avaient pas été complètement justifiés des attaques de Perrault, ni Théocrite, des attaques de Fontenelle
Il y avait encore la question de la tragédie grecque et de la comédie ancienne dans son jirinripal représentant, Aristophane. L'Académie sentait qu'il fallait en finir avec toutes ces erreurs et ces jugements superficiels. Elle sentait même qu'il était de son devoir d'intervenir et l'on voit que tout ce qu'elle comptait d'hellénistes s'est efforcé consciencieusement de redresser sur tous ces points l'opinion faussée par les modernes. Qu'elle y ait réussi, c'est ce qu'il est difficile de soutenir. Toujours est-il que par son obstination à défendre les victimes des Perrault et des Fontenelle, elle a fait comprendre qu'une injustice avait été commise et qu'il y avait là un procès littéraire à reviser.
Nous ne parlerons pas des traductions de Théocrite et de Pindare par Hardion et l'abbé Massieu, bien qu'elles prétendent donner une idée plus juste de l'original. Mais les commentaires dont ils ont accompagné leurs traductions renferment çà et là des aperçus nouveaux, dont la critique littéraire pouvait faire son profit. C'est ainsi que Hardion, distinguant en quatre classes les bergers siciliens *, et mettant les chevriers au dernier rang, explique par cette condition inférieure, la grossièreté et la rudesse plus grande de leurs propos. 11 insiste aussi sur ce fait que tous ces bergers sont des êtres réels et non des personnages allégoriques comme chez Virgile, et, réfutant les critiques de Fontenelle, qui ne demandait à l'églogue qu'une demivérité, il loue précisément Théocrite du réalisme de sa poésie. De même l'abbé Massieu, dans ses commentaires sur Pindare, est le premier qui ait entrevu l'importance d'une victoire olympique aux yeux des Grecs. 11 remarque que le poète en célébrant la famille et la
1. A/ém. de VAcod, des Inscr.y Discours sur les bergers de Théocrite, IV, p. 534.
patrie du vainqueur ne faisait guère que développer la formule dont le héraut s'était servi pour proclamer sa victoire *. Chabanon va plus loin : il voit dans l'association de la musique à la poésie la raison des prétendues incohérences de Pindare : t La poésie de chant a dû être une poésie d'harmonie, de trouble et d'enthousiasme 2 >. Le poète lyrique obéit à des lois particulières : € S'il doit énoncer quelques idées, ce ne seront point des raisonnements ». Cela restait sans doute encore bien superficiel, mais à coup sûr était plus pénétrant que « le beau désordre > vanté par Boileau. En tout cas, lorsque sa traduction des Olympiques parut en 1772, elle eut le mérite de suggérer à Diderot des vues ingénieuses sur la composition de l'ode pindarique. En quelques lignes, il esquisse presque la théorie de Dissen sur Vimplkation des parties ^. Ce qui prouve que les gens de lettres, avec un peu plus d'esprit de suite et de sérieux, auraient pu arriver à des idées plus justes sur le lyrisme grec et s'épargner de ridicules et maladroites imitations. La même année, Vauviliers publia son Essai sur Pindare, qui est comme le résumé de toutes ces idées flottantes auxquelles il ajouta une opinion personnelle et reprise depuis par la critique sur l'importance des mythes dans l'Ode triomphale. Si l'on songe en même temps aux tentatives pindariques de Lebrun et d'André Chénier, on verra que Pindare, dans ces dernières années du siècle, a reconquis une sorte de faveur et d'actualité *.
1. Mém, de VAcad. des Inscr., V, p. 95. — A. Groiset, La poésie de Pindare et les lois du lyrisme grec^ p. 114.