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CHAPITRE IV

LE THEATRE ET L'iMITATION DE l'aNTIOUE

I. Décadence et infériorité du théâtre au .wni** siècle. — Maintien des formes consacrées. — Succès des tragédies imitées de l'antique. — La fausseté du système dramatique français condamnait d'avance toute tentative de rénovation.

II. Quand on recommence à revenir àTantique : tragédies antiquisantes de Voltaire. — Influence de Crébiilon et de Châteaubrun. — Abondance des tragédies et des opéras inspirés de l'antique dans la seconde moitié. du xv!!!*" siècle. Guimond de la Touche, Lemierre, Poinsinet de Sivry, Gluck, Piccinni, Ducis, Rochefort, La Jïarpe, Doigny du Ponceau, Lefèvre. — Nouvelle édition du Théâtre des Grecs de Brumov. — En quoi la tragédie grecque répugnait à la forme de la tragédie française. — U fp/iigéme en Tauride de Guimond de la Touche, enthousiasme du public. — Œdipe chez Admète de Ducis, son succès. — Ce qu'il y a de moderne dans la pièce. — Qualités par où elle se rapproche de l'antique. — Le Philoctcte de La Harpe. — Il ne comprend rien au fond du drame de Sophocle. — Sa pièce met Sojdiocle à la mode, les opéras. — Influence de Gluck, admiration enthousiaste qu'il inspire. — L'opéra conçu comme une tragédie grecque. — Supériorité de l'opéra de Gluck sur la tragédie décadente. — Que Gluck est le seul grand poète qu'ait connu notre xvni* siècle.

m. Réformes dans la déclamation, la mimique, le costume et le décor sous l'influence de l'antique. — Supériorité des acteurs français reconnue par Gœthe. M"" Clairon, son premier essai au théâtre de Bordeaux. — Étude historique des rôles. — En quoi ces réformes étaient contraires à l'esprit de la tragédie classique. — La mimique, combien le

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xviii* siècle s'en est préoccupé, idolâtrie des gens de théâtre.

— Publications relatives à l'art du comédien. — Influence de Garrick et des comédiens anglais. — Le jeu tragique de Lekain. — No verre et sa Lettre sur la danse et les ballets.

— 11 essaie de ressusciter la pantomime des anciens. — 11 conçoit le ballet comme un genre indépendant. — Supériorité des acteurs et infériorité du genre dramatique au xvm* siècle. Que cette supériorité est une des causes qui ont amené la ruine de la tragédie.

IV. Le costume et le décor. — DéOances légitimes de Voltaire.

— Ce qu'il y avait de pompeux et d'approprié au caractère de la tragédie dans le costume théâtral (lu xvu* siècle. — Innovations do M"" Clairon. — Publications relatives au costume : Levacher de Chamois. — Désaccord des acteurs.

— Premiers essais de couleur locale, Larive, M"* de Saint- Huberty. — La décoration, Voltaire décorateur. — Le décor dans Œdipe chez Admèt(, dans le Coriolan de La Harpe. — Il tend de plus en ]ilus à tout envahir. — Le décor idéal de V Orphée de Gluck.

11 nous ' faut parler du théâtre , bien qu'au xviii' siècle il n'ait déjà plus grand'chose à voir avec la littérature. Mais des tentatives intéressantes pour se rapprocher du drame antique y ont été faites et, ne fût-ce qu'à titre de document ou d'indice d'un certain état général des esprits, il vaut la peine de s'y arrêter.

A cette époque, la fourniture des théâtres devient une sorte de service public : l'opéra, la tragédie, la comédie et le vaudeville sont des denrées de première nécessité, des objets de consommation journalière, surtout aux approches de la Révolution, où, suivant un mot connu, Paris n'est plus que le t café de l'Europe ». Le publie, encore retenu au siècle précédent par des scrupules religieux ou des préjugés de caste *,

i. Cf. Despois, Le théâtre français sous louis X/F(Le publie des théâtres), p. 303.

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se montre de plus en plus avide de cette espèce de plaisir et se précipite en foule aux spectacles de tous genres qui sollicitent sa curiosité. Les théâtres se multiplient : théâtres des Boulevards, théâtres de la Foire, succès grandissant et consécration officielle de rOpéra-Gomique *. En dehors des salles publiques, il y a une foule de théâtres particuliers, qui ont leurs auteurs et leurs compositeurs attitrés. Il y a même des représentations clandestines où il faut montrer patte blanche pour être admis, tellement les sujets et le style sont licencieux 2. Avec cela, la manie de jouer la comédie se répand dans les hautes classes comme dans la riche bourgeoisie : c'est une passion, une folie qui entraine jusqu'à Marie- Antoinette et les princes du sang. Ce cabotinage prend de telles proportions que les Français, à partir de ce moment, passent au rang d'amuseurs du reste de l'Europe. On ne se gène pas pour nous dire que nous sommes < une nation de singes » et que nous ne savons faire que des chansons et des comédies. Cette multiplication des théâtres, cet abus du plaisir dramatique devaient faire tomber le genre si bas qu'il ne s'en est jamais relevé.

En ce qui concerne la tragédie, si la statistique permet d'établir— contrairement au préjugé répandu — qu'à cette époque le nombre des sujets modernes balance celui des sujets antiques, il n'en est pas moins vrai que ce sont toujours les traditions grécoromaines, si affaiblies qu'on voudra, qui régnent sou-

1. Le 20 décembre 1751, l'acleur Monnet obtiejil Tagrémcnt (lu roi pour le rétablissement définitif de l'Opéra-Comique.

2. Cf. Ed. de Concourt, La Guimard, pour le genre de spectacles qu'on représentait sur le' théâtre particulier de la célèbre danseuse, p. 80. Il y eut même des troupes d'amateurs qui jouaient régulièrement. Lekain fit ses débuts au théâtre de l'hôtel de Jabach, rue Saint-Méry. Cf. Mémoires de Lekain {Faifs paHiculiers sur ma première liaison avec M. de Voltaire) t

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verainement au théâtre. On n'a à la bouche que les grands noms de Sophocle et d'Euripide, même les plus avancés d'entre les modernes, comme Diderot. Ensuite, si Ton tient compte de l'éducation de collège, des habitudes antérieures de la scène, on comprendra que l'imagination du public s'accoutumât difficilement à rencontrer au théâtre, même sous des noms nouveaux, autre chose que des types dramatiques consacrés. Ce qu'il y a de certain, c'est que presque tous les essais d'imitation de l'antique furent chaleureusement applaudis. Si l'on en excepte le Siège de Calais, on peut dire que ce furent les plus grands succès tragiques du siècle. Déjà YOEdipc de Voltaire avait eu quarante-cinq représentations c dans sa nouveauté * », chiffre prodigieux pour l'époque et auquel n'atteignit jamais aucune de ses autres «pièces. Mérope ^ en approcha et peut-être qu'Oreste aurait été un triomphe encore plus éclatant sans la cabale de Crébillon. Vfphigénic en Tauride de Guimond de la Touche excita de véritables transports et obtint un succès à rendre jaloux Voltaire lui-même ^. Il n'est pas jusqu'au Philoclète de La Harpe, pourtant si froid et si dénué de poésie, qui n'ait été favorablement accueilli. D'abord très applaudi en lecture publique, à l'Académie, il eut un succès d'estime très décidé à la représentation *.

Ce qu'il y a d'incontestable encore, c'est que ces pièces sont en général les plus intéressantes du réper-

1. Cf. Bengesco, Voltaire, bibliographie de ses œuvres, I, p. 2.

2. Barbier dit dans son journal : « Le parterre a applaudi à tout rompre. 11 réclama le poète sur la scène ». (Journal de Barbier, éd. Charpentier, t. Vlll, p. 232, cité par Bengesco, op. cit., ï, p. 39.)

3. « Depuis la Zaïre et la Mérope de M. de Voltaire, on n'a point vu d'exemple d'une pareille réussite. L'auteur a été obligé de paraître sur la scène; 11 s'est trouvé mal au milieu des acclamations du public. » Corr. litt., TU, p. 393.

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