Cf. Coït, litt,, II, p
2. Seules les Troyennes ont été réimprimées. Châteaubrun se refusa à une nouvelle édition de ses deux autres pièces. Cori\ litt., XI, p. 72. — Patin affirme qu'il avait également composé un Ajax et un Anligone, auxquels il arriva un singulier accident : « Il les avait oubliés un an ou deux dans un tiroir qui ne fermait point. Un jour il lui prit fantaisie d'y jeter les yeux. Après les avoir cherchés inutilement, il demanda à son domestique, en lui montrant le tiroir, s'il n'y avait point vu deux gros cahiers : « Vraiment oui, monsieur, répondit celui-ci, car c'est avec ces vieilles paperasses que depuis longtemps j'enveloppe les côtelettes de veau qui vous sont servies et que vous trouvez si bonnes comme cela ». Éludes sur les tragiques grecs (Eufïpide, I, p. 425).
3. « La tragédie d'Hypermnestre a été jouée pour la première fois le 3 août avec des applaudissements universels. » Corr, lut., IV, p. 32.
admirateurs comme un purdrame antique (19avril 1774). Orphée et Ewydice était joué presque en même temps (2 août 1774), Alceste en 1776, Iphigénieen Tauride en 1779. Les rivaux et les imitateurs de Gluck le suivent ou essaient de le vaincre sur son propre terrain : Piccinni finissait par faire représenter une autre Iphigénie en Tauride en 1781, puis sa Didon en 1783. Lemoine, un élève de Gluck, avait donné, en 1782, une Electre imitée de Sophocle. Auparavant, on avait vu VCEdipe chez Admète de Ducis (1778), puis une traduction de VÉlectre de Sophocle par Rochefort, de l'Académie des Inscriptions, avec les chœurs mis en musique par Gossec (1783), et quelques mois plus tard le Philoctète de La Harpe (1783). En 1787, YŒdipe à Colone de Sacchini était élpvé presque aussi haut que les chefs-d'œuvre do Gluck; enfin la même année voyait un Hercule au mont (Eta do Lefèvre et une Antigone deDoigny du Ponceau, deux tragédies inspirées encore de Sophocle. Il ne faut pas oublier que c'est le moment où Homère est le plus en faveur S où Chabanon et ' Vauvilliers traduisent Pindare, Lefranc de Pompignan les tragédies d'Eschyle et de La Porto du Theil les Choéphores. Celui-ci donna plus tard — on collaboration avec Rochefort — une nouvelle édition du Théâtre des Grecs de Rrumoy, qui parut à partir de 1785. C'était un remaniement complet : Charles Rrottier s'était chargé de la rédaction entière de l'ouvrage et de la traduction d'Aristophane; de La Porte du Theil, de la traduction d'Eschyle; Rochefort, de relie de Sophocle, et Prévost, de celle d'Euripide. Une telle entreprise ne pouvait guère se justifier que par un mouvement très prononcé de l'opinion en faveur du théûtre antique.
Quoi qu'il on soit, il est certain pourtant que toutes
1. Cf. notre chapitre u,Les travaux de Véruditiorifp, 61 et suiv.
ces tragédies et tous ces opéras plus ou moins imités ou inspirés du drame grec, n'ont ni la même valeur ni la riième signification. Il y a un départ qu'il faut faire tout de suite. D'abord, il faut éliminer les tragédies de Voltaire qui ne répondent point aux mêmes préoccupations et qui appartiennent à une autre époque, puis bon nombre de pièces, comme celles de Châteaubrun, de Lemierre et de Poinsinet de Sivry, qu'on pourrait appeler t la queue de Crébillon » *. Il est évident en effet que ce qui a guidé Voltaire dans le choix de ses sujets antiques, ce n'est point du tout le plan bien arrêté de ressusciter la tragédie grecque, ni même de l'imiter à la façon de Racine. Il n'y voit qu'un moyen de faire échec à la tragédie romanesque de son temps et d'être désagréable à Crébillon en lui prouvant qu'il n'entend rien aux anciens. Il y trouve aussi une justification pour ce qu'il veut introduire au théâtre de plus simple et de plus pathétique. D'ailleurs il était incapable de lire dans le texte original les tragédies grecques, d'en faire, comme Racine, une étude patiente et approfondie, de les annoter de sa main comme lui, — aussi bien celles d'Eschyle que celles d'Euripide. Presque tous les dramaturges d'alors en
1. Toutes ces tragédies n*ont de grec que le nom. Châteaubrun avait cru devoir introduire un épisode amoureux même dans son Philoctète. Pour tout ce qu'il y a de contraire au goût antique dans Châteaubruu, cf. Laharpe, Cours de lill., t. X, p. 2o9. — Patin, Étude sur les tragiques grecs (Sophocle), p. 146. — Lessing, Laocoon, chap. ii. — h Bypennnestre de Lemierre n'avait d'autre mérite qu'une intrigue relativement slniple et le coup de théâtre vraiment dramatique de la scène finale, mais « il était fondé, comme dit Grimm, sur un escamotage qui est trop puéril et trop contraire à la majesté de la scène tragique ». Corr. litt., IV, p. 38. Cf. Laharpe, Cours de lut., X, p. 265. — Patin, Étude sur les tragiques grecs (Eschyle), p. 184. — Quant à Térée, c'est un tissu d'horreurs tragiques dans le goût de Crébillon. Cf. Corr. litt,, IV, p. 416. Idoménée, dont le sujet avait déjà été traité par Crébillon, est une pièce
122 FIN DU CLASSICISME ET RETOUR A l'ANTIQUE.
sont là. En réalité, on ne connaît que la traduction de Brumoy, où l'on découpe de beaux sujets bien c horribles », comme vont faire plus tard nos dramaturges romantiques dans les chroniques du moyen âge, ou même dans de simples faits divers.
De tous ces auteurs de tragédies antiquisantes, il n'y a guère que Ducis et La Harpe qui aient, réellement étudié leur modèle d'un peu près et essayé de reproduire quelque éhose de la couleur antique. Mais encore ne faut-il rien exagérer : un Lessing ou un Goethe, familiarisé avec les textes et au courant des découvertes récentes de l'archéologie, pouvait bien tenter, à force de science et de divination, de retrouver le principe de vie d'une forme d'art évanouie depuis plus de deux mille ans et d'en faire passer un reflet sur la scène moderne. Mais des hommes de métier sans culture sérieuse, sans même un sentiment un peu profond de la dignité de l'art, ne pouvaient véritablement y prétendre. C'était d'ailleurs toute une éducation dramatique et avec cela toute une philosophie qui écartait les Français d'alors de la tragédie grecque. D'abord l'extrême simplicité de la fable déconcertait, et était en contradiction avec toutes nos habitudes et avec toutes nos théories sur le drame. Pos de coups de théâtre habilement ménagés, pas d'événements artificiellement enchaînés de manière à produire une progression d'intérêt, ri( n de cet art inférieur qui est le triomphe du théâtre moderne, — en un mot de cette habileté technique que Racine célébrait déjà dans sa réponse à Thomas Corneille. On a pu définir la tragédie grecque : « un morceau complet en lui-inême
« philosophique » où une jeune princesse, Erigone, dit leur fait aux prêtres et à la superstition. Gela n'empêche pas que Lemierre passait pour un imitateur des anciens. Cf. Corr. litt., IV, 87 ;V, 458.
de la légende héroïque, traité poétiquement dans le style élevé, pour être représenté comme partie intégrante du culte public, dans le sanctuaire de Dionysos, par un chœur de citoyens d'Athènes et deux ou trois acteurs * ». Et, on effet, la tragédie grecque n'est pas autre chose que la légende découpée on scènes. Voltaire en concluait que los Grecs on étgiient restés à l'enfance de l'art et que Sophocle aurait eu beaucoup à apprendre de Corneille et de Racine 2.
Plus inintelligible encore que la simplicité du développement était la poésie des légendes et des mythes. Quoi d'étonnant à une époque où le sens de la poésie en général s'était perdu? Et, malgré cela, tous ces dramaturges de décadence se précipitent, comme d'instinct, sur les fables les plus invraisemblables de la mythologie ou de l'histoire légendaire. On dirait qu'il n'y a jamais de crimes assez atroces, de merveilleux assez échevelé pour leur fantaisie ^. Tout cela, ramoné chez eux aux lois de la plate réalité, devient enfantin et ridicule. Déjà les classiques avaient senti ce qu'il y a de contradictoire entre le mythe et le rationalisme de la tragédie française moderne. Racine s'en était merveilleusement tiré en laissant dans l'ombre le côté légendaire des fables pour en faire ressortir uniquement la part de vérité humaine. Ses successeurs seront beaucoup plus maladroits. Rien n'est pénible, par exemple, comme les misérables critiques de Voltaire contre les prétendues invraisemblances de VCEdipe Roi * de Sophocle et les ruses mesquines auxquelles il
4. Wilamowitz-Moellendorf, Einleitung in dieaitische Tragôdie, Voir le commentaire de cette définition par M. Weil : Journal des savants, janvier 1891.