Lettres à M. de Genonville {Lettre V
a recours pour les pallier dans sa pièce. Aussi Lessing avait-il beau jeu contre le spectre de Ninus, qui apparaissait en plein midi dans Sèmiramis ^ La scène française tombait au niveau d'un théâtre de marionnettes. On n'avait plus la naïveté voulue pour admettre la fable en toute simplicité de cœur, et le sens critique n'était pas assez développé pour qu'on ne vît dans le mythe ou dans la légende que leur contenu poétique, et ainsi on n'avait d'autre alternative que la platitude ou le grotesque.
Il ne faut donc pas s'attendre à retrouver dans les imitations françaises des tragiques grecs au xvm® siècle l'esprit ni surtout les mœurs du théâtre antique. On se demande alors ce qui reste des anciens si l'on élimine tout cela.... Peu de chose : une antiquité de convention sans grande valeur d'art par elle-même, mais qui, en exaltant certains sentiments depuis longtemps disparus, a contribué à révéler une humanité plus primitive et plus poétique, et qui enfin, par ce qu'elle avait justement de conventionnel et d'inapte à l'expression de la vie, forcera l'art à abandonner une forme et une esthétique devenues stériles, et à se frayer une autre voie.
Peut-être faut-il ici accorder au moins une mention à VIphigénie en Tauride de Guimond de la Touche, qui fît une si grande impression sur ses contemporains : Grimm lui-même, dans un premier compte rendu, n'hésitait pas à croire que cette tragédie venait < d'être mise sur notre théâtre dans toute la simplicité grecque 2 ». Il est vrai que Diderot et lui en rabattirent singulièrement après un examen plus attentif ^ Mais le public tint bon. Après un succès prodigieux * pen-
i. Dramaturgie de Hambourg (11» soirée, 5 juin 1767).