Corr litt., XII, p
partisans de Gluck : pour fermer la bouche à ses adversaires, ils ne trouvaient pas de meilleur argument, sinon que ses opéras étaient des tragédies grecques *.
Dans quelle mesure ils se trompaient, c'est ce qu'il nous est bien difficile de dire. Mais ce qui est sûr, c'est qu'aucune œuvre moderne n'était capable, comme un opéra de Gluck, de donner à des Français du xviiF siècle le sentiment de la beauté antique; et surtout c'est qu'il y a un abîme, non seulement pour la valeur intrinsèque, mais pour l'intelligence du drame antique, entre toutes les tragédies qui en sont imitées et des œuvres aussi hautes que YAlceste ou ÏOrphée. On n'ose même pas faire un tel rapprochement : qu'elles soient de Voltaire, de Ducis ou de La Harpe, toutes ces pièces, pourtant applaudies à leur heure, tombent au rang de misérables rapsodies devant cette musique si souverainement belle. Ce n'était pas seulement la Grèce héroïque qui revivait dans ces chœurs et dans ces thrènes, c'était l'éternelle poésie des mythes, c'était le cri retrouvé de la Douleur et de la Vérité humaine, c'était la Vie qui renaissait à l'Art. Qu'on essaie de se figurer le retentissement prodigieux d'une musique comme cette admirable prière d'Orphée aux dieux infernaux, au milieu de ce xviii" siècle étourdi de littérature niaise et de refrains égrillards. Comme on comprend que le public se soit détourné avec dégoût de toute la friperie dramatique d'alors, qu'il ait fermé ses oreilles à l'insupportable radotage de l'alexandrin tragique! t L'impression que j'ai reçue de la musique d'Orphée, écrivait M"" de Lespinasse, ne ressemble en rien à ce que j'ai éprouvé ce matin; elle a été si profonde, si sensible, si déchirante, si absorbante,
1. L'abbé Arnaud, Soirée perdue à VOpéra (OEuv., t. II, p. 380.)
LE THÉÂTRE ET l'iMITATION DE L' ANTIQUE. |41
qu'il m'était absolument impossible de parler de ce que je sentais, j'éprouvais le trouble, le bonheur de la passion, j'avais besoin de me recueillir; et ceux qui n'auraient pas partagé ce que je sentais auraient pu croire que j'étais stupide *. » Et ailleurs : < Il n'y a plus qu'un plaisir qui me soit analogue, c'est la musique. Oui, Orphée en me faisant fondre en larmes me fait un bien sensible *. » L'abbé Arnaud allait encore plus loin : t C'est une mélodie enchanteresse, disait-il, de la musique de Gluck, et toujours imitative, une harmonie céleste et toujours en action ; c'est une suite de tableaux aussi fièrement dessinés qu'admirablement coloriés ; en un mot, c'est l'ouvrage du génie : voilà, voilà les hommes devant lesquels je me prosterne, et à qui je décerne un culte, parce qu'en même temps qu'ils me rerident mon existence plus chère, ils me donnent une grande idée de la nature humaine ^ ». Si l'on se rappelle qu'avec l'émotion religieuse, c'est la poésie que Gluck apportait aux contemporains de Voltaire; que personne alors — non pas même Rousseau — ne l'a exprimée avec cette puissance, cette profondeur et cette pureté, on se sentira plein d'indulgence pour ces intempérances d'admiration. On aimera même l'abbé Arnaud pour avoir écrit cette phrase, parce qu'elle est, avec quelques autres, une protestation contre l'éternelle sottise de la critique.
Faut-il s'étonner, après cela, que Gluck ait été imité même par ses rivaux et que les opéras tirés de l'antique se multiplient dans les dernières années du siècle. Les deux plus grands succès furent la Didon de
1. Lettres de Af"* de Lespinasse, Amyot, p. 148, 149 (cité par Desnoiresterres, p. 145).