Iloiisseau. Emile, chap. v
■2. l'ùur 1.1 collaboration probable de Diderot avec Crevier. cf. Corresp. lilL, V, 2.'i',t. — Parmi les médecins, Tronchin, de (ienéve. avail pnblié nnc brochure, L'Ami des femmes (nr-iS), où il développe déjà toutes les idées île Rousseau.
sont la source de nos premiers plaisirs, eoninie de nos l)remières connaissances. Ponrqnoi donc en flétrir on en dissimuler les besoins? Il n'est pas honteux d'avoir soif ou d'avoir faim. 11 est doux de boire ou de manf?er. On se complaît d'autant plus à ces aveux que la gourmandise a été un des erands vices du siècle. Rousseau non seulement condamne toute privation de nourriture comme punition et vent qu'on donne à boire à Kmile chaque fois qu'il aura soif; mais il célèbre les déjeuners sur l'herbe, et si simples que soient ses menus, il les détaille avec un plaisir évident : « Des fruits, du laitage, quelque pièce de four plus délicate que le pain ordinaire, snrtout l'art de dispenser sobrement tout cela, voilà de quoi mener des armées d'enfants au bout du monde ' ». Dans ses Confessions, il se rappellera encore certaines cerises mangées sur l'arbre avec mesdemoiselles de firaffeni-ied et Gally, ou certaine omelette cpron lui servit dans une auberge des enviions de Lyon. — On n'est pas moins complaisant pour le plaisir sexuel. — je ne dis pas même l'amour : en cela encore, Rousseau est le complice de tout son siècle, fini, dans le roman surtout, n'a cessé de glorifier la chair -. « Jamais une jeune et l)elle personne ne méprisera son corps, jamais elle ne s'aflligera de bonne foi des grands péchés que sa beauté fait commettre, jamais elle ne pleurera sincèrement et devant Dieu d'être un objet de convoitise ^. » Diderot est encore plus explicite, et dans son Supplément au voyage de Buwjdiniille c'est presque sur le mode lyrique qu'il parle de l'union des sexes : « Je ne sais ce que c'est f[ue la religion, dit le sauvage à raunH')nier. — mais je ne puis (piCn penser
d. Emile, li\. II.
2. Viiir en |iarlii'iilii!r l'sriii/iion nu lu faiirlisane de Smi/rne. |iar Mciisnit'i" ilo (Jiierinii.
:i. Éiiiilr, liv. V.
LA KENAISSA.NCE DK I, IHKK !>AÏE.\.\i:. H
iiKil. imisquelk' f(Mii|trchc do goùtoi- un plaisir innocent, auquel la nature souveraine maîtresse nous invile tous ' ». — Et plus loin : « Comment est-il arrivé qu'un acte dont le but est si solennel,... que le plus grand, le plus doux, le plus innocent des plaisirs soit devenu la source la plus féconde de nos dépravations et de nos maux? » Si l'on rapproche ce passage de certains épisodes de Saint-Lamhert, ou de Roucher -, on sentira lout le chemin parcouru depuis les plates obscénités (lo la Pucelle elles petits jeux polissons du roman : ces hommes, à force de célébrer la nature, ont entrevu quelque chose de lantique beauté de lamour tel que Lucrèce et Virgile font chanté, en glorifiant les fureurs lin rut et l'ivresse de la vie printanière.
Après les sens, il n'y avait plus qu'à absoudre et à exalter les passions. La tragédie de Voltaire y acheminait, en recherchant surtout les effets touchants, — par exemple cette Zaïre, la plus applaudie de toutes ses pièces, où, comme il le disait, il s'était abandonné « à toute la sensibilité de son cœur » ^. Et voilà déjà une première dérogation à l'esprit de l'art classique, dont un des préceptes les plus essentiels est de surveiller constamment la sensibilité comme Timagination et de € purger » les passions de ce qu'elles ont il'excessif et d'énervant. Diderot, avec l'exagération habituelle de son tempérament, va beaucoup plus loin : « On déclame sans fin contre les passions, on leur impute toutes les peinesde l'homme, et l'on ouljlie
1. Siipi)lihi)en( cm voi/age de Douyainvtlle, OEuvres de l)i<lerul (édil. .Vssézat, 11. 220).
2. Dans les Saisons de Sainl-Lainbert, description du juintemps. 1"^ chant, — dans les Mois de Roiirher, les amours du cheval et du laureau, — l'éveil de l'amour chez l'adolescent.
:■). Lettre à M. de la Roque {\1'.V>]. — Voltaire disait ailleurs : •• Il faut se rendre maître du eo'ur par degrés, l'émouvoir, le déchiriT ... Dictionnaire philosophique, II, p. 202.)
12 l'IN DU CLASSICISME ET IiETÛL"R A L'aNTIOI'E.
qirollos sont Mussi la soui'co de tons los plaisirs ». Mais cela ne lui sulTit pas. Il faut quil ajoute : « Les passions amorties dégradent les liomnies extraordinaires. La contrainte anéantit la grandeur et Ténergie de la nature'. » De là à voir dans la passion sauvage et dans la barbarie la source de loute poésie, il n'y avait (pi'un pas : quand est-ce, dil-il. ((uo la nature oITre de grands modèles à l'ai't? (^est au tcnqis « où les dieux altérés de sang humain ne sont apaisés (jue par son eflusion. où les bacchantes armées de tliyrses s'égarent dans les forêts et inspirent reiïroi au profane qui se rcncoidre sui* leur passage; où d'autres femmes se dépouillent sans pudeur, ouvreni leurs bi-as au premier qui se préseide et se prostituent- ». Maintenant ce n"esf plus seulement la discipline classique qui se relàche-comnie cliez \'(»ltaire. c'est le romantisme avec toutes ses outrances, (jui tente tle faire irruption dans l;i littérature et dans les m(eurs.
A ce moment du siècle, il y a comme un besoin général de secouer la contrainte des convenances ou lies traditions littéraires — une véritable explosion de passion et de sentiment. l)e là le succès de la Noiirelle llcloise avec tout ce qu'elle avait de passionné et, par endroits, de déclamatoire. A mesure (ju'on avance vers la rc'volution, c'est un crescendo d'enthousiasme et d'exaltation : « Il s'est établi parmi les littérateiu's une prétention à la forer, à la (iraiidciir c[ à la clmlciir. qui est aussi fatigaidc pour les [«MJciirs (pie poni- ceux qui composent; chaque écrivain vent brûler le jurjjicr.... (lar. dans les idées reçues maint<Mi;iiil. |)uiid de génie sans une force prodigieuse et sans un feu dévorant; enliii lin allilcte en fureur, voilà l'homme de génie ^. » —