Poésies diverses et fra(jmcnts, IV, 11 et suiv
ANDRK CUK.MEU. iTô
Oiiil itllaqur ici Shakespeare ou lUinis. ou même Macpiierson. peu importe. Kpi(iue, lyrique ou diamalique, purcmeut objectif ou sentiuiental, l'Anglais n'en répugne pas moins à l'esthétique de (Ihénier par la crédulité orgueilleuse qu'il attribue aux moindres suggestions du sens iii(li\i(luel et par son oubli ou son ignorance des vrais i)rincipes (4 des vraies limites de l'invention poétique.
Après les avoir ainsi établis, Chénier neùt pas été un poète s'il n'eût passé à l'illustration de sa théorie : il indique tous les sujets qui s'offrent ou lui-même il les tente. Ce sont ceux de la vie et de la pensée modernes. Il faut se mêler ardemment à la vie de son siècle comme ont fait les anciens eux-mêmes. Toute poésie doit avoir été vécue : c'est ainsi qu'en matière de poésie amoureuse, Chénier professe tout autant qu'Alfred de Musset que « le cœur seul est poêle ». (^e sont ses voluptés et ses souffrances d'amoui' (juil a mises dans ses élégies. Sa Camille et sa Fanny n'ont pas été de vaines fictions littéraires. Ce sont encore ses enthousiasmes d'artiste et d'érudit, c'est son hérédité d'Hellène que nous retrouvons dans ses Voijmjes el jusque dans ses études et ses pastiches d'après l'anti((ue.
Ku dehors de l'élégie et de la poésie lyrique, de rex|)ression de ses sentiments et de ses passions, le poète dira h^s découvertes et les idées modernes : il sera la voix du siècle comme l'ont été les {)lus grands, el ses vers immorlels le conserveront tout entier pour l'avenir. On dirait que (Chénier soupçonne déjà nos théories sur la valeur documentaire des grandes œuvres :
Les fouUuncs d'alors, les sciences, les mœurs Respirent dans les vers des antiques auteurs, Leur siècle est en dépôt dans leurs nobles volumes...
236 IIN' DU CLASSICISME ET HETOUH A L ANÏigUE.
De la Grèce héroïque et naissanle el sauvage Dans Homère à nos yeux vit la parfaite image '.
Pour le poi'te moderne les sujets abondent, tout un monde d'idées inconnues des anciens : pourquoi dans un poème didactique aller reprendre servilement les thf'mes d'Hésiode et de Virgile?
ïoricelli, Newton, Kepler et Galilée,
Plus doctes, plus heureux dans leurs puissants cirorls,
A tout nouveau Virgile ont olîerl des trésors -.
De même y a-t-il une plus « vaste épopée » et une plus belle aussi que la con(|uéte du Nouveau Momie?
Aux vallons de Cusco
Germent des mines d'or, de gloire el d'harmonie ^.
Que sont les naviiralioiis dllysse et des lointains Argonautes en comparaison de l'entreprise d'un Christophe Colomb, des voyages de Magellan, de Drake, de Bougainville, de La Peyrouse?
Dans la pensée de Chénier son Hermès et son Amerique n'auraient [)as été simplement des développements oratoires sur la nature ou des prouesses de versificateur luttant contre les diriicultés de la langue scientifique. On voit qu'il a comme Lucrèce la prétention d'élever un grand monument à la pensée de son siècle et de son pays. Il vise à la science et à la précision de son modèle. Il travaille pendant dix ans *, afin de se rendre digne d'un tel sujet. Entre son voyage en