I. Renan. Friture sur l'Acropole
3;i8 FIN DU CLASSICISME ET RETOUR A L'aMIQUE.
lo fatras do son poèino. Pourquoi faul-il ((u'il ait. (Me comme étoulïé ])ar uuo théorie et une diseiplinc? Luimême s'en reiKlait bien compte plus lard dans ses Mémoires d'outre-lomhe, lorsqu'il écrivait : » Mon poème se ressent des lieux qu'il a fréquentés : le classique y domine le romantiijuc ' ».
Il faut eu dire autant de l'époque tout entière, en dépit de toutes ses disparates. M'"<^ de Staël elle-même, si peu faite pour comprendre l'antique, donne pour cadre à un roman sentimental le paysage des ruines romaines et du golfe de Naples : sa Corinne apparaît traînée sur un char antique, dans le costume de la Sibylle du Dominiquin, Qu'on ajoute à cela le prestige exercé par Talma sur toute une autre partie de la littérature, ce semblant de vie dont il savait animer les tragédies mort-nées de son temps, ou cette flamme nouvelle qu'il faisait passer dans celles de l'ancien répertoire. Notons que son art est le même que celui de Chateaubriand; c'était déjà celui de Lekain : un accent profondément tragique, je ne sais quel lyrisme un peu déclamatoire de la voix et du geste, et avec cela de grandes altitudes, un costume slrictemeid copié de l'antique, une véritable manie de couleur locale. X'esl-ce pas lui (jui définissait la tragédie : « un cours d'histoire vivante "- »? Il était lié avec des artistes et des antiquaires. Sa maison était un véritable musée : « La grande galerie... n'était remplii' que de meubles dessinés d'ai)rès l'antique, de yatagans turcs, de llèches indiennes, de casques gaulois, de poignards grecs, le tout susjxMidu aux nuu's en trophées ^ ». Déjà en IT'.d son costume dans le rùle
î. Mémoires (/'oulre-loin/jc, 11, ]>. 'VM.
1. Voir il ce propos la ciiriciisc brochure ilc Talnia inlilulée : ]ié fierions de Tahna sur l.rlaiin et l'art tliiuUraL I\iris, Aii^ç. Fontaine, I8.i(i.
3. .\<lolplic Jiillieii, Histoire du costume au théôtre, |). It!4.
LA LITTKRATIHE DT DlHKCTOlliF. DT DE L EMPIRE. 3o9
(le Tiliis avait si vivemonl IVappé le public que la uioile s'en empara : les jeuues yens se coiffèrent à la Titus. Mais, comme nous l'avons déjà dit, c'était séloii^ner de i)lus en plus de 1 esprit de l'art classique véritable : malgré la plastique des gestes et l'exactitude des costumes, la tragédie n'était plus qu'un corps sans Ame '. Comme dans la littérature d'alors, le fond ne comptait plus, ou plutôt c'était le lyrisme romanticiue qui essayait de s'y substituer. Et ainsi Talma complète le groupe de David et de Chateaubriand, — sorte de trinité de lart impérial : sous le masque antique, c'est déjà l'àme moderne qu'il exprime.
En somme, quand on essaie de se représenter à distance l'art de cette époque, les grandes figures qui émergent et qui durent s'imposer aussi à l'imagination des contemporains, ce sont celles de cette parade gréco-romaine qui, sous l'Empire, occupe tout le lievant de la scène : c'est Corinne au cap Misène, — Cymodocée à la fenêtre de sa prison, chantant : « Légers vaisseaux de l'Ausonie », — c'est le Léonidas auxThermopyles, le Romulus et le Tatius des Sabines et — dominant tout — le profd romain de l'Imperator revêtu de la dalmatique et le laurier au front, tel que David l'a peint dans le tableau du Cûuronneincnt.
1. Gii'the, lors de l'entrevue d'Erfurt, en avait été très vivement frappé : « Si l'on analyse le talent de Talma, on y troiivuia lame moderne tout entière : tous ses effets tendaient à exprimer ce qu'il y a de plus intime dans l'iiunianité.... Qu'on lise comment il travaillait à s'identifier avec un Tibère, et on reconnaîtra dans son àme cette recherche de la douleur et des émotions pénibles qui caractérise le romantisme. On vit ainsi disparaître peu à peu de la scène l'héroïsme vif.'oureu.\ tel qu'il se montre dans les luttes républicaines que peint Corneille, dans les douleurs royales que peint Racine... •- Entretiens nvec Echermunn.
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Cependant, quand on écarte celte rei)i'ésentation oflicielle, on se trouve eu présence du monde le plus mêlé et le plus l)ariol('' : c'est le chaos de l'Empire lui-même. On peut dire que tout ce qui va devenir le romantisme est alors dans Taii-; il n'y a pas une idée, pas une nuance de sentiment développée plus tard par l'école de Victor Hugo qui iTait été connue ou devinée de la génération antérieure.
Sourdement le xviiio siècle continue son œuvre démanci[)ation : il y a bien un arirt du mouvement cosmopolite '; on étudie et on traduit moins sous TEmpire les œuvres anglaises ou allemandes et en général les littératures étrangères. Mais il ne faut pas oublier que sous le Directoire c'avait été justement le contraire et que ce souvenir des œuvres vulgarisées ou traduites était toujours vivant. Même c'est en plein Empire que commence A paraître VHistob'e liltcmire de l'Italie par Ginguené (1811), que M"'« de Staël publie son Allemagne (1813), que le Cours de littéralure drainatique de Guillaume de Sclilegel est traduit (1804), que Creuzé de Lesser parai)hrase en vers français le Romancero (1814).
En revanclu^ la littérature nationale est beaucou|) plus étudiée et ou coiuniencc à la connaître dans le grand public. Pour ne rim dire des travaux de pure érudition, comme ceux de Haynouard sur la poésie des Tioubadoui'S -, tout le monde avait pu eutendre à l'Atliéuée les leçons de M. J Cbénier sur les fabliaux et
1. Voir TfxU' : J.-J. linus.spait cl les orif/ini's du ctismoixiHtisme, \t. 407 et siiiv.
2. Le Choir des poésies oriijinales des tronhadours de Haynouard commença à paraître en 1810.
les romans de chevalerie de Louis VII à François V''. On pouvait encore consulter les ouvrages de Legrand dAussy et de Lacurne de Sainte-Palaye. Mais il ne sembla pas que la littérature de IKmpire en ait beaucoup profité. On préfère continuer la tradition moyen- Ageuse du xviiio siècle, telle que M"" de Lussan l'avait inaugurée avec ses Anecdotes sirr la cour de Philippe- Auguste (17 f8). Fontanes lui-même, le classique Fontanes, écrit le Vieux Château, tout plein de ce pseudomoyen Age. qui va décidément triompher dans la poésie impériale :
Un li'oiiliadour parait, à transports enclianteurs!
On l'i'nlinu-c; à sa harjie il susiiend tous les cœurs.
Lf silence attentif et l'écoute et l'admire.
Tout bas à ses accents s'attendrit et soupire
La lille des barons, des noides châtelains;
Le rapide fuseau s'arrête dans ses mains.
Il tombe; elle est charmée: un désir qu'elle ignore
S'ouvre, à l'aide du chant, son àme vierge encore.
Le troubadour ému l'entend plus d'une fois
Gémir, redemander d'une tremblante voix
Les noms de ces héros, fiers de leur doux servage.
lianid et (iabriel, et l'amoureux breuvage
Dont Yseult et Tristan s'enivrèrent jadis;
L'inconstant Galaor, le fidèle Amadis
.Millcvoye donne, dans le même goût, toute une série de liallailes et de romances dont Hugo certainement se sf»uviendra plus tard :
Déjà le son de la guitare Se mêle au chant flu ménestrel; Déjà le temple se prépare, Les deux époux vont à l'autel.
Le page, que l'amour possède, Disait à part : Je voudrais bien
Revenir à l'aide Du i)remicr baron chrétien '.