Commentaire de Sapho (cf. Nouvelles Méditations
rappc'llo-t-il la Jeune Tarentine déjà pnbliôe par M. .1. Clirnier ', mais dont rien ne prouve que Lamartine ail eu connaissance. Il est plusvraiscml)lal)lc de supposer ici une vague réminiscence de Millevoye, qui a fréquemment employé ces refrains. En tous cas, ce serait peu de chose : la pièce tout entière a plutôt la couleur du pur xviiic siècle; comme le dit Lamartine, dans son commentaire, c'est une héroidc - bien plus qu'une élégie dans le goût de Chénier et de la jeune école hellénisante.
Pourtant il y a deux i)i('cos qui sont embarrassantes : daboi'd cette élégie dont nous avons parlé tout à l'heure, — la Fille du jiêchciw, — puis un « fragment (Téglogue marine », le Pasteur et le Pêcheur, insérée en 18i9 dans les Méditations iwétiques.
Pour la première, il me paraît inrontestabh» qu'elle est antidatée : Lamartine — je ne sais poui- qu(>lle raison — voudrait faire croire qu'elle a été écrite en Italie au temps de Graziella (c'est d'ailleurs le soustitre qu'il lui donne); mais il suffit de comparer les mécliants i>etils vers qu'il écrivait à cette époque, la duperie n'est pas possii)le tm seul instant : des détails familiers comme ceux-ci ne sont point du tout dans sa manière de 1813 :
1. Cf. llecq <Io Foiiquicros, Popsies d'André Clirnier (Inlro- (liiclion).
2. ■■ Un soir... nous avions ri'iu la siroplie nniquc, mais Ijrûlanlc de Sapho, sorte do Vénus de Milo iian'ilie à ce déltris découvert par .M. de Marcellus, qui contient plus rie beauto dans un fraf,'ment qu'il n'y en a ilans tout un musée de statues intactes ; Je m'enfiTinais et j'écrivis le commencement grec de cette élégie ou de celte liéroide. - Faut-il Taire remarquer la néfrligcnce de Lamartine, qui ne voit (pi'une strophe uniciue dans la fameuse pièce de Sapho Kl- Kl'LiMIlNU.N', dont il reste quatre strophes intaclesf — Le sujet d'ailleurs semble lui avoir plu. Trois ans plus lard, il sonj-'e a en faire un 0|téra {Concsp., il, p. 20),
LE ROMANTISME ET LA TRADITION CLASSIQUE. 38o
Quand, la nuit, aux lueurs de la lune, lu danses Sur le loil aplati de la blanche maison, El que ton frère, enfant, pour marquer la cadence, Pinçant d'un onjzle ai^u les cordes du laiton. Fait gronder la guitare ainsi qu'un hannelon.
Ou encore :
Éplucher en automne et retourner la figue. Que le vent île mer sale et que le soleil cuil.
Au contraire, ils sont bien dans le style des Recueillements avec son mélange de réalisme maladroit , d'incorrections et de réminiscences classiques persistantes. Le commentaire d'ailleurs est extrêmement vague : on nous y parle d'imitation de Théocrite et d'Anacréon; pour Théocrite, passe encore, mais il n'y a absolument rien qui rappelle Anacréon dans le morceau, et Ton s'étonne de voir ces deux noms rapprochés. Il est vrai que Lamartine n'y regardait pas de si près : pour lui, Tliéocrite et Anacréon, c'était tout un.
Ouant à la seconde pièce, le Pasteur et le Pécheur, datée de 182G, on y sent davantage la phraséologie du xviii" siècle :
... .attendaient le sommeil, ce doux prix île leurs jours. ... Deux enfants du hameau, l'un pasteur du l)ocage, L'autre jeune pécheur de l'orageuse plage.
Ainsi elle ne détone pas trop au milieu des autres pièces du recueil, mais pourquoi n'y a-t-elle été insérée qu'en 18 i9? Peut-être trouverons-nous la solution de ce petit problème dans un passage de la Correspondance. Lamartine en effet écrivait en 1838 à son ami de Virieu, au lendemain de la Chute d'un ange : « Je fais autre chose qui certes te plaira, ou je ne m'y connais plus : c'est l'épopée populaire de la cliaumière et
386 FIN DU CLASSICISME ET RETOUR A l'a.NTIQUE.
du grenier; puis viendront /es Pécheurs que j'ajourne J. » — Le titre n'est-il pas significatif et ne pourrait-on pas voir dans les deux pièces en question deux Iragmonts d'un poème resté à l'état de projet et même, si l'on veut, écrits à des intervalles assez éloignés? S'il en est ainsi, nous voilà bien loin des débuts de Lamartine et il laut avouer qu'il se serait avisé bien tard d'imiter André Chénier. En tout cas, pour ce qui est de la Fille (la Pécheur, il semble de toute évidence qu'elle est au moins contemporaine de cette date de 1838, si elle ne lui est pas postérieure : les raisons de style — outre le vague du commentaire — seraient suffisantes pour rétablir.
Mais (juoi qu'il en soit, s'il y a eu influence de Chénier dans ces deux morceaux, elle est extrêmement lointaine. Les noms de Néacre et de Naeata dans la seconde ne j)rouvent pas grand'chose : ce qu'il y a de plus frappant, c'est (lu'aucun des procédés de style et de versification tant vantés par Sainte-Beuve n'ont été employés par Lamartine : pas d'cnjandiiMiients, pas de coupes irrégulières, rien qui rappelle les raffinements d'expression, les « beaiUés » pénii)les de Chénier. C'(>s( la grande phrase lamartinienne, ondoyante et un peu molle. — toute d'un jet.
Nous en dirons tout autant d'un autre morceau, qui tout d'abord jiourrait appeler les soupçons : c'est la description de la coupe et les aventures de Psyché, dans la Mort de Socralc; — et c'est la seule pièce de lui où il y ait à proprement parler de la mythologie, cette mythologie dont (Chénier abuse et que Lamartine se flatte quelque part d'avoir définitivement chassée de la poésie. Or l'idée de la coupe est prise de Platon et, pour le sujet, il est infiniment probable qu'il lui a été