‹ La fin du classicisme et le retour a l'antiqueChapitre 239 sur 250 · Pensées de Joseph iJelortne, \). l.il · texte numérisé non relu

Pensées de Joseph iJelortne, \). l.il

y avait surtout celui des coloristes romantiques, les Devéria, les Boulanger, les Delacroix.

On ne voit donc pas ce qu'il y avait de neuf et de fécond dans la poétique nouvelle, que Sainte-Beuve avait extraite de l'œuvre d'André Chénier. D'autre part, quel qu'ait été reiigouement de la première heure, il faut singulièrement restreindre son influence : Hugo et Lamartine y ont presque totalement échappé. Musset, qui l'imite d'abord, revient de bonne heure à l'alexandrin classique et n'en garde que certaines formes de développement déjà employées par Vigny. Quant à celui-ci et à Sainte-Beuve, qui semblent l'avoir étudié de plus près, ce sont des isolés: ce n'est que beaucoup plus tard que les parnassiens s'aviseront d'aller chercher chez eux de nouveaux procédés de style et de versification ».

En somme, ce que les romantiques ont dû à Chénier se réduit à ceci : d'abord il leur a offert l'idée d'un vrai poète en un temps absolument dépourvu de poésie. Ensuite ils ont pu se réclamer de lui pour autoriser dans la langue et dans la prosodie des inno-

. 1. On se rappelle l'élofxe que Leçon te de Lisle a fait de. Vigny dans son discours de réception à l'Académie française. Remarquons à ce propos combien les parnassiens ressemblent non seulement à André Chénier, mais aux classiques décadents du xvnt° siècle. La génération actuelle a dû répudier leur discipline, tout comme les romantiques durent répudier celle des classiques pour retrouver le sens de la poésie. La littérature des parnassiens s'est formée sous l'influence de l'idéologie de Taine. de la sophistique et du dilettantisme de Renan, comme celle de la fin du xviu" siècle et de l'Kmpire, sous rinfluence de l'idéologie des encyclopédistes et de la sophistique de Diderot et de ses émules. Pour les parnassiens, comme pour les pseudo-classiques, l'art est avant tout une question de forme et de st>jle. Le poète en particulier est \n\ fabricant d'émoliims et d'images ou le metteur en vers de formules philosophiques ou scientifuiues. Avec le sens du lyrisme, ils ont perdu le grand sens poétique des choses, que nos symbolistes s'cfTorcent de retrouver.

valions qui cependant sont très dilTérenles des siennes, pour ne pas dire quelles leur sont diamétralement opposées.

Nous venons d'étudier les rapports du romantisme avec la tradition classique du xvin'= siècle, puis avec l'école antiquisante d'André Chénier: il nous reste à voir ce qu'il a dû aux portes de la Pléiade, et en général à l'art de la Renaissance, — c'est-à-dire au classicisme sous sa premii rc forme.

Bien plus que du recueil de Latouche, on peut dire du Tableau de la poésie française au XVl'^ siècle, qu'il a beaucoup servi au secoml Cénacle, quoique cependant dans un tout autre sens que Sainte-Beuve ne l'aurait voulu. Ce fut IWcadémie française qui inspira au futur ami de ^'. Hugo l'idée de traiter ce sujet, en le mettant au concours pour le prix d'éloquence, en 1826 i. Son travail parut d'abord par articles, dans le Globe, pendant l'année 1827. L'année suivante, les articles étaient réunis en un volume, auquel faisait suite un lecueil de morceaux choisis de Ronsard. L'auteur disait dans la préface du second volume : « Pour qui se donnera la peine de rapprocher les doctrines éparses dans ce commentaire et dans mon Tableau de la poésie au XVI'' siècle, il en sortira toute une poétique nouvelle, dont je suis loin d'ailleurs de me prétendre l'inventeur ». — Malgré la restriction modeste de la fin, c'était encore un peu ambitieux et Sainte-Beuve se trompait. Toujours est-il que l'ouvrage fut très lu des romantiques et que l'inlluence en fut considérable.

Lorsfpi'il était <'nrore dans sa nouvcaulé. llnt,'o,8ui

). l'ri'f.ict; (lo l;i 1" cflilioii du Tahlraii.

vant la mode du temps, s'empressa de lui emprunter des épigraphes. On vit en tète des Ballades les noms de Ronsard, de Baïf, de Remi-Belleau. Mais c'eût été peu de chose, si l'exemple du chef do la Pléiade n'avait révélé au Cénacle et spécialement à Hugo, que la première tâche et la plus pressante à exécuter, c'était la réforme de la langue poétique et de la versification. Déjà en 1826, Hugo écrivait dans une préface des Odes : « Plus on dédaigne la rhétorique, plus il sied de respecter la grammaire. On ne doit détrôner Aristote que pour faire régner Vaugelas. » — Huit ans plus tard, la Révolution était accomplie et il se plaisait à se représenter à ses débuts comme « un pauvre jeune écrivain consciencieux, honnête et courageux, philologue comme Dante, en même temps que poète, nourri des meilleures études classiques, lequel avait peut-être passé sa jeunesse à ne remporter dans les collèges que des prix de grammaire i ». Expliquant le sens de la réforme, il ajoutait : « La langue a été retrempée à ses origines, voilà tout. Seulement, — et encore avec une réserve extrême, — on a remis en circulation un certain nombre de mots nécessaires ou utiles. Nous ne sachons pas qu'on ait fait des mots nouveaux. Or ce sont les mots nouveaux, es mots inventés, les mots faits artificiellement qui détruisent le tissu d'une langue. On s'en est gardé. Quelques mots frustes ont été refrapi)és au coin de leurs étymologies. D'autres tombés en banalité et détournés de leur vraie signification ont été ramassés sur le pavé et soigneusement t'eplacés dans leur sens propre. »

Passant enfin à la versification, il disait : < Elle a été remaniée dans le vers par le mètre, dans la stroplie par le rythme : De là une harmonie toute neuve, plus riche

i. Liltéraluie et philosophie mc'/e'es (Préface).

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que rancienne. plus compliquée, plus profonde et qui gagne tous /es Jours de nouvelle^i octaves ». Le passage n'est peut-être pas toujours Irrs clair. Mais (]uoi (ju'il en soit, il est ('vidont que Hugo, cliel' d'ccole, a Irrs nettement conipi'is riiiiportaucc des questions de métier en littérature, comuie dans tous les autres arts. Bien plus, il a vu que ces questions devaient primer toutes les autres, si Ton voulait l'aire œuvre durable : € Dans tout grand écrivain, il doit y avoir un grand grammairien, comme un grand algéhristt> dans tout grand astronome > ».

11 faudrait étudier en détail l'œuvre de Hugo à partir des Ballades, pour se rendre compte de tout ce que sa langue a dû aux poètes et aux prosateurs du xvi'^ siècle, mais particulièrement Notre-Dame de Paris, où les imitations de Régnier et de Rabelais abondent : Rabelais surtout seml)le avoir fourni, bien que Hugo ne le cite même pas dans le passage qui nous occupe, et qu'à la poésie de Régniei' il n'oppose que la prose de P. Mathieu, dont il fait un étourdissant éloge'-. Rabelais, c'était le grand réservoir de la langue, où tout se mêlait, bon et mauvais, mots pédants et mots populaires, où il n'y avait qu'à choisir et à prendre. Théophile Ciautier l'a beaucoup pratiqué ^. Balzac l'a pastiché dans ses Contes drolatiques. Plus tard encore, dans William. Shakespeare, Hugo mieux avisé qu'ici le mettait au nombre des quatorze grands génies de l'hunianilé. Musset est fout plein de Régnier *. à qui justement Sainte-Beuve avait consacré un ai'ticle spécial, (pii fut

i. Loc. cit.

2. Cort.iinomonl lliifjo n'a cité l'obscur Piorre Mnlliicii que pour le plaisir d'clalei' son Oi'udition : celle manie perce dès ses premiers arlicles.

3. Se rappeler la tin iVAlherdis, sans jtarler des Contes goguenards.

i. "Voir VÉpilre sur In Paresse.

inséré par la suite dans son Tableau. Mais ce sont suriout les procédés d'enrichissement de la langue pratiqués par Ronsard, que nous retrouvons chez les romantiques. Nul doute que Huiro n'ait lu et médité ce retentissant passage, qui était reproduit tout au long dans les (lEuircs choisies : « Tu practiqueras bien souvent les artisans de tous métiers, comme de marine, vénerie, fauconnerie et principalement les artisans du feu. orfèvres, fondeurs, mareschaux, minérailliers; et de là tireras maintes belles et vives comparaisons avecque les noms propres des métiers, pour enrichir ton œuvre et le rendre plus agréable et parfaict, car tout ainsi qu'on ne peut véritablement dire un corps humain, beau, plaisant etaccomply, s'il n'est composé de sang, veines, artères et tendons et surtout d'une plaisante couleur; ainsi la poésie ne peut être plaisante sans belles inventions, descriptions, comparaisons, qui sont les nerfs et la vie du livre qui veult forcer les siècles ^ ». Dès les Ballades, Hugo applique la théorie: il met à contribution les vocabulaires spéciaux :

D'abord les piquiers aux pas lourds, Puis sous l'élendard qu'on déploie, Les barons en robe de soie.

Avec leurs mortiers de velours 2

A mesure que le sens de la vie et de la beauté des mots grandira en lui, ce sera un véritable débordement de termes techniques. Dans la Légende du beau Pécopin, blason, vénerie, navigation, tous les dictionnaires y passent; et ce sera encore pis dans les Travailleurs de la mer. Les disciples eux-mêmes, comme Théophile Gautier, qui lisait avec assiduité des dictionnaires de métier, resteront bien en deçà du niiiître.

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