‹ La fin du classicisme et le retour a l'antiqueChapitre 78 sur 250 · Le mol est de fabbé .\rnaii(l · texte numérisé non relu

Le mol est de fabbé .\rnaii(l

•^. Cours de lillêrature, XI. p. :{29.

4. Leilre à M°" d'Aiigny (Œuvres coiiipl. de l'ablié Arnaud, I, i>. 301).

iiit''lli()(l(', je me suis occupé de bi scène, j'ai clicrcJn' la ijrandc et forte expression, et j'ai voulu surtout que toutes les jxirties de mes ouvrages fussent bien liées entre elles ' ». — Il est certain que Topera ainsi conçu se rapprochait singulièrement de la tragédie, sans compter cpie la première de ses pièces cpii lut r(>présentée à Paris n'était pas antre chose quunc adaptation de Vlphigénic de Racine.

Mais ce qui pouvait l'aire croire de plus à un retour du dranu' ajitique, c'était d'abord — et avec le choix des sujets presque tous pris de la légende ou du théâtre grecs — l'extrême importance du chœur dans l'opéra nouveau. Dans Orphée en particulier, il joue à l)eu près le même rôle que chez Sophocle ou même chez Eschyle. La mélopée n'en est i)as sacrifiée pour cela; ce n'est pas un simple remplissage comme dans l'opéra italien, mais elle est aussi intimement liée à la pièce que dans la tragédie anticpie : les récitatifs imposants, furieux ou désespérés font succéder des émotions nouvelles aux émotions excitées par le chœur, — et (iluck leur a imprimé une forme tellement inaltérable, cju'aujourd'hui encore elle s'im|)0se à nos compositeurs. Dans ces récitatifs, des cris déchirants ou terribles romj)aient parfois la mélodie-, rappelant les interjections douloureuses de la tragédie grecque. (Jluclv s'efforçait en outre non seulement de garder les convenances dramatiques si souvent violées par les Italiens, mais il tâchait à la couleur locale. A propos

i. Lettres de (ilucfc et de We/jer, Iratluilcs par Guy do Cliarnacé, p. 05.

2. Ces moyens empruntés à la déclamation Iraj^ique elinlroduils dans l'opéra élaiont oc ([ni indisposait le plus les adversaires de Gluck. Voir en particulier .Marmonlel, Essai .sur les révolutions de lu musique en l'rancc. — Toul récemment on a adressé â .M'"" Delna des critiques qui doivent en réalité relonil>er sur Gluck. Cf. Hevuc encyclopéditjue, 21 mars 1896, art. d'Alfred lirnst, p. :J07.

LE TIIKATRE ET LIMITATION DE l'aNTIQUE. 139

(le son oprra de Pans et Hélène, il (''crivait : « J'ai cru que le cliani iirlaiit. dans nos opéras, qu'une subslUiitlon à la d'claination. il devait, arec Hélène, imiter la rudesse native des Spartiates, et j'ai pensé que pour ronserver ce caractère à la nuisique, ce ne serait pas une l'aute de descendre parfois juscju'au trivial'. »

Qixe l'on songe encore au rcMc qu'il a donné à la pantomime et Ton y verra une nouvelle analogie avec le IhéAtre anti(|ue. 11 a lait entrer dans ses ballets les formes de danses alors usitées, mais il les a élargies et comme [)uririées. La gravité inhérente à beaucoup, leur noblesse mesurée, les rendait propres à figurer l'orchestrique grecque. Elles ont même parfois une douceur prescjue mystique, comme la marche religieuse d'^/ces/e. Avec cela, un grand simplisme musical, correspondant à celui des légendes : les airs, les chœurs, les récitatifs n'expriment cjue les phases capitales du drame : l'idée humaine est toute pure dévoilée par les mélodies. Puis, les lignes unies, sévères, liéliées, du chant. Il domine l'orchestre qui souvent le répète et l'amplifie par ses répliques : la mélodie des' voix s'élève sur les harmonies instrumentales comme dans le chœur antique. Puis enfin et surtout, le caractère religieux qui domine dans la plupart des opéras de Gluck et qui leur conférait une gravité et une dignité inconnues, tout cela achevait de persuader cjuc la tragédie grecque venait d'être retrouvée. Il suffit, pour s'en convaincre, de se reporter aux brochures ou à la correspondance des contemporains : « Ouand jeidends l[)higénie, disait Grimm, j'oublie cpie je suis à l'Opéra; je crois entendre une tragédie grecque dont Lekain et M"" Clairon auraient fait la musi(iue - ». C'était devenu le mot d'ordre des

1. Lettres de Gluck et de Weber, p. 18. •2. Corr lilt., SU, ].. -loQ.

140 KIN nu CLASSICISME ET HETOUK A L ANTIQUE.

partisans de Gluck : poiii- lernicr la liouche à ses adversaires, ils ne trouvaient pas de meilleur argunient, sinon que ses opéras étaient des tragédies grecques '.

Dans quelle mesure ils se trompaient, c'est ce qu'il nous est bien dillicile de dire. Mais ce qui est sûr, c'est qu'aucune œuvre moderne n'éliiit capable, comme un opéra de Gluck, de donner à des Français du xvnF siècle le sentiment de la beauté antique; et surtout c'est qu'il y a un al)ime. non seulement pour la valeur intrinsèque, mais pour rintelligencc du drame antique, entre toutes les tragédies qui en sont imitées et des œuvres aussi hautes que ïAlceste ou VOrphéc. On n'ose même pas faire un tel rapprochement : qu'elles soient de Voltaire, de Ducis ou de La Harpe, toutes ces pièces, pourtant applaudies à leur heure, tombent au rang de misérables rapsodies devant cette musique si souverainement belle. Ce n'était pas seulement la Grèce héroïque qui j-evivait dans ces chœurs et dans ces thrènes, c'était l'éternelle poésie des mythes, c'était le ci-i retrouvé de la Douleur et de la Vérité humaine, c'était la \iv qui renaissait à l'Art. Qu'on essaie de se figurer le retentissement prodigieux d'une musique comme cette admirable prière d'Orphée aux dieux infernaux, au milieu de ce .win" siècle étourdi de littérature niaise et de refrains égrillards. Comme on comprend que le public se soit détourné avec dégoût de toute la l'ri])erie dramali<(ue d'alors, qu'il ait fermé ses oreilles à l'insupportable i-adotage de l'alexandrin tragique! « L'impression que j'ai reçue de la musique d'Orphée, écrivait M"'' de Lespinasse, ne ressendtle en rien à ce que j'ai éprouvé ce matin : elle a été si profonde, si sensible, si déchirante, si absorbante,

1. Ldijijc' kvi\!Hi(\, Soirèi' perdue à l'Oi>éin (DKuv., I. II. |i. 3S().)

LE THÉÂTRE ET LIMITATION DE l'aNTIQL'E. 141

((iril mrtait al)S()liiinenl impossible tle });irler de ce que je sentais, j'éprouvais le (rouble, le bonheur de la passion, j'avais besoin de nie recueillir; et ceux (jui n'auraient pas partagé ce que je sentais auraient pu croire (pu' j'étais slupide '. » Kt ailleurs : « 11 n'y a plus (piun i)laisir (pii iue soit analogue, c"esl la niusi(pi(>. Oui, Orphcc en me faisant fondre en larmes me fait un bien sensible -. » L'abbé Arnaud allait encore plus loin : « C'est une mélodie enchanteresse, disait-il, de la musique de (iluck. et toujours imitative, une harmonie céleste et toujouis en action; c'est une suite de tableaux aussi fièrement dessinés qu'admirablement coloriés: en un mot, c'est l'ouvrage du génie : voilà, voilà les hommes devant lesquels je me prosterne, et à qui je décerne un culte, parce qu'en même temps (|uils me rendent mon existence plus chère, ils me donnent une grande idée de la nature humaine ' ». Si l'on se rappelle qu'avec l'émotion religieuse, c'est la poésie que Gluck apportait aux contemporains de Voltaire ; que personne alors — non pas même Rousseau — ne l'a exprimée avec cette puissance, cette profondeur et cette pureté, on se sentira plein d'indulgence pour ces intempérances d'admiration. On aimera même l'abbé Arnaud poui' avoir écrit cette phrase, parce c{u'elle est, avec quelques autres, une protestation contre l'éternelle sottise de la critique.

Faut-il s'étonner, après cela, que Gluck ait été imité même par ses rivaux et que les opéras tirés de l'antique se multiplient dans les dernières années du siècle. Les deux {)lus grands succès furent la Didoii de

1. Lai 1res de M"" de Lespinasse, Aniydl, |i. I iS, li'J (citi' par Dt'snoiresterres, p. 14.")).

:.'. beltre inédito, communiquée par M. Paul Boiiin-ruii. 3. L'ahbé Arnaud [Œuvt'es, t. II, p. 37s).

Ii2 l'IN DU CLASSICISME ET RETOUR A L ANTIQUE.

Piccinni, dont M'"» de Saint-Huberty fit un véritable ti'iomplie. et VŒdipe à Colotie de Sacchini, où l'on crut relronvcr l'accent même do Sophocle '. Quel progrès en esl-il résulté pour le théâtre en général? On ne le voit pas bien. Le genre ne s'en est pas relevé pour cela. 11 aurait l'allu une réforme radicale, et l'on se contenta de petites réformes de détail et d'expédients grossiers. Pour la tragédie en particulier, toutes les innovations tju'on tenta ne réussireid qu'à en faire la caricature d'elle-même. A l'imitation du drame antique et de l'opéra moderne, on exagéra l'importance du décor et de la mise en scène ; on introduisit des tirades épiques correspondant au récitatif et qui n'étaient que des hors-d'œuvre; on s'attaqua à des sujets légendaires ou merveilleux, qui n'aboutissaient qu'à faire ressortir la pauvreté et l'insuffisance des moyens de la tragédie classiciue. Elle était bien morte et tous les remèdes du monde n'y pouvaient rien. Elle était tombée dans le pur métier et il y avait longtemps qu'on en avait établi la formule et qu'on en appliquait les recettes.

Ce qui ressort nettement de tout cela, c'est le triomphe de l'opéra, et en même temps un grand besoin de simplicité et de vérité, attesté par le théâtre comme par toutes les autres branches de la littérature, même dans sa médiocrité et l'impuissance de ses efforts.

Une rénovation anlrement diiniltic s'est ojiérée dans la déclamation, la iiiiiiii(iu(", lo cosliiim' ri 1(> tlccor. Elle n'est que le contre-coup du mouvement qui entraînait la littérature tout entière, et par consé-

1 Ailul|)lii; Jullieii, Im coin' ci l'opcra sous Louis XV K p. 11-4.

qiKMit il faut y faire une large part d'influence aux idées antiquisantes. Sans vouloir préjuger de ce qu'avait été l'art des acteurs au xvii" siècle, avec les iJaron et les Chainpnieslé, il est iuconteslahlc ([u'au xviii", il était arrivé ou s'était maintenu à un très haut degré de perl'eclion. Les étrangers eux-niènies en étaient irappés : (Icetlie (jui avait entendu des troupes l'ranç:aises à Francfort et à Sti'asl)oui'g. leur décernait cet éloge dans ses Mémoires : « Les acteui's fran(;ais avaient atteint dans la comédie le plus haut degré de vérité idéale. Le séjour à Paris, l'observation des manières des courtisans, les liaisons amoureuses des acteurs et des actrices avec des personnes du plus grand monde, tout contribuait à transplanter sur la scène ce que l'élégance et la politesse de la vie sociale ont de plus relevé '. » — Ce qu'il dit ici de la comédie, il faut l'étendre également à la tragédie. Parmi tous ces tragédiens qui passionnèrent leurs contemporains, la figure la plus originale est assurément celle de M"^ Clairon, dont les réformes — suivies par beaucoup — n'allaient rien moins, comme d'ailleurs les innovations des dramaturges d'alors, qu'à ruiner la vieille tragédie classique; il fallut tout le prestige du talent de Lekain, qui avait été formé par Voltaire et qui excellait surtout dans ses pièces ^ puis plus tard tout celui de Talma. pour sauver des œuvres de plus en plus étrangères au goût et aux aspirations du public.

L'ancienne déclamation du grand siècle — extraordinairement emphatique et fortement i-ythmée — était toujours en vigueur. X'oltairc conq)tait parmi ses plus chauds partisans. Mais le même besoin de simplicité.

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