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à Vienne avec le prince Eugène, linances avec Law, qu'il rencontre à Venise, soit qu'il étudiât le mouvement social et les mœurs dans un salon. La duchesse de €haulnes est, de toutes les grandes dames qu'il fréquentait à Paris, celle qui l'a le mieux jugé : « Cet homme-là, disait-elle, venait faire son livre dans la société; il retenait tout ce qui s'y rapportait; il ne ])arlait qu'aux étrangers dont il croyait tirer quelque chose d'utile. » Une lettre récemment publiée par Hill Burton dans La Vie et la Correspoyidance de David Hume, nous apporte une preuve nouvelle de cette préoccupation constante. Montesquieu, dans une lettre inédite, remercie le savant Anglais de lui avoir fait comprendre la manière dont le jury fonctionne en Angleterre et en Ecosse : « L'endroit de mon livre, ajoute-t-il, où j'ai traité cette matière, est celui qui m'a fait le plus de peine et où j'ai le plus souvent changé ce que j'avais fait, parce que je n'avais trouvé personne qui eût là-dessus des idées aussi nettes que vous avez. »
M. Walckenaër, qui a été admis à les parcourir, a compté jusqu'à six volumes in-quarto d'extraits et de réflexions, qui contiennent les vraies sources de l'^sprit des Lois. Les ouvrages les plus divers, quelquesuns les plus frivoles, y sont représentés pêle-mêle avec les plus graves et les plus savants. Lui aussi, il prenait son bien partout où il le trouvait. Une lecture immense et variée, une fréquentation assidue des esprits les plus divers et les plus mêlés dans la vie du monde, une curiosité universelle des hommes et des livres dont chacun laissait au passage dans cet esprit qui ne laissait rien perdre une note, une observation,
un trait d'esprit, une vue profonde, une saillie même, rien de tout cela n'a diminué en quoique ce soit l'originalité de Montesquieu. Il y a des esprits qui, en pensant par eux-mêmes, ne trouvent rien que de banal; d'autres transforment tout ce qu'ils touchent et mettent leur marque même sur ce qu'ils empruntent. Tel se montre à nous Montesquieu dans la préparation de ses ouvrages. M. Robert Flint, dans sa récente étude sur Y Esprit des Lois, me paraît avoir défini très justement ce genre d'originalité qui survit par sa propre force à tant de lecture et d'emprunts. J'abrège les réflexions que fait à cet égard l'historien anglais * . Montesquieu, nous dit-il, eut au plus haut degré ce don de personnalité inventive qui rend un homme capable de puiser avec indépendance aux sources les plus diverses, et de se servir de ce qu'il acquiert ainsi conformément à un plan et à des principes qui lui appartiennent et en vue d'un but qui lui est propre. C'est aussi là le genre d'originalité d'Aristote et d'Adam Smith. On l'a soupçonné d'avoir beaucoup emprunté à Vico, et d'avoir dissimulé les obligations qu'il lui avait. Ce soupçon prouve que ceux qui l'ont émis connaissaient peu ces deux auteurs, tant il y a de dissemblance entre eux (par exemple sur le caractère évolutif des phénomènes sociaux, méconnu par Montesquieu, et sur l'emploi du procédé inductif, étranger à sa méthode toute théorique). Montesquieu a lu très probablement l'ouvrage de "Vico (que l'abbé de Guasco n'a pu lui laisser ignorer), mais il ne semble pas en avoir gardé une profonde impression. Néanmoins, il dut beaucoup à nombre d'écri-
1. Robert Flint, Philosophie de l' Histoire de France, traduction de M, L. Carrau, page 49.
vains, aux auteurs classiques dont sa mémoire et son imagination sont nourries, aux pamphlétaires protestants du quinzième siècle, comme Hotman, Languet, à Bodin , Charron , Machiavel , à Locke et à une foule d'écrivains a:Tglais plus ou moins connus. Mais tout cela est vr:ui se fondre dans l'ardent creuset de ce puissant cerveau; l'idée fixe a été le moule où cette matière infinie et diverse a pris sa forme avec la marque souveraine de l'esprit qui la lui a imposée.
Ce n'est pas d'ailleurs tout d'un coup et d'emblée que Montesquieu a composé ce magistral ouvrage. On peut considérer que la plupart de ses écrits n'ont été que les degrés successifs de ce vaste monument. Les Lettres persanes contiennent déjà, sous une forme frivole, plusieurs des aperçus qui seront repris plus tard : le Dialogue de Sylîa et cVEncrate, les Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains, peuvent être considérés comme des ébauches ou des fragments de l'oeuvre. Une liasse de papiers, trouvée dans les archives de la Brède, porte ce titre : « Morceaux qui n'ont pu entrer dans V Esprit des Lois, et qui pourraient former des dissertations particulières. » Les principaux sont des Mémoires sur la Puissance paternelle, les Obligations sur parole, les Successions. — D'autres, comme les Richesses d'Espagne, les Réflexions sur la Monarchie universelle en Europe, ont été résumés et fondus dans le grand courant du livre. Selon la remarque de son biographe, Montesquieu essayait ses sujets. On pourrait suivre, à la trace de ces essais, les lignes de la construction qui d'abord s'ébauche, puis s'élève graduellement jusqu'à l'ensemble définitif où toutes les parties se rejoignent
et reprennent leur vraie mesure et leur proportion dans la perspective de l'œuvre.
Je ne prétends pas épuiser cette riclie matière. Je laisse donc aux lettrés l'agréable tache de chercher dans l'ouvrage nouveau les divers épisodes qui se rattachent à l'histoire de ce livre, les lectures préalables de Y Esprit des Lois, faites par le président d'abord à Bordeaux, puis à Paris, les opinions diverses qui s'échangent entre Fontenelle, Ilénault, Ilelvétius, Saurin, l'impression de l'ouvrage à Genève confiée à un pasteur protestant, Yernet, qui se montra homme de goût et de bon conseil à l'occasion, la prudence connue de Montesquieu qui ne cessait de répéter à tous ses amis : « Je veux éviter toute occasion de chicane; » les quatorze cartons exigés par le comte d'Argen^on, directeur de la librairie, qui crut, malgré cela, devoir interdire le livre en France, interdiction assez douce cependant, puisqu'il se répandit un certain nombre d'exemplaires qui suffirent à édifier l'opinion publique sur le mérite de l'œuvre, malgré les détracteurs de parti pris, les gens frivoles qui ne comprirent pas et les envieux qui comprirent trop. Je veux indiquer, en finissant, un seul point, où le droit de premier occupant de M. Louis Vian est plus fortement marqué que partout ailleurs : c'est dans tout ce qui concerne les démêlés de Montesquieu avec la congrégation de l'Index. Il y a là de curieux incidents que h nouveau biographe a démêlés avec^ sagacité, aidé, comme il arrive en pareil cas, par d'heureuses rencontres.
V Esprit des Lois avait comparu, presque aussitôt après sa publication, devant les autorités religieuses
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dont l'avis était loin d'être indifférent alors à la tranquillité des écrivains. En raison du génie de l'auteur qui touchait aux plus graves sujets de la politique ou de la religion, en raison aussi de l'immense effet pro-. duit par cette œuvre qui agitait les esprits dans les sens les plus divers, le livre ne pouvait échapper à cette juridiction suprême. La Sorbonne s'émut et dressa la liste de treize propositions contre lesquelles on invoqua la censure. Montesquieu n'échappa qu'avec beaucoup de peine à cette sentence, d'abord par l'offre des corrections que l'on jugerait nécessaires, puis grâce à l'intervention pacifique de Christophe de Beaumont, archevêque de Paris. Mais la grosse affaire fut avec la congrégation de VIndex à laquelle le rédacteur janséniste des Nouvelles ecclésiastiques avait dénoncé Y Esprit des Lois comme un livre suspect d'irréligion et d'athéisme. Il y eut là une lutte fort intéressante de diplomatie, d'une part, entre les prélats qui présidaient, ce tribunal, et qui d'ailleurs ne mettaient qu'un zèle modéré à poursuivre le livre, d'autre part l'auteur lui-même, le duc de Nivernais, ambassadeur de France à Rome, qui avait beaucoup vu Montesquieu chez M"'^ de Rochefort à Paris, puis l'un des membres les plus éclairés du sacré collège, le cardinal Passionei, que notre ambassadeur avait mis dans ses intérêts. Après bien des ajournements obtenus, des délais de complaisance, d'habiles apologies de l'auteur, mises sous les yeux du président de la congrégation de VIndex et du pape, des promesses toujours faites par l'auteur de corrections projetées pour la nouvelle édition, on crut tout sauvé quand Benoît XIV défendit à la congrégation de statuer.
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Mais tout cela n'était que du temps gagné et, en attendant, les nouvelles éditions se succédaient sans contenir de corrections sérieuses. Il fallut conclure : la congrégation rendit un décret de censure, daté du 2 mars i 752, contre V Esprit des Lois, tel que l'ouvrage existait dans la première édition, et contre la traduction en italien. Mais ce fut une sentence rendue presque à huis clos ; elle fut même gardée secrète ; aucun contemporain n'en parle et M. Sainte-Beuve en niait encore l'existence dans un article sur le duc de Nivernais, publié en 1857. D'Alembert, dans VEloge de Montesquieu, menace et raille la Sorbonne qui n'avait pas encore rendu son arrêt et ne dit rien de Y Index; eniln trois mois après la sentence du tribunal romain, les Nouvelles ecclésiastiques recommencent leurs attaques contre Montesquieu, et le pieux journal semble ignorer complètement cette sentence qui fût devenue, entre ses mains, une arme redoutable.
La conclusion du nouveau biographe est que la conduite de Montesquieu, habile et déférente envers l'Église, avait éteint ses foudres. Cette déférence était d'ailleurs dans les goûts et les habitudes de Montesquieu qui, comme Buffon, détestait par-dessus tout les chicanes ecclésiastiques. Dès le commencement de l'affaire, il écrivait au duc de Nivernais qu'il pensait que quand la congrégation de V Index connaîtrait le sens dans lequel il avait dit les choses qu'on lui reproche, on le laisserait en repos à Rome, et a que lui, de son côté, changerait les expressions qui ont pu faire quelque peine aux gens simples, ce qui est une chose, ajouta-t-il, à laquelle je suis naturellement porté. » M. Laboulave a cherché les traces de ces corrections.
Il s'est demandé si Montesquieu était de bonne foi quand il promettait de corriger son ouvrage et de tenir compte des critiques de la congrégation. Qu'est devenue cette édition tant de fois promise ? Elle existe, c'est celle que nous lisons tous les jours, et qui a été donnée après la mort de l'auteur par ses héritiers. M. Laboulaye nous déclare avec franchise qu'il ne s'en est aperçu qu'après avoir imprimé, dans sa belle et savante édition, V Esprit des Lois; mais depuis cette époque, il a conféré avec soin les variantes des chapitres qui traitent de la religion, et il s'eM facilement aperçu que Montesquieu a beaucoup adouci et souvent corrigé son langage. « L'ancien texte, nous dit-il, y a perdu en netteté et en vivacité; les opinions y ont gagné en justesse. C'est une nouvelle preuve de l'esprit de modération qui est le signe caractéristique de Montesquieu. »
Ce procès de V Esprit des Lois devant VIndex est produit pour .a première fois dans ses divers incidents et dans son ensemble, jusqu'à la sentence qui le termine. Mais il reste établi que cette sentence fut étouffée avec préméditation, comme cela devait être dans un tribunal présidé par un prélat instruit, Aimaldi, admirateur du génie de Montesquieu, sous les auspices de ce spirituel pontife Benoît XIV, qui acceptait en souriant de Voltaire la dédicace de Mahomet, et qui aimait à dire : « Sachez que le pape n'a la main libre que pour les bénédictions. »
UN NOUVEL HISTORIEN DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU ' , LA SENSIBILITÉ AU DIX-IIUITIÈME SIECLE.
Un livre posthume de M . Saint-Marc Girardin est Toecasion de cette étude. C'est un de ceux qui garderont le mieux la mémoire de l'écrivain moraliste, du professeur de la Sorbonne et l'honneur de son enseignement ; nulle part ailleurs ne s'est plus fidèlement empreinte l'image de son esprit. Ce n'est peut-être pas le meilleur de ses ouvrages, en ce sens qu'il en est d'autres, composés avec plus d'art, en de plus justes proportions ; il n'en est pas de plus ressemblant à l'auteur lui-même, ni de plus vivant. Le sujet, c'est la vie et l'œuvre de J.-J. Rousseau; mais ce n'est, à proprement parler, ni une étude biographique, ni un morceau de critique littéraire, bien que la critique n'en soit pas absente, c'est l'analyse de l'âme de Rousseau, prise comme un type de certaines maladies et de
1 . Jean-Jacques Rousseau, sa vie et ses ouvrages, par M. Saint- Marc Girardin, de l'Académie française, 1875.
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certaines infirmités modernes ; c'est un vrai cours de clinique morale, fait sur le vif. La vocation véritable de M. Saint-Marc Girardin s'y révèle en plein, celle du moraliste. Là, se montrent sans réserve ce sens élevé et délicat, ce goût du devoir et de la règle, la passion de recommander ce qu'il aimait, de faire des prosélytes, de ramener au vrai et au bien les esprits qui s'en étaient écartés. 11 lui arrivait même parfois de se tromper de chaire et de donner à son enseignement les allures et le ton d'une sorte de prédication ; mais tout cela avec tant de bonne humeur et de bon goût qu'il faisait accepter à tous ses auditeurs le plus piquant sermon et que ceux même qu'il ne renvoyait pas convertis de la Sorbonne s'en allaient charmés.
Ce serait mal s'y prendre pour faire connaître cette nouvelle histoire de Rousseau que d'en faire l'analyse. L'ouvrage n'est pas terriliné. L'auteur, au début de son cours qui coïncidait avec une révolution, s'était proposé de traiter une question de politique sociale, il l'abandonne en chemin pour d'autres sujets dont l'attrait varié disperse l'intérêt de l'œuvre et l'attention du lecteur ; la proportion manque entre les différentes parties du livre ; chaque question y trouve un développement qui ne se mesure que sur les convenances personnelles, sur le goût du professeur, sur l'abondance des souvenirs qu'elle éveille en lui ou des comparaisons qu'elle lui suggère. — M. Saint-Marc Girardin nous dit lui-même qu'en 1848, lorsqu'il se décida à faire ce cours, c'était surtout le Contrai social qu'il voulait examiner, afin d'attaquer dans son principe la plus funeste erreur de toutes celles qui égaraient à ce moment la société, la doctrine du pouvoir
absolu de l'État et la menace contre les droits de la conscience individuelle ; théorie fatale qui s'accommode de tous les principes extrêmes du droit divin comme de la souveraineté du peuple, et qui les pousse éf]falement à la tyrannie.
Il arriva que ce qui devait être l'objet principal de son enseignement, n'en fut qu'une sorte d'épisode ; le dernier chapitre de ces deux volumes est seul consacré à cette grave question. Mais, à perdre ainsi, nous avons gagné. En attendant le sujet du livre, nous avons fait une connaissance approfondie avec la vie de Rousseau, avec ses premiers discours, avec la Nouvelle Héloïse; nous l'avons suivi dans ses différents séjours à l'Ermitage et à Montmorency; nous avons étudié, comme des cas pathologiques, son amour pour M'"'' d'IIoudetot et l'histoire si curieuse de sa rupture avec M'"® d'Épinay, Grimm, Diderot et le parti philosophique ; nous avons examiné de près, et dans le dernier détail, son paradoxe célèbre sur le théâtre; nous avons discuté à fond le sujet de l'éducation à propos de VÉmile. L'ouvrage est bien près de s'achever quand nous touchons au problème qui devait en être le point culminant. Les longues préparations ont épuisé le temps et les forces de l'écrivain. Ne le regrettons pas trop. Le cours et le livre ne se sont pas développés selon le dessein primitif de l'auteur. Mais, sur la route, il a. semé des trésors d'observation morale : il nous a donné autre chose que ce qu'il nous promettait; ce qu'il nous donne est en grande partie excellent, parfois exquis; nous serions bien difficiles si nous n'étions pas déjà consolés.
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Prenons, à travers cette variété de sujets, un des traits de la physionomie de Rousseau que M. Saint- Marc Girardin a mis le plus heureusement en pleine lumière. C'est la vraie manière de donner une idée de la méthode de l'auteur et une marque de la valeur du livre.
Comment vit l'homme qui n'a que ses instincts ou ses sentiments pour guides? L'homme peut-il se créer une règle de vie uniquement avec des sentiments ou des instincts? Rousseau a essayé d'être cet homme; voyons s'il y a réussi. C'est le caractère original avec lequel il se produit, au milieu du dix-huitième siècle, dans cette société sceptique et blasée, raisonneuse et fine, qui ne croit plus, avec Voltaire, qu'au bon sens, à l'analyse et à la logique. « Rousseau est le chef d'une école qui prend la sensibilité pour la règle souveraine de la vie. Quiconque se laisse conduire par la sensibilité ne peut pas s'égarer, ou du moins ne peut avoir que d'honnêtes égarements. » Quelle chimère ! répond M. Saint-Marc Girardin, et dans une implacable analyse que nous résumons, il nous fait toucher au doigt les illusions et les périls de cette décevante morale.
La sensibilité n'est pas, comme on le croit communément, la tendresse de l'àme ; elle tient beaucoup des sens. La jeunesse et l'ardeur du sang y sont pour
beaucoup ; aussi les gens sensibles à trente ans sont, en général, durs et égoïstes à soixante. De plus, la sensibilité est ouvrière de mensonges; elle trompe l'homme sur lui-même, elle lui fait croire qu'il a la force des bons sentiments dont il a l'émotion. Ainsi trompé sur lui-même, l'homme trompe aisément les autres, et de dupe il devient charlatan. La sensibilité étant à la fois ardente et faible, est le moins sûr des guides. Aussi, malheur à un homme sensible quand il aura à se conduire sans avoir ni un état qui règle ses actions et trace d'avance sa carrière, ni une famille qui lui serve d'appui et de barrière contre ses fantaisies, ou, à défaut de famille, un ami sûr, un conseiller clairvoyant. Il ne fait pas lui-même sa destinée, il la reçoit du hasard ou des passions. Il est condamné, dès lors, à une vie d'exception, qui, par là même, risque fort de n'être ni douce, ni honorable, et qui ne compense guère par les émotions et par les troubles qu'elle donne la singularité qui en est la condition. Et qu'on n'espère pas que cette singularité de vie soit nécessairement de la poésie. La sensibilité aspire haut, quand elle ne fait que rêver, elle tombe souvent bien bas, quand elle agit ; elle est à la fois romanesque et brutale : elle est brutale, parce que les sens y sont pour beaucoup ; elle est romanesque, parce que l'ardeur des sens produit une sorte d'ivresse et d'illusion qui embellit tout passagèrement. Ne croyez pas non plus, parce qu'elle est capable des plus belles paroles, qu'elle soit capable de dévouement; elle n'est même pas capable de reconnaître ou de faire le simple devoir, quand le devoir se montre sous la forme d'un embarras ou d'un sacrifice, quand il n'est pas accom-
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pagné d'une émotion ou d'un phiisir. Kniin, on exaltant l'imagination, la sensibilité prépare à l'homme qui n'existe que par elle les plus eriielles déceptions. Elle nous fait vivre dans un monde chimérique, peuplé des plus nobles amitiés, des plus sublimes amours qui naissent spontanément sous nos pas, sans que nous ayons besoin de prendre la peine de les conquérir ou de les mériter. Et de là que de souffrances , que de démentis de la réalité qui semble prendre à tâche de désappointer le rêveur et de le railler ! De là aussi les plus profondes altérations du caractère, les susceptibilités, les ombrages, les défiances déraisonnables, les soupçons de complots imaginaires ; châtiment bizarre de l'homme qui a trop rêvé et qui n'a fait de sa vie qu'une émotion continue, un roman de sensations, au lieu d'en faire un emploi utile et raisonné. Tout cela, n'est-ce pas en quelques lignes l'histoire de Rousseau, de sa destinée errante, de son génie inquiet, de ses infortunes réelles et de ses persécutions imaginaires ?
Recueillons quelques traits qui expriment bien dans la vie de Rousseau ce type et cette histoire de l'homme sensible, si populaire dans la société du dix-huitième siècle. Le premier malheur de Rousseau, avec cette disposition à ne choisir pour guide que le sentiment dans la vie, ce fut de rencontrer M""" de Warens : « c'est dès ce moment que commença pour Jean-Jacques cette vie d'exception qu'il a toujours menée, et que l'éclat de sa gloire n'a fait que rendre plus singulière, sans la rendre jamais plus douce et plus honorable. » Et, à ce propos, on nous montre à merveille comment la femme est encore plus faite que l'homme pour vivre sous la I. 5
règle : « Elle ne peut pas vivre seule Quand elle
est hors de ce milieu grave et doux de la famille, elle se consume par le chagrin et par l'erreur, ou elle s'altère par la corruption. La femme philosophe a la prétention de vivre en dehors de la famille et de pouvoir s'en passer. Elle se fait un système de morale dont elle exclut, comme des faiblesses, les qualités les plus naturelles à son sexe et les plus nécessaires à l'honneur et à l'union de la famille. C'est ainsi que l\[me ^Q Warens avait retranché la pudeur du système de morale qu'elle s'était fait, sans comprendre que cette vertu est dans la femme la garantie de toutes les
autres, comme l'honneur dans l'homme Aussi
Rousseau a beau faire, dans ses Confessions, pour parer et pour embellir ses amours des Charmettes : l'amour aux Charmettes est embarrassé et confus ; il n'a ni la grâce d'un sentiment pur, ni l'aisance d'un sentiment fier. Moitié amant et moitié élève, j'allais presque dire moitié domestique, Rousseau n'a pas la dignité qui sied à un homme qui s'est fait aimer, et il n'a pas non plus la grâce de l'honmie qui n'obéit ({ue parce qu'il aime, et à qui la tendresse seule ôte la
liberté Il sied aux amants d'être des esclaves,
il ne leur sied pas d'être des valets. » Il ne faut pas s'étonner des circonstances déplorables et ridicules qui survinrent à travers des amours pareilles, et de la triste fin qui les couronne. On finit par se quitter, et Rousseau avoue que ce fut sans laisser ni presque sentir le moindre regret d'une séparation dont auparavant la seule idée leur eût donné à tous deux les angoisses de la mort. « Voilà bien les héros et les héroïnes de la sensibilité ! ils croient qu'ils sont no«
pour vivre et pour mourir ensemble. Vienne le moindre accident, une contrariété, une absence : aussitôt l'oubli et rindifférence arrivent, inévitable dénoûment des affections que Tàme prend mal à propos à son compte et qui ne viennent que de l'ardeur de la jeunesse et de l'occasion. Ce moment de la répugnance et do la séparation est un moment que les romans cachent avec soin ; ils font mourir leurs héros plutôt que de les séparer, et ils ont raison ; la séparation que fait la mort est moins triste que celle que fait l'indifférence. »
Le mariage bizarre qui pesa si lourdement sur toute sa vie fut l'effet de cette même sensibilité à la fois romanesque et brutale qui guidait Rousseau dans ses relations avec les femmes. Quand il vint à Paris, en 1741, et qu'il alla loger rue des Cordiers, à l'hôtel Saint-Quentin, près de la Sorbonne, il ne manqua pas de tomber dans le premier piège que lui tendirent ses sens, qu'il appelait fastueusement son cœur, et une fortune ironique, qui lui préparait cette irréparable raillerie. C'est alors qu'il se lia avec Thérèse, une servante d'hôtel garni qui n'avait ni sa première vertu^ ni beauté, ni esprit. Tous ces faits si connus, on en cherche curieusement l'explication dans l'àme même de Rousseau, et l'on nous en donne la triste moralité. Comment fut-il séduit? « Il était timide et pauvre, et, dans le monde, il était gauche et embarrassé; Thérèse était bonne et douce, et surtout elle était là et à sa portée : voilà ce qui fit la liaison et ce qui l'entretint Dans son noviciat des Charmettes, il n'avait guère pu apprendre à goûter les délicatesses de l'amour; il fut donc avec Thérèse ce qu'il avait été
1)8 CHAPITUE III
avec M""" de Warens : la facilité de l'occasion on fit le charme, et, comme auprès de M*"^ de Warens, il rêva le reste. » Cependant entre M'"^ de Warens et Thérèse il y a une différence notable, à l'honneur de Thérèse : elle est plus femme, car elle est mère, elle veut garder et élever ses enfants. Quand Rousseau nous raconte comment il les mit à l'hôpital, il nous dit qu'il s'y détermina gaillardement et sans le moindre scrupule : le seul qu'il eut à vaincre fut celui de Thérèse à qui il ne fit adopter qu'avec beaucoup de peine « cet unique moyen de sauver son honneur. » Ce trait n'échappe pas à l'analyse du moraliste. Une pauvre servante d'auberge, sans esprit et sans instruction, un irrésistible sentiment de son devoir l'élève et l'affermit contre les sophismes de son amant. Pour lui, c'est autre chose : l'égoïste sensibilité où il a pris la règle de sa vie est incapable de reconnaître le devoir, quand le devoir se montre sous la forme d'un embarras ou d'un sacrifice. Toute cette biographie devient ainsi une psychologie en acte. Elle montre, en traits saisissants, l'insuffisance, les lacunes et les défaillances de cette morale du cœur, de celle qui cherche les devoirs dans les émotions, et qui ne croit l'homme obligé que lorsqu'il est attendri. L'idée du devoir a cela de bon qu'elle résiste à la lassitude, à la distraction, à l'oubli. « Quand, au contraire, l'obligation vient du sentiment, elle s'efface avec le sentiment même qui l'a créée. »
Tel il avait été avec M'"'' de Warens et avec Thérèse, esclave de l'émotion présente, sans défense contre elle, livré aux occasions faciles, sensible et peu délicat, exalté et dur, tel il fut, plus tard, sauf les nuan-
ces sociales, avec les. grandes clames dont il fut épris ou tente de l'être, M'"'^ d'Epinay, M'"^ d'IIoudetot , M'"'' de Luxembourg. A l'occasion de cette dernière surprise d'imagination, bien vite réprimée d'ailleurs par celle qui en fut l'objet, on remarque avec beaucoup d'à-propos que Rousseau a partout, dans ses Confessions, ^e trait caractéristique des hommes du dix-huitième siècle : il est volontiers amoureux de toutes les femmes qu'il rencontre, et il croit qu'elles sont toutes favorables à ses sentiments ^ Écoutons-le nous racontant sa première entrevue avec M'"^ de Luxembourg : « A peine l'eus-je vue, que je fus subjugué. Je la trouvai charmante, de ce charme à l'épreuve du temps, le plus fait pour agir sur mon cœur Je crus m' apercevoir^ dès la première visite, que, malgré mon air gauche et mes lourdes phrases, je ne lui déplaisais pas. Toutes les femmes de la cour savent vous persuader cela, quand elles veulent, vrai ou non; mais toutes ne savent pas, comme M'"*" de Luxembourg, vous rendre cette persuasion si douce, qu'on ne s'avise plus d'en vouloir douter. »
Il en doutait trop peu et trop rarement : témoin l'étrange histoire de sa passion pour M""' d'Houdetot, qui agita si furieusement sa vie, troubla son imagination, développa, avec une rapidité effrayante, le germe de folie caché dans un des replis de son cerveau, et amena les scènes théâtrales de sa rupture avec le parti des philosophes, avec Grimm, avec Diderot . C'est tout un chapitre de psychologie morbide que cet