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épisode passionné, douloureux, auquel la sympathie fait défaut parce que tout y paraît déclamatoire et forcé, où il y avait cependant une part de sincérité, puisque l'on vit plus d'une fois l'intelligence du philosophe prête à sombrer, et dont le seul résultat heureux fut d'avoir excité et soutenu l'inspiration de l'auteur dans la composition de la Nouvelle Héloïse. Cette œuvre fut dans la vie de Rousseau quelque chose comme ce que devait être plus tard Werther pour Goethe, une œuvre d'apaisement relatif, d'affranchissement de la passion réelle par la passion rêvée, de purification par l'art, bien que tout n'y soit pas pur assurément et qu'on y sente encore les frémissements de cet orage auquel le pauvre poète eut tant de peine à échapper avec les débris de son honneur légèrement atteint et de sa raison qui ne s'en releva jamais entièrement.
L'établissement de Rousseau à l'Hermitage en 1756 est un des plus curieux incidents de l'histoire littéraire du dix-huitième siècle ; on y trouve rassemblés, comme à plaisir, beaucoup des personnages qui font figure dans ce temps, et les traits de mœurs y abondent. « Tout s'y mêle, l'engouement d'une femme bonne, aimable et frivole, qui veut avoir son philosophe près d'elle , comme une curiosité et comme une ressource de conversation dans la solitude ; les amis impérieux (comme Diderot) qui veulent régler la vie d'autrui sur la leur, et qui croient impossible tout ce qu'ils ne font pas; le contraste inévitable et plein d'embarras de la famille de Thérèse, dont Rousseau avait fait la sienne, avec les amis et la société que lui faisait son génie; la finesse et la eu-
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pidité des petites gens (comme M'"^ Levasseur) en face de l'étourderie vaniteuse et prodigue des belles dames, et de la sentimentalité déclamatoire des philosophes, tout cela animé et mis en fermentation, si je l'ose dire, par le caractère à la fois affectueux et soupçonneux de Rousseau qui se donne et se retire tour à tour, si bien qu'à n'y pas regarder de près on est tenté de prendre pour des inégalités d'humeur ce qui n'est que le contre-coup de toutes les disparates de goûts, d'idées, d'habitudes, de conditions, de manières de vivre amoncelées autour de Rousseau, et dont il est le centre agité et flottant. »
Rousseau nous a laissé de son séjour à l'Hermitage un récit très complet, sinon très exact, certainement arrangé et composé, mais que nous pouvons contrôler et rectifier à l'aide des Mémoires de M"*® d'Épinay. C'est là que l'on peut suivre les agitations de ce cœur malade et les incroyables sophismes par lesquels il les veut justifier, s'abandonnant sans résistance aux entraînements d'une sensibilité déréglée et s'efforçant, après coup, de déplacer les responsabilités, de transformer chacune de ses émotions, même les plus étranges, en un sentiment noble et presque en une vertu, et d'imputer à la méchanceté des autres les mésaventures et les humiliations que lui attirent les accès de sa maladie. Il s'établit un rapprochement perpétuel et continu entre les œuvres de Rousseau et de sa vie, particulièrement entre la composition de la Nouvelle Héloïse et son amour pour M"**' d'Houdetot. Au moment où il rencontra cette dame, il commençait son roman, et comme, il le dit lui-même, « il était ivre d'amour sans objet. » Par
un effet de cette imagination puissante et troublée qui ne distingua jamais très clairement la vie réelle de celle de ses rêves, « il vit sa Julie en M'"'' d'Houdetot et il vit M'"° d'Houdetot telle qu'il rêvait Julie. » La voyant sous cet aspect et comme transfigurée par sa chimère, et l'entendant parler d'amour (quoique un autre en fût l'objet, Saint-Lambert absent) , il ressentit pour elle tout ce qu'elle exprimait pour son amant. Lui-mém.e raconte avec une ingénuité un ])eu étudiée comment se firent et cette singulière substitution et ce mélange de sentiments chimériques et réels, comment se confondirent les deux romans, celui qu'il composait dans sa tête et celui qu'il essaya de réaliser dans sa vie. « Malgré les mouvements extraordinaires que j'avais éprouvés auprès d'elle, je ne m'aperçus pas d'abord de ce qui m'était arrivé : ce ne fut qu'après son départ que, voulant penser à Julie, je fus frappé de ne pouvoir plus penser qu'à M'"® d'Houdetot. Alors mes yeux se dessillèrent. » Il fut d'abord effrayé de sa découverte. Il appela, dit-il, à son aide, pour triompher de cet amour, ses mœurs, ses sentiments, ses principes, la honte, l'infidélité, le crime, l'abus d'un dépôt confié par l'amitié, le ridicule enfin de brûler à son âge de la passion là plus extravagante pour un objet dont le cœur préoccupé ne pouvait lui rendre aucun retour ni lui laisser aucun espoir. Vains efforts! Il faut suivre dans le détail l'analyse presque effrayante de cette passion qui grandit contre toute raison, qui essaie de se rassurer par des raisonnenients complaisants, puis qui s'exalte par la défiance, par l'inquiétude, par la peur qu'on ne se moque d'elle, qui éclate par des transports de rage.
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coiDino ceux d'un maniaque, et qui finit par un dénoûment emprunté à F histoire naturelle. « Il y a de tout dans cet amour, il y a de l'enthousiaste et du séducteur, du satyi-e et du malade : il n'y ' manque que l'amour yrai, simple et décent. Comment de plus, dans ces étranges confidences, ne pas remarquer la folie de cette vanité qui fut la grande maladie de Rousseau et qui est devenue la maladie épidémique de notre siècle, de cette vanité qui fait que chaque homme veut avoir tout et être tout, changeant de prétentions selon les goûts mobiles du temps, et dans chaque prétention visant à l'excès qui semble la perfection... Si j'ai le génie, pourquoi n'aurais-je pas le pouvoir? Si j'ai le pouvoir, pourquoi n'aurais-je pas le plaisir? Et si j'ai le plaisir, pourquoi n'aurais-je pas, pour le trouver et le sentir plus vite et mieux que les autres, une inépuisable sensibilité?Que dis-je?Etre sensible, c'est troppeu au siècle où tout le monde veutl'étre... il faut primer en tout; il faut être en tout, en bien ou en mal, le plus grand effort de la nature; il faut être dieu^ » Rousseau n'a jamais connu l'amour vrai, parce qu'il n'a jamais aimé avec respect. Le nouveau biographe, qui donne avec raison une grande importance à l'histoire des chimères de Jean-Jacques, à ce qu'on pourrait appeler sa mythologie amoureuse, démontre à merveille l'illusion commune de Rousseau et de son siècle, de Rousseau qui dans la Nouvelle Heloïse a la prétention de peindre la femme ou dans Y Emile de faire son éducation, et de son siècle qui a semblé croire